Interview de Fatma Bouvet de la Maisonneuve: Auteur tunisienne d' "Une arabe en France"

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Fatma Bouvet de la Maisonneuve est médecin psychiatre à l'hôpital Sainte-Anne à Paris et membre du Conseil économique social et environnemental (CESE). Elle est l'auteur de nombreux ouvrages ayant trait à son domaine de spécialité. Son dernier ouvrage "Une arabe en France Une vie au-delà des préjugés" paraîtra le 29 mars. C'est à son sujet que le HuffPost Tunisie l'a interrogée et est revenu avec elle sur une appartenance multiple qui n'est pas toujours facile à vivre. Interview.

HuffPost Tunisie: "Une arabe en France Une vie au-delà des préjugés" est votre dernier livre édité chez Odile Jacob. Pourquoi un livre sur l'appartenance dans un contexte français et international tentant de mettre un terme à la stigmatisation?

Fatma Bouvet de la Maisonneuve: En réalité, il ne s’agit pas d’un livre sur une appartenance mais sur un parcours qui construit un individu aux multiples appartenances. Car l’identité psychologique d’une personne est constituée par ce qui lui est transmis par ses parents, certes. Mais à cela il faut rajouter son propre vécu, l’environnement dans lequel elle évolue et la spécificité de sa personnalité qui fait qu’elle perçoit la vie à sa propre façon. C’est un travail sans cesse renouvelé.

Mais vous faîtes allusion au titre. J’ai bien conscience qu’il est provocateur et je l’assume parfaitement. J’ai utilisé une forme emphatique pour attirer l’attention sur ce que le mot "arabe" suscite aujourd’hui. D’ailleurs le lecteur est averti de ce choix lexical, dès la première page.

Je ne suis pas plus arabe que les français ne sont des francs. Je viens du Maghreb dont le fond de la population est berbère et qui a subi les nombreuses invasions que l’on connaît. Y compris l’arabe.

Arabes, c’est ainsi qu’on nommait les Maghrébins en France, du bout des lèvres comme si cela était une insulte, avant que le qualificatif de "musulmans" ne prenne le dessus. Certains s’excusent même de le prononcer. Je souhaitais rectifier cette perception péjorative et rappeler que les Arabes ont une culture, une civilisation, une langue qui est celle que l’on parle, majoritairement, dans la région d’où je viens. Je voulais affirmer que je n’ai aucun problème avec ma part d’arabité. Ainsi, je n’accepte pas qu’elle soit l’objet de cette stigmatisation qui fait souffrir tant de personnes.Et tout le long de mon ouvrage, j’essaie de comprendre pourquoi cette dévalorisation et comment en sortir.

Sur un plan personnel, comment vivez vous cette appartenance? Est-elle plus simple à assumer quand elle est double (française aussi) ou en devient-elle plus complexe?

Ce que j’explique dans ce livre, c’est précisément que je ne me sens pas d’appartenance unique, double ou triple, car cela suppose d’être rattachée à un groupe particulier. Or, je vis libre de tout rattachement. En revanche, je suis certaine d’appartenir à la communauté humaine tant je me reconnais dans d’autres qui, en apparence, ne me ressemblent pas, mais qui me sont si proches.

J’ai tenu dans ce livre à insister sur ma part de tunisianité car elle est elle-même multiple et spécifique, notamment sur des sujets qui me touchent, comme celui du statut de la femme. Je m’étonne, par exemple que l’histoire du féminisme tunisien ne soit jamais mentionnée comme une référence dans les histoires des féminismes dans le monde, alors qu’elle a commencé bien tôt et a été portée, dès le début, par une femme et deux hommes: l’activiste tunisienne Habiba Menchari qui a réclamé l’abolition de la polygamie, lors d’une conférence à Tunis en 1924 et qui joignant l’acte à la parole, se découvre le visage en ôtant son voile, Tahar Haddad syndicaliste et auteur tunisien qui, dans son ouvrage "Notre femme aux yeux de la société et de la religion", soulève dès 1930 la question du statut personnel des femmes auprès de l’opinion publique et enfin Habib Bourguiba, le premier président tunisien grâce à qui a été promulgué le Code du statut personnel, en 1956.

Belle façon de battre en brèche le cliché de l’Arabe forcément misogyne. Je suis fière de cette Histoire.

Quant à la double appartenance, elle n’est pas vécue de la même façon que l’on soit né en France ou dans le Maghreb. L’exercice de la psychiatrie en France m’a amenée à examiner de nombreux patients Maghrébins de France de la première jusqu’à la 3e génération, c’est-à-dire nés en France. C’est, je crois, surtout grâce à eux que j’ai compris à quel point être "le cul entre deux chaises" pouvait être difficile à vivre, surtout lorsque vous n’êtes accepté sur aucun siège et que vous vous retrouvez finalement assis par terre.

Or, là, l’immigrée, c’est moi. Et, moi, je suis arrivée ici forte de cette double culture que je transportais en moi depuis Tunis avec beaucoup de préjugés, certes, mais je n’y voyais que richesse et confort. Seulement, force est de reconnaître que manier plusieurs cultures n’est hélas pas valorisé sur les deux rives de la Méditerranée. Les questions de doubles nationalités ont d’ailleurs donné lieu à des débats houleux, ici et là-bas. Pourtant, cette double sensibilité est une passerelle formidable pour mieux se comprendre. Car l’avenir est aux mélanges des cultures qui se fera inéluctablement sur la base des échanges et de l’acceptation de l’altérité.

Cette appartenance est vécue honteusement par certains, compte tenu d'un contexte international marqué par l'extrémisme religieux. Quel est votre commentaire par rapport à ce phénomène?

Mon livre traite très peu de la question religieuse. Il l’évacue même. Et cela est voulu.

Pour autant, je dénonce le sort qui est réservé à ceux que l’on nomme "les musulmans" comme s’ils étaient faits d’un bloc et qu’ils pensaient et agissaient tous de la même façon.

Je suis en désaccord total avec l’instrumentalisation qui est faite de certains sujets supposés forcément en lien avec l’Islam. Je regrette que l’on ne véhicule que la part sombre de ce qui arrive aux pays à majorité musulmane aujourd’hui. Ce serait un euphémisme que de dire qu’ils sont en crise actuellement. Cependant, les luttes y sont acharnées contre l’obscurantisme qui les menace aussi, mais elles sont peu relayées.

C’est un des objectifs de mon livre: mettre la lumière sur le hors champ, celui qui n’est pas répercuté par certains médias, trop nombreux à mon goût, qui préfèrent entretenir les clichés et les peurs au lieu de mettre en avant les progrès, les résistances et la créativité de ces pays.

Je considère qu’au mieux, c’est de la paresse intellectuelle, au pire du mépris pour des personnes qui cherchent à avancer avec de petits moyens. Ceux qui réalisent un réel travail d’investigation mettent en avant les progrès et cela me semble fondamental pour notre avenir commun car nous dépendons tant les uns des autres.

Alors, lorsqu’on ignore vos efforts et que l’on vous disqualifie sans cesse, oui, cette appartenance devient honteuse, même lorsque vous n’êtes en rien responsable de l’extrémisme ou que vous en êtes vous-mêmes victimes.

Sans aborder la question religieuse, car d’autres le font bien mieux que moi, j’ai tenu, dans ce livre, à rectifier certains points, notamment à travers les attentats tragiques qui ont touché la France et la Tunisie quasi simultanément et qui ont eu des conséquences désastreuses en terme de souffrance psychique.

Ce livre est aussi une forme de récit d'expériences personnelles. Quel est le pire moment "d'exclusion" que vous ayez vécu à cause de votre appartenance?

Il est un témoignage, un album des photos de scènes de vies qui m’ont le plus marquées, pendant ces années passées en France et mes séjours en Tunisie. Au début, je voulais écrire un récit humoristique, sur le ton de l’auto dérision, comme "Un Anglais à Paris" ou le film "Un Américain à Paris". Je me souviens de mes premiers pas, souvent de travers, dans une France que je pensais connaître.

J’ai voulu relater mon expérience médicale de psychiatre tunisienne en France qui a eu à écouter sans broncher tous les poncifs que l’on peut entendre sur les Maghrébins.

J’ai tenté de démonter des préjugés sur des sujets comme le travail ( qu’est-ce qu’un travail d’Arabe?), la sexualité, les relations amicales, bref, ce qui fait une vie. Puis, au fur et à mesure, mes interrogations se mêlaient à celles de mes patients, toutes cultures et religions confondues, sur l’état de la France. Pourquoi? Comment se remettre debout tous ensemble? Ensuite ont surgi les terroristes et les morts. Passées les larmes, et pour les Franco tunisiens, elles ont mis du temps à tarir, sont venues les attaques de la part de certains. Heureusement, elles ne se sont pas généralisées car les Français ont été d’une dignité exemplaire, pendant cette période où tout aurait pu basculer. Seulement ceux qui agressent sont très audibles et très blessants.

Alors, oui, je parle de mon expérience personnelle pour évoquer certaines anecdotes qui dénotent de l’incongruité des préjugés que nous avons les uns sur les autres. Mais j’évoque aussi beaucoup la souffrance de mes patients qui préfèrent le dialogue plutôt que les attaques.

Pour ce qui est de l’exclusion, je ne peux pas dire que j’en aie été victime réellement par rapport à d’autres car j’ai toujours su rebondir. J’avais tout de même déjà une expérience professionnelle et de vie derrière moi et j’ai toujours su me défendre. S’il y avait un épisode discriminatoire à citer ce serait celui de mon précédent statut de médecin à diplôme étranger où, à travail égal, nous étions payés moitié moins que les autres médecins. C’est une discrimination institutionnelle grave pour un pays comme la France et qui a été enfin levée.

Nous sommes tous l'Autre de quelqu'un et pourtant l'altérité se vit de moins en moins sur le mode de l'acceptation? Comment expliquez-vous ce phénomène?

Lorsque j’ai commencé à écrire ce livre, je me suis sentie prise entre deux conflits de loyauté. Le plus dur était d’écrire les imperfections dont je suis faites, celles de mon pays d’origine. Mais j’ai reçu une bonne leçon de liberté d’expression de la part des Tunisiens qui sont passés maîtres en matière d’auto critique. Ils m’ont ouvert la voie sans le savoir. Il fallait parler des choses qui fâchent des deux côtés.

Plus j’avançais dans l’écriture plus me revenaient des attitudes ou des habitudes inacceptables que j’ai vécues en Tunisie et qu’il fallait aussi dénoncer. Par exemple le racisme anti-noir, l’antisémitisme, le racisme anti-blanc, la xénophobie notamment vis-à-vis des pays du Golfe, de la Libye etc. Le "racisme" anti nous-mêmes! Heureusement qu’il y a une prise de conscience de tout cela grâce à une société civile très vigilante qui œuvre afin de légiférer sur ces sujets.

Alors, oui, les Arabes sont discriminés en Europe, mais ils doivent reconnaître qu’eux-mêmes discriminent aussi. Oui, non seulement nous sommes tous l’Autre de quelqu’un, mais nous sommes tous le "plouc" de quelqu’un. Pour certains de mes patients anglo saxons et allemands, leurs ploucs sont les Français.

Malgré cela, je ne trouve pas que l’altérité soit vécue avec plus de difficulté. Au contraire, les mariages mixtes augmentent, les relations amicales sont de plus en plus cosmopolites, les cultures s’entremêlent grâce aux nouvelles technologies. Le moment que nous vivons est celui de la globalisation commerciale mais aussi culturelle. Nous serons tous sensibles à des codes communs que nous adapterons ou pas à nos cultures d’origines. Autrement dit, toute société est multiculutrelle de fait aujourd’hui. Le nier est un non-sens historique. Heureusement, car l'homogénéité est un signe de pauvreté créative.

En revanche, je pense que certains en sont encore à la crise d’adolescence de cette nouvelle vie: ils vivent ce monde sur un mode conflictuel fait de repli sur soi et d’égoïsme.Il leur faut donc grandir pour comprendre que nous pouvons faire partie d’un même groupe, tout en étant différents et aussi imparfaits les uns que les autres, c’est-à-dire simplement humains.

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