Pourquoi le Maroc ne fête-t-il pas le 61e anniversaire de son indépendance? (ENTRETIEN)

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MOHAMMED V
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ÉCLAIRAGE - Le 2 mars 1956 était signée, à Paris, la déclaration commune franco-marocaine, qui marque officiellement la fin du protectorat français et donc l’indépendance du Maroc. Le 7 avril de la même année, le gouvernement espagnol met fin au protectorat, qui concerne la zone nord du pays.

Le HuffPost Maroc a interrogé à ce sujet, le chercheur Nabil Mouline. Docteur en histoire (Sorbonne) et en sciences politiques (IEP de Paris), il est l’auteur notamment du Califat imaginaire d’Ahmad al-Mansûr (PUF, 2009). Il a récemment dirigé, avec Sabrina Mervin, l’ouvrage Islams politiques : courants, doctrines et idéologies (CNRS éditions, février 2017)

nabil mouline

Astrid di Crollalanza/Flammarion

HuffPost Maroc: Aujourd'hui, 2 mars, marque le 61e anniversaire de l'indépendance du Maroc. Pourtant cette date est passée sous silence, officiellement et populairement. Pourquoi?

Nabil Mouline: Les pratiques symboliques sont un enjeu politique majeur car elles reflètent généralement l’état des rapports de force au sein d’une société à un moment donné. Chaque acteur politique s’efforce donc de contrôler ces pratiques dans l’espoir de manipuler une partie non négligeable de l’imaginaire des gouvernés. Et c’est le cas au Maroc depuis le Haut Moyen Âge, quelles que soient les dynasties et leurs orientations.
À l’époque contemporaine, Mohammed V (1927-1961), dès les années 1940, se présente comme le "père de la nation" et le chef incontesté du mouvement de libération national. Or cette position était loin d’être assurée puisque l’Istiqlal (PI), principal parti du mouvement national, cherchait à jouer le même rôle. Après l’indépendance, une lutte acharnée oppose les deux parties pour incarner la nation et dominer l’État. Victorieuse, la monarchie exprime son hégémonie par l’élaboration progressive d’un "grand récit" sur mesure et la marginalisation de certaines pratiques symboliques encombrantes, notamment la commémoration de la Fête de l’indépendance le 2 mars. Cette date, qui correspond à la déclaration commune franco-marocaine, symbolisait pour l’Istiqlal, le point de départ d’une nation moderne et souveraine. Or, au même moment, le sultan contestait vivement l’idée de la souveraineté populaire.
La mise à l’écart politique et symbolique des différentes composantes du mouvement national est complétée par Hassan II (1961-1999), qui croit dur comme fer qu’il est le dépositaire exclusif de la souveraineté. Tout doit donc tourner autour de lui. Par ailleurs, ce monarque ne veut pas que la commémoration de son intronisation, le 3 mars, soit éclipsée par cette date du 2 mars avec tous les répercussions symboliques que cela pourrait avoir. Le seul lot de consolation qu’il daignera accorder à l’Istiqlal sera d’instaurer comme fête nationale la date du 11 janvier, en référence au manifeste de l’indépendance.

Le Maroc continue de fêter son indépendance le 18 novembre. À quoi correspond cette date ? D'où vient ce décalage ?

Le 18 novembre correspond à la date de l’intronisation du sultan Mohammed V, en 1927. C’est le mouvement national qui l’érige en fête du trône, à partir de 1933, pour symboliser la nation marocaine naissante. Il s’agit alors de la première fête non religieuse dans l’histoire moderne du pays. A partir de 1956, on commence à fêter les "Trois glorieuses", c’est-à-dire le 16 novembre, date du retour d’exil du sultan, le 17, fête de la résurgence de la nation, et le 18. Mais jusqu’en 1961, il y a une concurrence entre le 2 mars, célébré par les nationalistes et le 18 novembre, célébré par le palais. L’arrivée au pouvoir d’Hassan II consacre la confusion entre la fête de l’indépendance et celle du trône. Cette confusion marque la suprématie de la monarchie, qui se place désormais au centre et au-dessus de l’espace social marocain.

Comment s'est déroulée la période qui s'étend du retour d'exil du sultan Mohammed V au 2 mars 1956 ? Y a-t-il une rupture nette avec le protectorat?

La transition symbolique est relativement rapide. Dès novembre 1955, la déclaration de La Celle-Saint-Cloud engage les négociations pour mettre fin au protectorat. La constitution d’un gouvernement marocain présidé par Bekkaï et la constitution des forces armées royales donnent à voir le transfert de souveraineté. Mais dans la réalité, le transfert des compétences et des attributs de la nation prend plus de temps. Il faut attendre 1959, pour que le Maroc se dote d’une monnaie, le dirham. L’évacuation des troupes étrangères s’étale jusqu’en 1961, pour l’armée espagnole, et jusqu’en 1963 pour les troupes françaises. Cette dernière question étant l’objet d’une rivalité entre Hassan II et le mouvement national. La marocanisation de l’économie marocaine, objet d’une loi en 1973, est plus tardive encore. On peut ajouter que la constitution d’institutions démocratiques et modernes, ainsi que le parachèvement de l’intégrité territoriale sont deux chantiers en cours, 61 ans après l’indépendance.
De manière générale, l’indépendance ne constitue pas une rupture réelle et le protectorat reste envisagé comme une parenthèse, qui a certes accéléré l’histoire du pays, mais une parenthèse quand même. D’ailleurs, contrairement à d’autres pays, le Maroc moderne ne s’est pas constitué contre l’ancien occupant. La trajectoire de l’entité appelée actuellement le Maroc s’inscrit dans une histoire millénaire.

Vous êtes historien et politologue. Quels sont pour vous les principaux enjeux mémoriels et politiques de l'histoire contemporaine ? Y a-t-il des tabous persistants ?

À mon sens, il n’y a aucun tabou historique. Toutes les questions peuvent et doivent être des domaines de recherche, notamment la religion, la monarchie et le Sahara. Les travaux de qualité et l’autocritique permanente sont les seuls outils pour dépasser les erreurs et les errements du passé, se réconcilier avec lui et envisager un avenir meilleur. L’enjeu principal de l’historien est de décortiquer les mythes et les récits linéaires quelles que soient leurs origines et leurs provenances. Ce travail de déconstruction est le meilleur moyen pour reconstruire une histoire complexe et connectée, c’est-à-dire une histoire qui tienne compte de réalités qui varient dans l’espace et dans le temps et s’inscrivent dans des contextes particuliers.

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