Une vague d'actes racistes et antisémites soude les communautés juives et musulmanes aux États-Unis

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MOUNT CARMEL
Judy Pogachefsky looks at headstones pushed off their bases by vandals in the Mount Carmel Cemetery, a Jewish cemetery, in Philadelphia, Pennsylvania, U.S. February 27, 2017. Pogachefsky's grandparents are buried in the cemetery and she was trying to locate their grave. REUTERS/Tom Mihalek | Tom Mihalek / Reuters
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ETATS-UNIS - Depuis l'élection de Donald Trump, l'Amérique vit un phénomène inattendu. La spectaculaire libération de la parole et des actes racistes et antisémites a pour effet, entre autres, de souder les communautés juives et musulmanes du pays.

On ne compte plus les attentions de l'une à l'autre. Le 27 février, un Marine musulman déclarait sur Twitter, au sujet des menaces et alertes à la bombe pesant sur la communauté juive: "Je suis un #Marinemusulman dans les environs de Chicago. Si votre synagogue ou cimetière juif a besoin d'un gardien, je suis là. L'islam l'exige." Plusieurs autres tweets de musulmans proposant leurs services ont fleuri sur le réseau.

Dans la même veine, deux musulmans ont lancé une campagne de crowdfunding autour du 22 février pour réparer 170 tombes juives profanées dans un cimetière du Missouri.

Souhaiter "longue vie" aux musulmans

Dans l'autre sens, le 24 février, alors que l'un des fidèles d'une mosquée brûlée par un incendie criminel organise une campagne de financement pour la réhabiliter, il remarque des montants étonnants, multiples de 18 uniquement. Il regarde les noms des donateurs et comprend qu'il s'agit de Juifs pour qui ce nombre veut dire "Chai" en hébreu, ce qui signifie "longue vie".

Lorsque le feu a dévoré cette mosquée, les Juifs de la congrégation voisine ont offert les clés de leur synagogue aux fidèles musulmans pour qu'ils puissent prier dans un lieu convenable.

"Les personnes qui ciblent les synagogues sont les mêmes qui attaquent les églises et les mosquées", expliquait l'imam d'une mosquée de Harlem, à New York, au Los Angeles Times. "Nous avons des intérêts en commun", avait-il ajouté. Ce responsable religieux figurait parmi les manifestants à Brooklyn, en novembre, après que des tags pro-Trump et des croix gammées aient été dessinés dans la cour d'une école.

S'il est impossible d'en rendre compte de manière globale, le rapprochement entre communautés est quoi qu'il en soit inattendu puisque tout a été fait dans la campagne de Trump et sa présidence pour favoriser les divisions. Mais les Américains ne s'y résolvent pas. Nombre d'entre eux s'emploient à recoller les morceaux. Comment est-on arrivé là?

L'effet Trump

La campagne de Donald Trump s'est construite autour de la crainte du terrorisme islamiste. Le candidat a amalgamé musulmans et terroristes à de multiples reprises. Les effets ne se sont pas faits attendre. Une vague de haine raciste et antisémite a frappé dès le lendemain de la victoire de Donald Trump. Un compte Twitter est d'ailleurs créé dans la foulée pour collecter les phrases et les actes violents d'Américains galvanisés par les résultats de l'élection.

En ce qui concerne les actes anti-musulmans, selon le Huffington Post américain, "des mosquées ont été vandalisées, incendiées, une défenseuse célèbre des droits civiques des musulmans a été agressée -celle-là même qui a aidé à récolter de l'argent pour reconstruire un cimetière juif profané- et des prospectus racistes ont été distribués dans des universités".

Le Conseil musulman des affaires publiques tient "Donald Trump pour responsable et comptable de l'augmentation des crimes de haine contre les musulmans, les Juifs et les autres minorités".

L'effet "Muslim ban"

L'administration Trump fait d'ailleurs monter d'un cran les tensions avec le "muslim ban". Ce décret, signé le 27 janvier (puis rejeté par la justice), interdit aux ressortissants de sept pays musulmans d'entrer sur le territoire américain. À partir de cette date, la solidarité inter-communautaire est devenue un phénomène encore plus palpable, resserrant les liens entre juifs et musulmans, usés par l'importation du conflit israélo-palestinien.

Ce décret a renvoyé de nombreux Juifs à leur propre histoire. Le 5 février, des délégations juives ont manifesté leur désapprobation dans les rues de New York, rassemblant 10.000 personnes. Sur l'une des pancartes, on pouvait lire: "Petite-fille de survivant de l'Holocauste solidaire des réfugiés et des immigrants musulmans", rapporte le Los Angeles Times.

Presque chaque jour, à New York, une conférence interreligieuse ou un service de prières -impliquant des musulmans, des Juifs, mais aussi des chrétiens- se tient pour surmonter cette crise qui vise en premier lieu les migrants et réfugiés de culture musulmane. Aux États-Unis, la place de la religion dans l'espace public est telle qu'elle est en mesure de jouer les conciliateurs.

L'effet 11-Septembre

"L'islam n'a pas de présence très spectaculaire aux États-Unis jusque dans les années 1980", explique au HuffPost le sociodémographe Patrick Simon, directeur de recherche à l'Ined (Institut national d'études démographiques). Cette religion ne focalise pas l'attention outre-mesure. "Mais le 11-Septembre change la donne et "construit une hostilité farouche en résonance avec la géopolitique de l'islam et les conflits dans lesquels les Américains sont impliqués (Afghanistan, Irak, Syrie...)", analyse Patrick Simon.

L'élection de Barack Obama et l'obsession autour de son extrait de naissance et de sa religion, puisque son deuxième prénom est Hussein, vont alimenter le climat anti-musulmans, de même que le projet de mosquée près des deux tours jumelles, où un prédicateur voulait brûler le Coran en public."

"Comme en Europe", analyse auprès du HuffPost la directrice de l'American Jewish Committee en France, Simone Rodan-Benzaquen, "beaucoup de populistes aux Etats-Unis surfent sur la peur de l'islamisme et du terrorisme pour justifier un inacceptable racisme anti-musulman. Mais ici, les citoyens réagissent au quart de tour, vis-à-vis du racisme, et de l'antisémitisme. On rêverait de cela en France."

Le temps des "suprémacistes blancs"

La nouveauté dans le regain de violences outre-Atlantique tient au fait qu'elles touchent aussi les Juifs américains. "Depuis la mi-janvier, 67 centres communautaires juifs et écoles ont reçu des menaces d'attaques dans près de 27 États à travers le pays", fait remarquer Simone Rodan-Benzaquen.

"170 tombes juives ont été vandalisées dans le cimetière de Saint-Louis le 18 février. Une semaine plus tard, c'était le cimetière juif de Philadelphie qui était profané. La synagogue de Chicago avait quelques jours auparavant été recouverte de croix gammées. New York est loin d'être épargné, des graffitis nazis sont régulièrement retrouvés. Le nombre d'actes antisémites sur les mois de janvier et février 2017 y a plus que doublé par rapport à 2015, selon les derniers chiffres disponibles provenant du FBI."

"On pensait les Juifs américains à l'abri de cette haine, fait remarquer Patrick Simon, il n'en est rien. Dans l'entourage de Trump, on compte des 'suprémacistes blancs', qui croient en la supériorité de l'homme blanc, et qui sont à la fois racistes et antisémites". La bête immonde s'est réveillée, "activée par la campagne présidentielle et ce discours autour de la dignité à redonner aux 'petits blancs'. On revient ainsi à une définition assez ancienne du bon Américain, de laquelle les juifs sont exclus."

À l'unisson

Le rejet de ces discours et du "muslim ban" est si fort que même les franges des communautés les plus taiseuses prennent la parole. Le Los Angeles Times relève que les organisations juives les plus traditionnelles, comme l'union des Orthodoxes, ou le conseil rabbinique d'Amérique, ou plus fou encore, la synagogue conservatrice de Washington D.C., où la fille de Trump envoie ses enfants étudier la Torah, ont élevé la voix.

Si les citoyens se sentent obligés de réagir personnellement à cette vague de haine, c'est aussi parce que Trump et son administration n'ont pas su -ou n'ont pas voulu- trouver les mots pour enrayer la spirale de violences.

Confusions et embarras

Trump a mis plusieurs jours avant de condamner la vague d'antisémitisme. Puis, il a déclaré que les profanateurs de cimetières étaient peut-être de simples provocateurs, pas forcément antisémites, alimentant les théories des conspirationnistes.

Pour la commémoration de la libération d'Auschwitz, le 27 janvier, "le communiqué de presse de la Maison Blanche ne faisait mention ni des Juifs ni de l'antisémitisme, utilisant l'expression générique 'victimes innocentes'", fait remarquer Simone Rodan-Benzaquen.

Le président a finalement commencé son premier discours au Congrès en condamnant sans ambiguïtés les actes antisémites.

Pas un mot pour les musulmans américains

Du côté des actes anti-musulmans, c'est motus et bouche cousue chez Trump et son entourage. Pas un mot, pas un regard. En son temps, le président Bush s'était rendu dans une mosquée afin de désamorcer la haine anti-musulmans à la suite du 11-Septembre, rappelle au HuffPost américain le président du conseil des relations américano-islamiques. Trump ne semble pas enclin à se diriger vers cette solution alors que 3,3 millions de musulmans dans son pays n'attendent qu'une chose, être rassurés sur leur intégrité physique et morale.

En attendant, ce sont les dizaines d'initiatives citoyennes qui colmatent les brèches. Une situation inédite puisque "globalement, il n'y a pas énormément de contacts entre les deux communautés juives et arabes, rappelle Simone Rodan-Benzaquen, à part quelques exceptions, comme à Détroit".

Une première

Mais la tendance peut s'inscrire dans la durée, notamment grâce à la constitution du Conseil consultatif musulman et juif, composé de chefs d'entreprise et de personnalités du monde de la culture, démocrates et républicains confondus, "dont l'objectif est de lutter contre les crimes racistes aux Etats-Unis, la montée de l'antisémitisme et du racisme antimusulman", rappelle la présidente de l'American jewish committee. "C'est la première fois qu'une telle initiative a été montée. C'est très nouveau et nous allons voir comment nous pourrons avancer ensemble."

Ce Conseil, formé quelques jours avant l'élection de Donald Trump, demande régulièrement à l'administration une réponse coordonnée au sujet des crimes de haine, quels qu'ils soient.

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