Chauffeurs Uber et Careem: Qui sont-ils? Combien gagnent-ils?

Publication: Mis à jour:
TRANSPORTATION NETWORK COMPANY
shutterstock
Imprimer

PORTRAIT – Ils répondent aux noms de Uber ou de Careem. Les VTC, comprenez voitures de transport avec chauffeur, s’installent doucement mais sûrement au Maroc. Leur arrivée a d’ailleurs chamboulé le monde du transport: utilisateurs satisfaits de la nouvelle offre, mais aussi chauffeurs de taxi déterminés à déterrer la hache de guerre pour en découdre avec cette concurrence déloyale, et des autorités locales inquiètes de l’évolution d’un secteur difficilement maîtrisable. Ces nouveaux opérateurs ont pourtant ouvert un nouveau "marché de l’emploi" pour des personnes venues d’horizons divers et qui ne gagnent pas leur vie de la même manière. Portrait de ces chauffeurs 2.0.

Des chômeurs... et des chefs d’entreprise

Il est 21h sur le Boulevard Émile Zola, à Casablanca. S'il est tout proche, notre chauffeur Careem (aussi appelé "captain") met un peu de temps avant de se manifester. Ce n’est que quelques secondes après notre appel qu’il nous adresse un coup de phare, à quelque 200 mètres de l’endroit du rendez-vous. Dès le premier contact, il s’excuse de sa mégarde, pourtant volontaire: "Désolé de ne pas m’être présenté en bas de chez vous, mais en ce moment, on a peur des guets-apens. Alors on jauge l’endroit et le client un peu avant". Adil, 35 ans, lance son application sur son smartphone avant d'entamer son trajet, et nous livre plus de détails sur ces traquenards. Des groupes de taximen font en somme de fausses réservations, et une fois le chauffeur VTC arrivé, "ils l’entourent, le molestent, le menacent et finissent par appeler la police pour transport illégal". "Une méthode digne de mafieux", qui crée un climat de peur chez ces travailleurs d’un nouveau genre.

Après avoir roulé sa bosse dans plusieurs petits boulots, Adil s’est retrouvé au chômage en 2012. C'est en 2016 qu'il commence à travailler pour l’entreprise émiratie de VTC. "J'ai dû suivre une formation de quelques semaines pour me familiariser avec l’application et son fonctionnement, avant de proposer un véhicule afin qu'il soit validé par Careem". Adil a donc choisi de prendre le risque: il loue une voiture neuve et commence à faire des courses, qui rapportent en moyenne 45 DH par client. Un chiffre globalement décent quand on sait qu’à Casablanca, les chauffeurs de taxi gagnent environ 12 DH par client. Sauf que si le taxi doit reverser un montant forfaitaire au détenteur de l’agrément, montant qui ne dépasse pas 30% de leur chiffre d'affaire, les chauffeurs VTC louent des véhicules souvent neufs pour répondre aux exigences de l’entreprise. Une charge qui représente plus de 60% de leurs revenus, puisqu’elle s’élève à 6000 voire 9000 DH mensuels, selon la gamme de la voiture et son état.

Mais si Adil a du mal à boucler ses fins de mois, d'autres s'en sortent à meilleur compte. C'est le cas de Azzedine, chauffeur Uber. Son embonpoint et son hilarité indiquaient déjà une certaine prospérité. Au fil de la discussion, il présente sa carte de visite: l’homme est associé-gérant d’un magasin de location de voiture connu de Casablanca. "Hors été et périodes de fête, la conjoncture pour le bail automobile est morose. La preuve, je fais du Uber!", s’esclaffe-t-il le temps d’un créneau. Pour lui, le deal avec le VTC américain est tout bénéf’. Sans charge de location, il empoche la totalité de son chiffre d’affaire, en plus de faire tourner son business en temps de vaches maigres. D’ailleurs, il a les deux applications des deux opérateurs. Dès qu’il sent le vent tourner, il éteint son premier téléphone, enclenche le second et se branche avec ses éventuels clients. "La concurrence est de plus en plus rude au centre-ville, raison pour laquelle je circule plus dans la périphérie, là où les clients attendent souvent quelques dizaines de minutes avant de trouver un chauffeur disponible".

Cette nouvelle technique est également adoptée par Mohamed et Zineb, deux profils diamétralement opposés. Le premier est retraité du tertiaire et s’adonne aux VTC "par peur de l’inactivité et, il faut bien le dire, pour arrondir les fins de mois". Avec une pension de retraite ne dépassant pas les 5.000 DH, Mohamed a choisi de se reconvertir en chauffeur Uber, lui qui auparavant a travaillé dans le secteur du tourisme. "Ce n’est pas exactement une reconversion puisque dans mon métier, il m’arrivait de conduire pour de grandes personnalités. Les réflexes de propreté et de bienséance que j’ai pu développer durant ces années-là me servent beaucoup aujourd’hui", se réjouit Mohamed en nous montrant fièrement son palmarès: tous ses clients lui ont en effet mis 5 étoiles dans leur notation à la fin de course, un système de classement que les entreprises VTC utilisent afin de classifier leurs chauffeurs.

Même chose pour Zineb, jeune étudiante à la faculté de droit. Au volant de sa micro-citadine, elle a décidé de faire du VTC pour "gagner de l’argent de poche", à l’insu de ses parents, qui lui ont offert le véhicule. Elle dit ne le faire "que les week-ends", ce qui lui rapporte tout de même environ "4000 DH par mois".

Pas de précarité, mais beaucoup d’insécurité

S'ils ne craignent pas la précarité comme leurs confrères en Europe, les chauffeurs VTC partagent tous la même phobie en dépit de leur horizons différents: se retrouver au milieu d'une horde déchaînée de chauffeurs de taxis. Lorsqu'ils ne font pas usage de violence, ces derniers rappellent la décision de 2015 du Conseil de la ville de Casablanca, exigeant d'Uber des autorisations de transport pour pouvoir continuer son activité. Mais le comportement des autorités demeure quand même flou. Sans sévir contre les violentes prise à partie, ils continuent néanmoins de "tolérer" l'activité VTC. Le réseau américain a même assuré le transport des personnalités lors de la COP22, sachant que la légalité de son activité n'a pas encore été tranchée.

Ce qui demeure en revanche clair, c'est la satisfaction du client. Uber Select, à titre d'exemple, compte 5.000 utilisateurs réguliers, avec une fréquence d'utilisation de 2 à 3 fois par semaine. Une clientèle qui préfère payer 31,50 dirhams la course minimale dans une voiture haut de gamme plutôt que d’attendre interminablement un taxi...

LIRE AUSSI: