Interview de Nabil Ben Azzouz, enseignant engagé d'histoire-géo au Lycée Gustave Flaubert

Publication: Mis à jour:
NBA
Facebook/Nabil Ben Azzouz
Imprimer

Sa lettre ouverte "d'un vieux râleur au jeune Youssef Chahed" avait fait grand bruit.

Professeur d'Histoire-géographie au lycée Gustave Flaubert de La Marsa, Nabil Ben Azouz est également un militant et un fin observateur politique dont les analyses ne laissent pas indifférents. Le HuffPost Tunisie est allé à sa rencontre. Interview.

HuffPost Tunisie: Vous qui êtes engagé dans la politique, pourquoi avez-vous préféré être professeur et ne pas vous engager dans la politique?

Nabil Ben Azzouz: Mais, être prof, c’est aussi s’engager quelque part. Faire de l’histoire et la faire apprendre c’est aussi éveiller les jeunes à la politique et à la citoyenneté. J’aime beaucoup la politique, mais je n’aime pas m’engager dans la politique, parce que ce type d’engagement nécessite une certaine rigueur, obéir au parti (…) je suis un esprit libre et je veux rester libre! Mais tout est politique, et je veux que les jeunes prennent conscience que la politique est omniprésente et est ainsi très importante.

Quelle est votre opinion concernant l’avant et l’après révolution?

Avant la révolution, nous n’étions pas libres, et je ne parle pas de la situation économique de la Tunisie. Mais disons qu’au niveau des libertés, des droits des hommes et leurs dignités, ça ne marchait pas très bien. Le gouvernement ne voulait pas reconnaître une expression qu’il considérait comme très opposée. C’est pour cela qu’il y a eu la révolution entre autres.

Par contre, depuis la révolution, nous avons une grande liberté de parole, et c’est ce qu’on a gagné avec cette révolution que l’on n’attendait pas mais que nous voulions. Je me rappelle de tout ce qui s’est passé dans les médias durant cette révolution cybernétique, la grande implication des jeunes au risque de leur vie, leur courage face à la répression, comme les hommages qui ont été rendus par Obama et les députés américains qui ont applaudi la révolution tunisienne. Je pense que l’opinion sur la Tunisie est bonne, mais avec le terrorisme et puis cet amateurisme politique de certains, nous n’avons pas amélioré la situation, ce qui a diverses conséquences sur le pays comme cette chute du tourisme.

Vous avez librement envoyé, l’été dernier, une lettre ouverte au premier ministre Youssef Chahed, mais que pensez-vous concrètement de la politique mené par son gouvernement?

Nous sommes un pays libre, et ma liberté je tiens par principe à l’exercer, en étant bien sûr dans le respect, mais quelque peu acerbe de temps en temps. Lui est un politique, moi j’ai ma vision de la politique. Tout simplement, je ne suis pas pour changer à chaque fois de gouvernent, ça suffit cette instabilité!

Nous avons un jeune à la tête du gouvernement, et nous attendons de lui du courage en tant que politicien. J’ai mes attentes et ma vision des choses, qui ne sont pas celles de M. Chahed. Je reste persuadé que nous n’avons pas fait notre réelle rupture avec le modèle économique ancien, qui a montré ses limites. On a fait la rupture sur le plan politique, avec la liberté d’expression et le multipartisme. Mais je pense que sur le niveau social et économique, la rupture n’est pas encore là et j’ai bien peur que le gouvernement bloque à ce niveau-là. Il nous faut des réformes profondes!

Nous avons encore besoin d’un discours qui nous fasse rêver dans la réalité: faites-nous rêver!

C’est cela qu’attendent les gens! Il n’y a pas de programme de longue durée dans notre gouvernent. On a l’impression qu’ils courent derrière les événements. Un vrai politique doit les précéder. J’espère que M. Chahed est conscient que dans les régions, ça gronde et ça bouge. J’ai l’impression que les gens sont mécontents et font, pour l’instant, de petits mouvements, en attendant l’étincelle.

Je demande au gouvernement d’être plus clair et de réaliser de vrais changements. Nos jeunes, pourquoi sombrent-t-il dans le terrorisme, l’immigration clandestine et la drogue alors qu’ils ont fait la révolution? Parce qu’ils n’ont pas été entendus!

Vous, qui êtes professeur de la Section internationale qui consiste en l’enseignement d’un arabe renforcé au sein du système français, que pensez-vous de la place de l’arabe dans le monde? Est-ce que ça nous sert encore de lire et parler l’arabe littéraire dans notre monde actuel face au développement des différents dialectes?

Cette langue sera utile pour ces jeunes-là. D’abord, dans un lycée français, beaucoup ont fait le choix de s’ouvrir sur la culture francophone, ce qui est extraordinaire, et nous prouvons que notre peuple reste ouvert sur les autres civilisations et qu’il n’est pas dans le repli identitaire. Il ne faut pas non plus aller dans le sens contraire, c’est-à-dire oublier sa propre identité.

Que tu ailles en Suède ou n’importe où en Europe, tu resteras toujours Mohamed ou Karim. Ainsi, ne pas connaitre sa propre civilisation est un handicap pour les jeunes. Je pense que la chance qu’ont ces élèves d’avoir la double nationalité ou cette double culture va les renforcer, et il sera donc utile pour ces élevés qui ont choisi l’école française de connaitre leurs origines et surtout, en être fier.

Pour être équilibré, il faut accepter sa double appartenance! C’est une richesse. De plus, avec cet Orient compliqué, je pense que la langue arabe dans le monde, est de plus en plus demandée sur le plan professionnel, et elle le sera!

Cet article a été rédigé par Rayan Beizig en collaboration avec Abdelaziz Smaïl, Cyrine Grar, Pauline Delattre et Lina Michelucci, élèves du Lycée Gustave Flaubert de la Marsa dans le cadre de la journée "Éducation aux médias et à l'information". Cette journée s'inscrit dans le cadre de l’année de l’éducation aux médias et à l’information et de la 28ème édition de la semaine de la presse et des médias dans l’école.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.