Un an après le "samedi noir", dans la tête des ultras du Raja

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FOOTBALL - Nous sommes le soir du 21 mars 2016, au stade Mohammed VI de Casablanca. Après une moitié de saison 2015/2016 catastrophique sous la houlette de Ruud Krol, le Raja de Casablanca entame une Remuntada au classement en enchaînant les victoires. Belle conjoncture pour fêter l’anniversaire de la constitution du club. Ce soir-là, le Raja ne pouvait pas perdre, même face à l’accrocheuse équipe du Chabab Al Hoceïma. Score final : 2-1 pour les verts.

Explosion de joie dans les tribunes. Les supporters chantent à gorge déployée, les fumigènes explosent, les pyros deviennent aveuglants… Là, l’euphorie devient horreur. La tension, imperceptible il y a seulement quelques secondes, envahit les gradins. Déchaînés, des membres des groupes ultras sont venus en découdre, et quelle aubaine pour eux que le stade soit en reconstruction: morceaux de parpaings, lattes et piquets de bois, tiges et barres de fer sont là pour leur permettre d'assouvir leur soif de sang. Résultat: 2 morts et 54 blessés. Ce soir-là, malgré la victoire, c'est une défaite pour le Raja.

Le lendemain, c’est l’indignation générale. Les ultras, qualifiés auparavant de créatifs et de fédérateurs par la presse, sont cloués au pilori. C’est le "samedi noir". Le ministère de l’Intérieur et le conseil de la ville de Casablanca croient prendre le taureau par les cornes en publiant un arrêté interdisant les rassemblements des groupes ultras, leur présence au stade devenant de fait indésirable. Le stade est fermé dans la foulée. Le Raja écope quant à lui de 5 matchs à huis clos, obligeant le club à jouer devant un stade vide pour le reste de la saison.

"Pour bien mesurer l’impact de ces décisions sur le terrain, les groupes Ultras du Raja ont évité de s’exhiber aux stades avec leurs bâches et produits, et ce pendant 2 à 3 semaines, soit 2 ou 3 matchs", raconte Yassine S., un des leaders du mouvement Ultra rajaoui. "Contrairement aux Eagles, les Green Boys (ndlr : qui se font remarquer par leur présence torse-nu au stade) ont marqué leur retour lors du match contre le Difâa Hassani d’El Jadida, en fixant la bâche officielle du groupe. C’était le premier bras de fer post interdiction", poursuit-il.

Dans les faits, ce n’est qu’au début de la saison 2016/2017 que l’interdiction a été vraiment appliquée. Sans pour autant créer une entité juridique, ce qu’ils considèrent contraire même au principe d'Ultra, les groupes décident de constituer une union pour faire front contre les autorités de la ville. Objectif: regagner les gradins pour 2 matchs. Durant 10 minutes, ils réussiront à déployer les bâches lors du match contre le FUS après des affrontements avec les forces de l’ordre.

À Tétouan, c’est la guerre contre la police et les forces auxiliaires: les Green Boys utilisent les fumigènes pour empêcher la police de confisquer la bâche, des arrestations ont lieu après des affrontements. Une semaine après, les affrontements entre les publics du WAC et de Hoceima et MAS vs Sidi Kacem contraignent le ministère de l’Intérieur à durcir le ton. Aujourd’hui, les Ultras sont poursuivis en justice et les moqaddems dévoilent les identités des membres actifs. Retour donc à la case départ.

Zakaria Belkadi, le prisonnier "martyr"

Créés en 2005, et souvent considérés comme les instigateurs du mouvement au niveau national, les premiers groupes Ultras du Raja n’ont cessé d’attiser les critiques, tout comme les acclamations. Les chorégraphies initiées au virage sud du stade Mohammed V ont marqué toute une génération de supporters et donné voix à ceux qui ne font pas que soutenir un club, mais cultivent pour lui une obsession. Une monomanie complètement assumée: "Nous respirons Raja, nous mangeons Raja, nous buvons Raja. La seule chose qui nous aide à endurer les corvées du travail, les réprimandes des patrons, ou pour certains, le chômage, l’exclusion et la pauvreté, c’est l’attente du match du week-end, ces 90 minutes durant lesquelles nous n’avons de famille que ceux qui se tiennent à côté de nous pour encourager l’équipe", s’enflamme Omar D, jeune ingénieur de son état, membre fondateur des Green Boys, et qui a aidé à conceptualiser l’historique tifo Joker, nommé meilleur tifo de l’année par l’association mondiale des ultras.

Cette cohérence globale, une personne l’a particulièrement incarnée: le Kapo, Zakaria Belcadi, alias Skwadra. Le glorieux chorégraphe de la Curva Sud, juché sur sa chaise haute au plein milieu de la Magana, a été condamné initialement à 6 mois de prison ferme après les évènements dramatique du 21 mars, pour "incitation à la violence". Il a vu sa peine rallongée après une deuxième condamnation de délit de droit commun, que ses avocats jugent "obscure". Ses proches dans le mouvement jurent la main sur le coeur qu’il "n’a aucun lien avec les évènements du stade Mohammed V", assurant qu’il s’agit d’un "bouc-émissaire que les autorités utilisent pour faire taire les ultras". Sans lui, les encouragements, le son des tambours et les chants ne sont plus les mêmes. Ce chef d'orchestre, respectés par toutes les factions, manque cruellement aux supporters des verts et blancs et fait désormais office de "martyr". Au même titre que le joueur décédé Zakaria Zerouali, le croquis de son visage apparaît en deux mètres sur trois sur les drapeaux pendant les matchs. Une raison de plus pour cristalliser la tension entre les inconditionnels et les forces de l'ordre...

Un retour au stade de plus en plus hypothétique

Loin de s’apaiser, la défiance entre les autorités et les ultras ne fait que creuser le fossé et rendre le dialogue impossible. Après les événements du début du mois de mars, opposant les supporters du Wydad et ceux du Chabab Al Hoceïma, le ministère de l’Intérieur a tout bonnement décidé d’interdire aux groupes ultras de se rassembler pour préparer les matchs. Le ministère de l’Intérieur a aussi expliqué que les membres de ces groupes de supporters ne devaient pas s’afficher avec les vêtements portant le logo des ultras. Une mesure prohibitive frontale que les mouvements prendront plaisir à détourner….

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