Entretien avec Ayda Ben Chaabane, présidente de la Coalition pour les Femmes de Tunisie

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Militante progressiste depuis toujours, Ayda Ben Chaabane enseigne le français depuis 30 ans, crée et préside la Coalition pour les Femmes de Tunisie, depuis 2012. Cette dernière regroupe 15 associations locales dans l’objectif de préserver et promouvoir les droits acquis par les femmes tunisiennes depuis l’indépendance.

"Qui votera pour des femmes si la mentalité n’est pas favorable et qu’il n’y a pas de travail sur le terrain à coup de culture et d’éducation".

HuffPost Tunisie: Comment agissez-vous à travers la coalition?

Ayda Ben Chaabane: La coalition soutient en effet plusieurs associations, je remarque d’ailleurs que les petites associations des régions (Kasserine, Jendouba…) sont souvent beaucoup plus investies que les plus connues. L’association « Femmes Rurales » à Jendouba par exemple, que nous avons coachée et encadrée est très investie. Notre rôle est justement de structurer ces associations et de leur permettre d’évoluer.

Il a un décalage entre ce qui est dit et la réalité. Notre approche privilégie justement le terrain. Nous voulons cibler nos actions suivant ce qui se passe réellement. Notre manière de faire consiste à aller voir les femmes et les écouter.

Cela fait 2 ans que nous travaillons sur les municipales, nous avons ainsi formé 200 femmes dans les régions. Cela n’est pas évident de se présenter en tant que femme dans toutes les régions. Je pense que le changement ne viendra pas de la capitale mais des régions. Tout est centré dans la capitale, les partis, les associations, l’accès à la culture, le combat tunisien est réellement à mener dans les régions !

Des formations sur la communication, sur les droits humains, sur les législatives, les lois électorales, ont ainsi été mises en place. Nous avons travaillé avec des citoyens actifs, formé 30 jeunes par gouvernorat et financé des projets de jeunes concernant la culture, la santé sexuelle des femmes, les élections…

En 2014, un rapport concernant l’image de la femme a été établi par nos soins. Dans ce cadre nous avons formé des jeunes qui ont fait un observatoire avec le monitoring des médias. Nous avons fait un plaidoyer qui a circulé dans toutes les radios, télés, pour que les femmes soient plus présentes sur les plateaux et dans les journaux. À l’époque nous avions constaté seulement 6% d’apparition de femmes !

Il faut avant tout prendre conscience que le problème de fond est celui des mentalités. Comment arriver à faire voter pour une femme dans une région où la mentalité est antiféministe ? Qui votera pour des femmes si la mentalité n’est pas favorable et qu’il n’y a pas de travail sur le terrain à coup de culture et d’éducation ? On peut faire des plaidoyers, aller au parlement, comme nous l’avons déjà fait, mais s’il n’y a pas un réel terrain favorable à cela rien ne changera ! Malheureusement les démocrates ne sont pas sur le terrain.

Il faut vraiment que la Tunisie travaille dans le sens des libertés fondamentales, ce n’est pas par ce qu’on voit des femmes boire et fumer que le pays ne reste pas conservateur !

La culture, l’éducation, les municipales, la radicalisation, la violence, l’image de la femme dans les médias qui doit être décente, l’égalité de l’héritage qui est pour l’instant selon moi anticonstitutionnel, le renforcement de l’employabilité, la santé, sont autant de volets sur lesquelles nous travaillons.

Justement, vous parlez beaucoup de la jeunesse et semblez la faire passer au premier plan dans la coalition…

Oui, j’ai une déformation, en tant que professeur de français, je suis très proche de mes élèves, je suis un peu assistante sociale aussi (rire).

Un élément très important à mes yeux dernièrement a été de constituer un collectif jeune, structurellement rattaché à notre réseau, mais qui est entièrement libre de proposer ce qu’il souhaite et de travailler comme il l’entend. Aujourd’hui, faire en sorte que les jeunes s’expriment et soient encadrés est primordial.

Une certaine mentalité a malheureusement été mise en place, je pense notamment, chez les jeunes, à la volonté de se trouver absolument un mari, à cette idée de considérer le mariage comme un but. Le problème est l’incapacité de la société civile à répondre aux questions fondamentales de ces jeunes, de n’avoir pas pu les encadrer et les valoriser. On parle tout le temps des jeunes mais on ne les valorise pas et ils s’en rendent compte !

Le discours politique est discrédité par les jeunes, il faut passer par la culture pour transmettre le message, la coalition leur propose donc des activités.

Vous-vous êtes intéressée à la place de la femme dans le Code du Statut Personnel (CSP) en soulignant la nécessité de l’évolution de ce dernier au rythme des mutations sociales. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce sujet?

J’ai été inquiète quand la question de réécrire le CFP s’est posée. Il s’agissait alors de remettre en question la constitution, sachant que nous avons 60 ans d’indépendance et des acquis. N’aurait-il pas fallu faire un plaidoyer pour ratifier certains articles et la rendre beaucoup plus progressiste, plutôt que toute cette perte de temps et d’argent ? Le combat a été de ne pas inscrire la polygamie et la charia...

Quand il s’est agit de réécrire le CFP, la coalition a lancé une action au Rio le 12 août, pour dire qu’il n’en était pas question mais qu’il fallait ratifier certains articles, et les actualiser en fonction de la nouvelle constitution.

La majorité du parlement actuel n’est pas progressiste. Nous risquons donc avec cette réécriture, de ne plus avoir du tout de CFP, ou bien, ce qui serait catastrophique, de remettre en question des problèmes majeurs comme le droit à l’avortement. C’est une polémique qu’il y a eu entre nous et les femmes démocrates. Beaucoup de gens étaient d’accord avec nous, nous avons invité des femmes des régions qui avaient à cœur des questions très importantes, l’héritage, l’égalité économique, etc. Mais il ne s’agit pas de réécrire le CFP totalement qui a jusque là fonctionné.

Je pense que pour acquérir un maximum de droit, il faut avoir les pieds sur terre, travailler sur la mentalité, la culture, car le peuple tunisien reste encore trop misogyne et schizophrène. Il faut communiquer avec un discours international et accessible. On ne peut pas aller dans un quartier populaire et avoir un discours hautain et arrogant !

Que pensez-vous de la condition de la femme en Tunisie actuellement?

Je suis très optimiste, d’ailleurs lorsque je pars dans les régions je suis ressourcée!

Les femmes tunisiennes sont naturellement indépendantes. Elles se sont appropriées le CFP, presque inconsciemment, sans pour autant savoir ce que cela représentait juridiquement. Sans connaître l’article précis, elles savent qu’un homme n’a pas le droit d’avoir une autre femme, qu’elles ont le droit d’étudier, qu’il n’a pas le droit de les battre, qu’elles peuvent porter plainte. Quand on a fait l’action de 2012, elles sont sorties par milliers et n’étaient pas toutes professeurs, médecins ou avocates !

Elles savent qu’elles ont ces droits, elles ont construit des foyers, éduqué des enfants… Elles connaissent la vie, le reste est une question de moyen. J’ai en tête l’exemple de femmes potières du côté de Sejnane, pour lesquelles nous avons mis en place une sorte de coopérative afin qu’elles puissent vendre leurs produits. L’une d’elle qui était violentée par son mari a demandé le divorce dès l’obtention de son indépendance financière. L’indépendance des femmes est en effet, très liée à la question économique. La notion de honte intervient aussi, certaines femmes n’oseront jamais porter plainte car elles veulent protéger leur statut social.

La femme tunisienne est une femme très intelligente, travailleuse et très indépendante. J’ai remarqué 2 catégories dans la nouvelle génération : des jeunes filles très ambitieuses et fortes mais aussi des jeunes filles qui se confortent malheureusement dans la soumission, qui trouvent parfois des prétextes religieux. La société et l’attitude de l’homme y sont pour quelque chose.

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