Syrie: Donald Trump doit désormais livrer une guerre à laquelle il n'est pas préparé

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INTERNATIONAL - Il était 4h40 heure locale en Méditerranée orientale ce vendredi lorsque Donald Trump est devenu un président de guerre.

Suivant son ordre, 59 missiles de croisière Tomahawk ont été lancés des destroyers USS Ross et USS Porter, par un tir tendu au-dessus de la côte syrienne, vers une cible située 65 kilomètres à l'intérieur des terres. Ces missiles de 6 mètres de long ont survolé le paysage à 900 kilomètres heure.

Alors qu'ils approchaient de la base aérienne de Shayrat, qui héberge la 50ème brigade de l'armée de l'air syrienne, les systèmes de guidage ont verrouillé chacune des cibles: les missiles porteurs de têtes hautement explosives de plus de 450 kilogrammes visaient les deux pistes principales, des bunkers souterrains et des abris renforcés. D'autres Tomahawks armés d'ogives comportant chacune 166 bombes miniatures ont détruit les avions, les dépôts de carburant et de munitions et d'autres cibles "molles" à coups de shrapnel chauffé à blanc et d'ondes de choc.

"Je porte maintenant une responsabilité"

Les forces armées américaines avaient longuement planifié et répété cette opération de haute technicité et qui nécessitait une coordination au cordeau. Et il semble bien qu'elle ait été parfaitement menée à bien. Mais en donnant son approbation à une frappe à 94 millions de dollars, Trump a acheté bien plus qu'un instant présidentiel derrière un pupitre installé pour l'occasion dans sa résidence de Mar-a-Lago, d'où il a annoncé la frappe jeudi soir. Il avait semblé ressentir la prémonition que les choses allaient évoluer, plus tôt dans la semaine, lorsqu'il avait déclaré "je porte maintenant une responsabilité" pour la Syrie.

C'est désormais effectivement le cas. La prochaine étape sera la tâche difficile, et peut-être impossible, de gérer la suite de cette guerre, un conflit qui a déjà causé la mort d'au moins 470.000 personnes en six ans, dont 55 000 enfants. Avec le soutien de la Russie et de l'Iran, le président syrien Bachar al-Assad affronte des groupes de combattants meurtriers et lourdement armés, mais aussi des factions aux rangs de plus en plus clairsemés de rebelles "modérés", appuyées par les Etats-Unis, au sein d'une coalition précaire avec la Turquie, l'Arabie saoudite et quelques autres.

C'est une administration Trump mal préparée qui a dû répondre à la terrible attaque chimique menée par les forces gouvernementales syriennes. Alors candidat, Trump avait fait campagne sur la promesse d'"America First!" (L'Amérique d'abord!), celle de maintenir les Etats-Unis à distance des conflits mal famés à l'étranger. En conséquence, l'opinion publique ne soutient pas un accroissement de l'implication militaire américaine en Syrie avec l'envoi de troupes au sol supplémentaires.

Manque de personnels expérimentés

La tentative de former et équiper suffisamment de forces locales afin de renverser le régime al-Assad ont échoué. La Maison Blanche de Trump n'a pas de stratégie pour diriger son cheminement militaire et manque des personnels expérimentés au Pentagone et au département d'Etat, essentiels pour élaborer les nouveaux plans de bataille. Au ministère de la Défense, en particulier, seul un des 53 directeurs civils essentiels ― le secrétaire à la Défense lui-même, Jim Mattis ― a été nommé et confirmé à ce jour, et a pu se mettre au travail à son poste.

Alors que le candidat Trump se gargarisait d'avoir un plan secret pour "détruire l'EI", la milice islamiste radicale qui combat en Irak et en Syrie, le président Trump n'a laissé transparaître aucun indice d'un tel plan. Mais aujourd'hui il met directement au défi le régime d'al-Assad. Devant le monde entier, les Etats-Unis viennent de basculer d'un combat contre l'EI à un affrontement avec al-Assad et ses alliés, la Russie et l'Iran. La semaine dernière, le secrétaire d'Etat Rex Tillerson affirmait qu'il revenait au "peuple syrien" de décider du sort de Bachar al-Assad. Ce jeudi, il a déclaré que les progrès en Syrie nécessitaient "une action de la communauté internationale" qui "aboutirait au départ d'al-Assad".

Ce changement d'objectifs suscite de profondes angoisses à Washington. "Nous avons maintenant besoin d'une stratégie globale, avec un but et des objectifs clairement définis sur la manière dont nous pouvons remplir nos missions de défense de la sécurité nationale en Syrie et dans la région", a déclaré le sénateur républicain de l'Ohio, Rob Portman ce vendredi. "Nous ne pouvons pas nous permettre de dépenser sans compter et de risquer la vie de nos hommes dans un nouvel engagement militaire sans une stratégie claire et globale et une pleine prise en compte de toutes les conséquences à long terme", a acquiescé la représentante démocrate du Connecticut, Elizabeth Esty. "Les conséquences d'un faux-pas sont lourdes", a dit Mark Warner, sénateur démocrate de Virginie.

Ne pas oublier Moscou

Comme lors de la plupart des crises touchant à la sécurité nationale, le temps est compté. Rex Tillerson se rendra à Moscou la semaine prochaine pour des rencontres aux enjeux élevés avec le président russe Vladimir Poutine, l'allié politique et militaire le plus puissant de Bachar al-Assad. La première réaction de Vladimir Poutine aux frappes américaine a été mesurée. Il a temporairement suspendu la participation de la Russie au système de communication qui permet aux contrôleurs aériens américains et russes d'éviter les collisions potentielles dans l'espace aérien syrien. Il est probable qu'il attend lui aussi de voir quelles seront les prochaines décisions de Donald Trump.

Une stratégie claire, réfléchie et réaliste pour la Syrie devrait tenir compte de la manière dont Washington entend traiter Moscou, en tant que partenaire diplomatique ou en tant qu'adversaire militaire en Syrie; de la possibilité que de nouvelles frappes aériennes américaines puissent soutenir ou au contraire entraver des initiatives diplomatiques en faveur d'un cessez-le-feu; de la nécessité de s'engager sur de nouvelles frappes ou sur l'envoi de troupes supplémentaires au sol, en plus des quelques 800 soldats américains déjà déployés en Syrie; et de la manière d'éviter les heurts avec les appareils et les troupes russes qui opèrent déjà dans le pays.

Parmi les options purement militaires, par exemple, se trouve la possibilité d'instaurer des "zones de sécurité" pour les réfugiés à l'intérieur du pays ― une idée que soutenait le candidat Trump. Mais les travaux sur de telles zones de sécurité se sont retrouvés dans l'impasse sur des questions comme celle des forces qui assureraient la surveillance de ces secteurs au quotidien; sur la manière de faire le tri entre réfugiés civils et combattants; et sur le choix des forces qui auraient la responsabilité de les défendre en cas d'attaque concertée du régime, soutenu par les forces russes et iraniennes.

Au-delà du militaire

Ces difficultés se suffisent déjà à elles-mêmes. Mais les aspects non militaires des solutions à trouver représentent un défi plus grand encore. "Le gros du travail est beaucoup plus sur l'aspect diplomatique que sur le militaire", nous a expliqué Christine Wormuth, responsable haut placée du Pentagone pour la stratégie et la planification sous la présidence Obama. "Tous les facteurs qui rendaient la recherche d'une solution si difficile sous l'administration Obama sont encore en place aujourd'hui", affirme-t-elle.

Prendre en compte des rivaux comme la Russie et l'Iran tout en conservant la bienveillance des puissances amies nécessitera une diplomatie d'une extraordinaire finesse, souligne également Christine Wormuth. Et ceci sans même aborder la question de savoir qui gouvernera la Syrie de l'après al-Assad. Et encore moins celle de la contribution à la reconstruction du pays après la fin de la guerre.

La Syrie est "un bazar terrible, insoluble", affirme Christine Wormuth. L'administration Trump se rendra compte que la bataille qu'elle vient d'engager avec les Tomahawks est "considérablement plus difficile" à mener sans le soutien d'une équipe au complet, avertit-elle.

Le secrétaire d'Etat, le chef d'état-major et le conseiller à la Sécurité nationale "travaillent 24h sur 24 et 7 jours sur 7, j'en suis certaine, mais ils ne peuvent pas tout faire" poursuit-elle. "Ils ont besoin d'adjoints confirmés pour mener tout ceci à bien".

Cet article, initialement publié sur le Huffington Post, a été traduit de l'anglais par Mathieu Bouquet.

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