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Reprise d'Alep, recul de Daech, rebelles évacués... Après six ans de guerre en Syrie, pourquoi une sortie de crise reste illusoire

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KHALIL ASHAWI
Une petite fille au milieu des ruines de la ville d'Al-Bab, dans le nord du pays, le 28 février. | Khalil Ashawi / Reuters
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INTERNATIONAL - "Le peuple veut la chute du régime". C'est par ces quelques mots, scandés dans tous les pays arabes en pleine révolution, qu'a commencé le conflit syrien en 2011. Le 15 mars, un mouvement de protestation éclate à Deraa, dans le sud de la Syrie, après l'arrestation et la torture d'élèves soupçonnés d'avoir écrit ces mots anti-gouvernement sur les murs d'une école.

Depuis, ce qui n'était alors qu'une insurrection s'est transformé en guerre civile, impliquant puissances régionales, internationales, mais aussi groupes jihadistes. En six ans, le conflit a fait plus de 320.000 morts et des millions de déplacés et de réfugiés. La guerre la plus destructrice depuis le début du XXIe siècle.

Ces derniers mois ont cependant vu s'enchaîner les signes dune normalisation, laissant espérer une issue du conflit. En prenant Alep en décembre et en imposant des trêves dans d'autres zones rebelles, le régime a ainsi gagné la principale bataille face aux insurgés. Combattants et civils de la dernière poche rebelle de Homs devraient ainsi être évacués, en vertu d'un accord passé entre régime et opposition.

De son côté, le groupe jihadiste État islamique (EI) a perdu du terrain sur de nombreux fronts, et dû céder -une nouvelle fois- la cité antique de Palmyre. Et la Russie, alliée du régime de Damas, a semblé ces derniers temps plus prompte à sortir la Syrie de la crise, en parrainant notamment des négociations de paix organisées à Astana, au Kazakhstan.

Idleb, un bastion rebelle majeur

"Le conflit est loin d'être terminé, coupe court Stéphane Mantoux, agrégé d'histoire et spécialiste du conflit syrien, interrogé par Le HuffPost. Il y en a encore pour un moment." Car, si le bruit des pelleteuses, des générateurs et des bétonnières a remplacé le son du canon à Alep, le pays n'en reste pas moins déchiré par des combats locaux persistants. Tandis que les regards se détournent de la deuxième ville du pays, d'autres territoires restent des théâtres d'affrontements entre régime et rebelles.

C'est le cas de la province d'Idleb, dans le nord-ouest du pays, "un des bastions de l'insurrection", explique Stéphane Mantoux. Seconde capitale provinciale à échapper au régime avec Raqa, la ville d'Idleb est tombée en mars 2015 aux mains d'une coalition regroupant les jihadistes du Front al-Nosra (alors ex-branche syrienne d'Al-Qaïda, rebaptisé Fateh al-Cham) et des rebelles islamistes.

"Le régime va forcément vouloir reprendre la province d'Idleb, c'est un enjeu important", estime Stéphane Mantoux. Elle est pour l'instant la cible des bombardements aériens de Damas, mais aussi des attaques menées par les groupes armés rebelles, qui tuent des civils dont de nombreux enfants, d'après un rapport de la commission d'enquête de l'ONU sur la Syrie, publié mardi.

contrôle syrie février

Dans le sud du pays, une autre large poche rebelle, adossée à la Jordanie, résiste encore au régime, tout comme la région de Deraa.

Daech, toujours bien présent

Le sud, justement, voit croître une autre force en présence: l'EI, qui cherche à y pousser ses pions. Même si l'organisation est en recul en Syrie, et qu'elle devrait bientôt perdre Raqa, sa capitale administrative, ainsi que Mossoul en Irak, elle a "anticipé la perte de son territoire", explique Stéphane Mantoux. Daech "a été épargné par l'acharnement russe contre l'opposition à Assad et elle a pu relancer sa progression sur différents fronts de Syrie", écrit sur son blog Jean-Pierre Filiu, professeur des universités et spécialiste du Moyen-Orient.

Aidé par la déroute des milices anti-Daech locales, le groupe jihadiste "a progressé dans toute la région désertique qui longe la frontière jordanienne jusqu'à l'angle des trois frontières entre la Syrie, la Jordanie et l'Irak", décrit Jean-Pierre Filiu. L'Armée Khaled Ben al-Walid, un groupuscule qui a prêté allégeance à l'EI en mai 2016, s'est emparé de trois localités dans l'extrême sud-ouest du pays (au niveau de la tâche grise sur la carte ci-dessous), dans le bassin du Yarmouk. Elle y affronte des factions rebelles.

syrie irak etat islamique

Un attentat, revendiqué par le Front Fateh al-Cham, ex-Al-Qaïda en Syrie, a fait 74 morts le 11 mars dans la vieille ville de Damas. Le 25 février, le groupe avait revendiqué un attentat spectaculaire contre les services de renseignement du régime à Homs. L'attaque avait fait des dizaines de morts et tué un proche du président Assad.

Un régime "sous perfusion"

Face aux groupes rebelles et jihadistes, le régime tient plus fébrilement qu'il n'en paraît. L'armée syrienne, qui comptait 300.000 combattants en 2011, a vu ses effectifs baisser de moitié en raison des morts et des défections. Elle contrôle désormais 34% du territoire, notamment les principales villes de Syrie -Damas, Homs, Hama et Alep.

Depuis 2014 et la mise en place d'une coalition internationale anti-EI, qui comprend en théorie plus de 60 pays, le régime est largement dépendant des frappes internationales, notamment depuis l'engagement de la Russie en septembre 2015. Le régime est "sous perfusion, estime carrément Stéphane Mantoux. Cette phase ascendante du régime, qui a l'air de reprendre le dessus, est basée sur le soutien étranger".

Le Hezbollah libanais, des milices venues du Liban, d'Iran, d'Irak ou d'Afghanistan, représentent environ 150.000 à 200.000 combattants prorégime. Principal allié régional du président Bachar al-Assad, l'Iran chiite a également envoyé des milliers de combattants en Syrie et fournit aussi conseillers militaires et aide économique.

Des négociations plus que compliquées

Les négociations pour une sortie de crise, qui doivent prendre en compte toutes ces forces en présence, buttent depuis le début du conflit. "De facto, ça ne peut rien donner: tout le monde n'est pas représenté dans les discussions", fait valoir Stéphane Mantoux, qui cite notamment le Front al-Nosra et Daech, "des acteurs majeurs" du conflit mais absents des processus de négociation. "À chaque round, chaque partie essaie d'arriver en position de force", continue le spécialiste.

Un troisième cycle de pourparlers de paix s'est ouvert mardi à Astana, la capitale kazakhe, en l'absence des rebelles, laissant peu d'espoir pour une avancée notable dans la résolution du conflit. Les deux précédents rounds de négociations, parrainés par la Russie et l'Iran, alliés du régime de Bachar al-Assad, et par la Turquie, soutien des rebelles, n'avaient permis aucune percée majeure. Les discussions, cette fois sous l'égide de l'ONU, doivent reprendre à Genève le 23 mars.

Mais le plus grand défi pour la Syrie viendra après la fin des conflits au sol, à l'heure de la reconstruction politique. Quelle légitimité aurait le régime autoritaire de Damas, qui a lui-même couvé il y a six ans les premiers mouvements de protestation, s'il finit par l'emporter sur le terrain? Que deviendront les 6,3 millions de déplacés internes et les 4,9 millions de Syriens qui, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), ont été poussés à quitter le pays? Qu'obtiendront les Kurdes qui ont profité du retrait de l'armée syrienne pour établir dans le nord du pays une administration locale?

En attendant, le pays est plus que jamais morcelé. À Deraa, fin février, plus de 130 personnes sont mortes en trois jours de combats entre jihadistes pro-EI et rebelles. Dans la ville où, il y a six ans, de jeunes élèves demandaient sur les murs d'une école "la chute du régime".

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