"L'art est essentiel dans l'enseignement" affirme Pierre-Emmanuel Gillet, professeur d'Histoire-géo et archéologue au Lycée Gustave Flaubert de la Marsa

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À droite de la photo | Lycée Gustave Flaubert La Marsa
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Professeur d’Histoire-géographie au lycée Gustave Flaubert, Pierre-Emmanuel Gillet est une figure incontournable dans la préservation du patrimoine artistique et archéologique tunisien. Son investissement dans divers événements culturels dont l’exposition récente "Les lieux saints partagés" a contribué au rayonnement du musée du Bardo auquel il voue un attachement particulier. Interview.

HuffPost Tunisie: Vous avez créé la classe Musée en 2009 avec des collégiens et vous organisez de nombreuses sorties et événements au musée du Bardo. Pourquoi un tel attachement à ce musée?

Pierre-Emmanuel Gillet: Je suis venu en Tunisie pour le musée du Bardo. En 2001, j’ai fait l’étude du département sculpture au moment où le Bardo venait d’avoir le financement de la Banque Mondiale pour les travaux. Ils avaient besoin d’archéologues européens pour faire l’inventaire d’une collection assez ancienne. Il fallait donc que je fasse ce travail en Tunisie. J’ai donc commencé à travailler en Tunisie avec ce musée. J’ai par la suite postulé au lycée Gustave Flaubert en tant que professeur d’histoire-géographie. J’enseignais déjà en France à l’époque.

Le projet de la classe Musée apporte une grande notion de l’art dans l’enseignement. Pouvez-vous nous donner votre opinion sur la place qu’a l’art dans les collèges et lycées aujourd’hui?

Dans mon statut de référent culturel, je suis en contact avec différents intervenants extérieurs pour dynamiser les relations, pousser les classes à aller voir des expositions et mettre en place une organisation pour que les élèves puissent être au courant des expositions majeures qui ont lieu en Tunisie. (…) J’ai poussé des classes de Gustave Flaubert, du lycée Pierre Mendès France et l’Ecole internationale de Carthage pour les amener à voir l’exposition "les lieux saints partagés". J’ai également aidé à la conception de la quinzaine des arts, qui est plutôt une semaine notamment avec la Journée des Talents.

Tous ce qui est en rapport avec la culture c’est mon travail, ma mission. Très attaché à l’art je pense qu’il devrait avoir une place bien plus importante qu’il n’en a déjà, bien qu’il soit déjà très présent dans nos enseignements. Dans le mien, quand je conçois mes cours, je pense toujours, en premier lieu, aux liens que je pourrais faire avec l’art. L’art, pour moi, c’est essentiel dans l’enseignement.

Que pensez-vous de l’intérêt que les Tunisiens portent à leur patrimoine artistique?

Il faut prendre en compte la révolution tunisienne. À l’époque de Ben Ali, la culture était quasiment inexistante, peu mise en avant dans le pays et très souvent encadrée et structurée. Aujourd’hui les choses sont tout à fait autres; les Tunisiens ont pris conscience qu’ils ont une richesse considérable et qu’il faut la transmettre au plus grand nombre possible et pas simplement à ces cohortes de touristes qui viennent. (…) Il y a vraiment l’idée de développer ce lien entre la population tunisienne et son patrimoine.

L’une des expositions qui, dernièrement, a été emblématique c’est "L’éveil d’une nation" qui a eu lieu juste en face du musée du Bardo au palais de Ksar Saïd et qui a complètement dynamiser l’intérêt que les Tunisiens pouvaient avoir pour leur richesse artistique et culturelle. Ça les concernait, c’était l’éveil de leur Nation.

Cette exposition, comme celle des "lieux saints partagés", a été très importante cette année et a vraiment marqué un tournant dans la façon dont les Tunisiens perçoivent leur patrimoine et comment ils le montrent aux visiteurs. Ils en ont de plus en plus conscience et développent des événements majeurs comme je viens d’évoquer.

Les Tunisiens eux-mêmes sont de plus en plus intéressés par leur héritage culturel. Ils prennent conscience que l’Histoire de la Tunisie ne débute pas en 1956 avec l’indépendance du pays mais qu’il y a aussi une Histoire avant; la leur. Ils commencent à se l’approprier et c’est bénéfique pour le pays, car plus les Tunisiens seront acteurs de ce patrimoine, plus il y aura du monde dans les musées. Il ne faut pas seulement attendre que les touristes de l’étranger remplissent les musées de la Tunisie. Les Tunisiens l’ont compris.

De nombreuses affaires de trafic d’art tunisien ont fait surface. A votre avis, que peut faire l’État pour contrer ce fléau et comment peut-il préserver le patrimoine culturel du pays?

Pour le cas de Carthage par exemple, c’est compliqué puisqu’il s’agit d’une nouvelle cité venue s’installer sur une cité ancienne.

Automatiquement, il y a alors un grand pourcentage de chance de tomber sur des vestiges archéologiques. Tout le monde sait que des personnes ont des vestiges archéologiques chez eux. Voilà, c’est un peu le reflet du passé, la perception du patrimoine qui est là mais qui n’a pas l’importance qu’on lui donne aujourd’hui. Il y a des trafics beaucoup plus importants avec des vols d’œuvres d’art, encore aujourd’hui.

Juste après la révolution il y a eu le vol du Ganymède qui a été dernièrement retrouvé sous le lit de quelqu’un par la police tunisienne. Ce qui prouve que la police fait énormément d’efforts pour retrouver ce patrimoine. Elle fait aussi énormément d’efforts pour le préserver dans les musées. Il y a des ateliers de restauration et de conservation et les conservateurs font très bien leurs métiers.

Il y a des trafics, certes, mais il faut les combattre et je considère que c’est aux autorités tunisiennes de le faire, et c’est ce qu’ils font. Maintenant, il ne faut pas oublier que vous avez une population, souvent peu aisée, qui a eu des habitudes dans le passé, celle de creuser à l’endroit où l’on sait qu’il y a des vestiges pour les trouver et les vendre. (…) Je considère, tout de même, qu’on est sur la bonne voie par rapport à ce que j’ai pu connaitre.

Ce fléau est également présent sur la scène internationale...

Dans le monde, il y a beaucoup de trafics d’art, et particulièrement sur les lieux de guerre. Je suis en contact avec ma directrice de thèse qui travaille à l’UNESCO et qui est très attachée à la Syrie, comme je le suis également. Nous discutons régulièrement des différents trafics cachés derrière le voile de la destruction. Du mobilier archéologique syrien disparu a été retrouvé à Londres ou en Suisse dernièrement.

Les lieux de guerre sont donc des lieux de trafics illicites et l’héritage culturel n’y fait pas exception. C’est malheureux, mais il faut le combattre grâce à toutes les structures internationales. Dans les pays en guerre, le fléau est d’autant plus grand; on fait semblant de détruire quand c’est déjà vendu.

Retenons cependant l’optimisme que j’ai en la Tunisie dans la conservation de son patrimoine. Je suis très positif, il y a encore des choses à faire. De nombreuses personnes sont en formation pour ça, il y a tellement de personnes pleines de bonne volonté et qui font très bien leur travail. Je pense notamment à Mr Ben Moussa, directeur du musée du Bardo avec qui nous avons tissé un partenariat important avec l’établissement Gustave Flaubert. Le patrimoine tunisien est mis en valeur par des personnes de très grande qualité. C’est l’avenir de la Tunisie.

Cet article a été rédigé par Cyrine Grar et Pauline Delattre en collaboration avec Abdelaziz Smaïl, Rayan Beizig et Lina Michelucci, élèves du Lycée Gustave Flaubert de la Marsa dans le cadre de la journée "Éducation aux médias et à l'information". Cette journée s'inscrit dans le cadre de l’année de l’éducation aux médias et à l’information et de la 28ème édition de la semaine de la presse et des médias dans l’école.

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