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Cette terrible affaire d'exploitation sexuelle d'une Marocaine sera peut-être relancée grâce à un concours de plaidoiries

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BARREAU DE PARIS
Cette terrible affaire d'exploitation sexuelle d'une marocaine sera peut-être relancée grâce à un concours de plaidoiries | CONFERENCE DES AVOCATS DU BARREAU DE PARIS
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JUSTICE - Trois jeunes avocats se sont lancé dans un concours de plaidoiries un peu spécial, jeudi 9 mars, à 18h30, à la Maison du Barreau de Paris. Tout d'abord, ils figurent parmi la fine fleur des orateurs: ils sont tous lauréats de la conférence des avocats parisiens, un concours d'éloquence prestigieux.

Ensuite, ils se penchent sur un cas épineux d'exploitation sexuelle. Le HuffPost France a diffusé en direct sur sa page Facebook les trois interventions de ces avocats. Tenez-vous prêts, ils ont pour mission de convaincre le procureur d'instruire l'affaire.

L'histoire de S.

Au cœur du dossier, une femme marocaine, victime de proxénétisme, qui séjourne désormais dans un foyer de protection des femmes victimes de la traite. Son histoire, celle-là même que les jeunes avocats vont devoir faire leur, le temps des plaidoiries, est nous est racontée par son avocate, Me Beryl Brown. Quelques éléments ont été modifiés afin que la victime ne soit pas identifiable.

"S. vit au Maroc. Elle a 30 ans, et n'a ni mari ni enfant. Son père, ennuyé de cette situation qu'il estime déshonorante, lui achète un billet aller pour la France. Elle séjourne chez un cousin éloigné à Paris. En échange, elle fait le ménage et s'occupe des enfants de la famille. La mère n'est jamais là. Elle se retrouve seule avec le mari. Il finit par lui dire qu'elle doit gagner de l'argent. Son visa expire. Elle est coincée. Il lui demande de faire des massages à des hommes. Il lui crée un compte sur Internet, enregistre une annonce de prostitution: 50 euros la demi-heure de "massage", 100 euros l'heure. Il précise qu'elle se déplace à domicile. Il lui apprend quelques phrases de français, elle ne connaît pas un mot.

Le premier client veut plus qu'un massage, il comprend qu'elle est vierge et refuse d'aller plus loin. Elle est en larmes d'avoir compris les intentions initiales de cet homme. Le cousin n'en a que faire. Elle accepte de recommencer, de crainte d'être reconduite à la frontière à cause de son visa expiré. Le deuxième client la viole. Le cousin lui dit alors qu'elle est déshonorée et qu'elle ne peut retourner au pays. La machine est en route. Il l'installe dans un appartement dédié, la mettant à la disposition des clients toute la journée, pendant deux à trois mois. Elle partage le studio avec une prostituée à son compte, qui réalise que S. ne fait pas cela de son plein gré. Une dispute éclate dans l'immeuble entre cette colocataire et le proxénète qui rend souvent visite à S. Les voisins s'inquiètent et finissent par alerter les services de police, qui récupèrent la jeune femme."

Celle-ci a déposé plainte, et a été entendue deux fois dans le cadre d'une enquête préliminaire. L'affaire n'est toujours pas instruite par le parquet.

"S'inspirer de l'énergie qu'ils vont déployer"

L'avocate en charge de ce dossier se réjouit de cet événement. Son dossier est "à bout de souffle", selon elle, et elle aimerait "pouvoir s'inspirer de l'énergie que déploient les autres" pour trouver une issue à cette affaire.

"À bout de souffle", précisément, parce que la procédure ne bouge pas. L'affaire a éclaté en mars 2016. Le 30 du même mois, une enquête est diligentée par la police afin de déterminer la gravité du proxénétisme exercé sur une jeune femme. Depuis, rien. "Pourtant, les personnes sont identifiées", rappelle l'avocate Eryl Brown, lors d'un entretien avec Le HuffPost France. "La seule chose que j'ai obtenue, c'est une réponse à ma relance en date du 12 juillet 2016. Le parquet m'a dit que la plainte faisait l'objet d'une enquête et les investigations étaient en cours. En janvier, ne voyant toujours rien venir, je les ai relancés, sans succès. Ont-ils oublié le dossier? L'ont-ils enterré?"

Quoi qu'il en soit, Maître Beryl Brown ne veut pas en rester là. Elle bénéficie du soutien de la Fondation Scelles, à l'origine de ce concours de plaidoirie. Et chacun sait que ce dossier a tout pour être gagné. D'autant qu'une loi entrée en vigueur le 13 avril 2016 prévoit de renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et de mieux accompagner les personnes prostituées.

Quand vont-ils appliquer la loi?

"La loi d'avril 2016 censée renforcer la lutte contre le système prostitutionnel n'a d'intérêt que si elle est appliquée", rappelle Beryl Brown. "En réalité, tout semble dépendre du bon vouloir du ministère public. Alors, ce jeudi 9 mars au soir, nous allons nous adresser à eux et aux pouvoirs publics en général."

Concrètement, cette loi a modifié certains aspects du proxénétisme, comme la possibilité de poursuivre les personnes qui utilisent des sites Internet hébergés à l'étranger. Elle permet aussi d'offrir un parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale. "S. a d'ailleurs été prise en charge dans une structure adaptée. Elle a pu obtenir un titre de séjour afin qu'elle puisse travailler.

"J'espère qu'ils auront une idée en opportunité ou en termes de procédure", précise Beryl Brown. "Et c'est une belle motivation de voir les confrères s'engager sur des sujets difficiles. Sur ces dossiers qui durent et qui traînent, on est facilement en proie au découragement. Avec la Fondation Scelles qui collabore avec la Maison du Barreau de Paris depuis 4 ans, je sais que je suis entre de bonnes mains.

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