Sidi El Abed et Jorf Lasfar, le David agricole contre le Goliath industriel

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JORF LASFAR
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ENVIRONNEMENT – Principale ressource naturelle du Maroc, le phosphate et son écosystème boostent les chiffres de l’exportation, participent à l’emploi de milliers de personnes, et joue, de facto, un rôle important dans les arguments diplomatiques du royaume. Seulement, l'impact environnemental de cette activité commence à s'accentuer. Si l’Office chérifien du phosphate (OCP) a opéré depuis plus de 15 ans un virage "vert" en adoptant une politique moins polluante, il n’en demeure pas moins que le secteur primaire marocain, à savoir l’agriculture, est sérieusement menacé par cette industrie lourde.

La population rurale souffre de la perte de production laitière chez les bovins

Dans la zone d’El-Jadida et Safi, où se situe l’unité industrielle du port de Jorf Lasfar, les eaux souterraines représentent les seules ressources en eau pour l’alimentation quotidienne de la population rurale et pour l'abreuvement du cheptel. Les résultats des analyses physico‐chimiques des eaux, effectuées par le département géologie de la faculté des sciences d’El-Jadida, montrent que la majorité des puits ne sont pas aux normes de l'OMS relatives à la qualité de l'eau. Cette étude, mise à jour en 2016, a été passée sous silence au Maroc selon les auteurs de l'étude, et n’a été publiée que par des périodiques scientifiques étrangers (France, Canada).

Pourtant, elle traite d’un problème majeur. L'étude indique ainsi que la "concentration des fluorures dans l'eau de ces villages varie de 0,24 à 4,3 mg/l, ce qui semble être à l’origine de la fluorose dentaire observée chez le bétail de cette région". Les résultats de l’enquête épidémiologique réalisée sur le cheptel montrent une forte contamination par les fluorures générés, en grande partie, par les industries des phosphates.

C'est au niveau de la zone de Sidi Al Abed que les concentrations en fluorures atteignent les valeurs les plus importantes, de l'ordre de 4.3 mg/l. "La source potentielle de cette forte charge en fluorure ne peut être liée qu'aux émanations gazeuses et poussiéreuses des usines de phosphates de Jorf Lasfar. Plusieurs facteurs sont déterminants dans l’évolution spatiale des concentrations dans les eaux souterraines: la force et la direction des vents (ils soufflent de l’industrie vers Sidi Al Abed), la bonne perméabilité des sols (sablo‐argileux) et de la zone non saturée (très fissurée)". Les résultats de l'enquête, montrent que la population locale "souffre indirectement des problèmes liés à la fluorose via les pertes économiques générées par cette pathologie qui connaît actuellement une augmentation très forte". 67 % et 49 % des bovins examinés sont atteints respectivement de fluorose dentaire (dont 27.4 % correspondent à une fluorose prononcée) et osseuse. Une maladie qui se manifeste principalement par l'apparition de raideurs, boiteries, inappétence et une diminution de la production laitière.

Cette concentration chimique qui impacte fortement l’activité agricole, provient principalement des déchets industriels. Contactés par le HuffPost Maroc, les services concernés de l’Office et de son unité du Jorf Lasfar nous renvoient vers leurs programmes publics de gestion des déchets. Selon ceux-ci, la "Commission Déchets a piloté un projet de gestion, valorisation et/ou élimination de déchets industriels. Cette opération créatrice de valeur partagée permet à OCP d’évacuer un volume considérable de déchets industriels tout en fournissant à nos partenaires une source d’énergie moins onéreuse et plus respectueuse de l’environnement".

L’office explique également qu’il est "la première entreprise marocaine à se soumettre au programme du PNUD portant sur l’élimination des PCB (ndlr : polychlorobiphényles, principale source de pollution des nappes phréatiques) au Maroc. Par ailleurs, les méthodes de valorisation de phosphogypse sont en cours d’essai, notamment, deux des plus prometteuses à savoir l’utilisation de ce sous-produit dans la construction de routes (remblai) et dans l’agriculture (amendement des sols). Les boues de lavage des phosphates, riches en éléments minéraux ont également été essayées comme additifs dans certaines applications agricoles".

L’eau, l’autre bataille des petits agriculteurs

Dans le cadre de sa politique de développement international, et vu les engagements pris par le Maroc dans le cadre de sa coopération avec les pays du continent (livraisons d’engrais au Nigéria et Guinée notamment), l'OCP devrait par ailleurs plus que doubler sa consommation d’eau d’ici 2025, passant de 66 millions de m3 en 2010 à 160 millions de m3. Une voracité qui a déjà impacté la zone agricole environnante, dont les besoins en eau se font de plus en plus pressants. Dans un ordre du jour de la commune rurale de Sidi El Abed, datant de juin 2016, il est fait mention de "la rareté des ressources en eau, malgré des forages de puits de plus en plus intenses, et de moins en moins concluants". En effet, la majeure partie de l’activité industrielle d'OCP – Jorf Lasfar, Guantour et Khouribga - s’exerce dans le bassin hydrologique de l’Oum Er Rbia, qui est celui qui concentre la plus large demande en eau du Maroc (4,25 milliards de mètres cubes, soit 35% de la demande totale en eau du Maroc).

"À terme, les prélèvements depuis le barrage de Daourat seront arrêtés. En 2020-25, le site de Jorf Lasfar aura besoin de 60 millions de m3 par an et ils seront totalement pourvus par la station de dessalement de l’eau de mer dont la première phase de 10 millions de m3 a été achevée ", explique Brahim Ramdani, directeur de l’unité de Jorf Lasfar, lors de sa dernière sortie médiatique officielle. Seulement, les impacts qu’auront les activités du site persisteront puisque selon Environmental Resources Management France, cabinet qui a réalisé pour le compte d’OCP une étude sur la question, la pression mise par Jorf Lasfar sur les ressources hydriques, ainsi que l’impact sur la qualité des sols sont considérées comme "sévères". L’office est ainsi appelé à trouver une solution "au plus tôt"…

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