1983, quand le Maroc se retrouvait en cessation de paiement

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KING HASSAN II
Patrick Robert - Corbis via Getty Images
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FLASHBACK – La réforme du régime de change proposée fin 2016 par Bank-Al Maghrib et le ministère des Finances agite le monde économique. La crainte de voir le cours des devises s’envoler pour les importateurs, suivie d’une dévaluation du dirham, est vivace. Pourtant, l’actuel régime de change fixe, dans lequel la banque centrale subvient à tous les besoins en devises des opérateurs, a été l’un des facteurs aggravants de la plus grande crise économique de l’histoire contemporaine du Maroc, celle de 1983. Cette dernière a d’ailleurs conditionné les grandes réformes des années 1980 et 1990 et, de facto, le vécu de plusieurs générations.

Une présence massive de l’État

C’est dans les années 1970 que les premiers signes de vulnérabilité de l’économie marocaine se font sentir. Dans un rapport de la Banque mondiale datant de 1976, les experts internationaux de l’époque notaient déjà une présence massive de l’État dans l’activité productive. Le premier axe d’intervention des autorités a été marqué par des investissements publics directs (sucreries, SOMACA, CIH, BNDE, ONI, etc.) associés à un système de protection de l'industrie marocaine naissante. Le second axe a été couplé à la promotion des exportations. Encouragé par la hausse des prix des phosphates en 1974, l'État est intervenu en tant que promoteur et entrepreneur pour la réalisation d'importants projets dans divers secteurs (cimentier, industrie chimique, etc.). En parallèle, l'État a tenté de mobiliser l'initiative privée, notamment par la promulgation de la loi sur la marocanisation (1973).

Mais ces politiques n'ont pas réellement donné de résultat. La croissance économique, enregistrée entre 1972 et 1982, a été largement inférieure à la décennie précédente, avec un taux de croissance annuel moyen de 4,9%. Ainsi, en 1980, les limites de ce modèle fortement interventionniste commencent à se faire réellement sentir. Une étude de la Banque internationale de reconstruction et de développement, publiée en 1981, démontre que le fossé entre l'agriculture moderne et traditionnelle se creuse, sans que pour autant l'agriculture vivrière ne décolle. L'agriculture d'exportation ne parvient pas à contenir la montée des importations alimentaires. L'industrie (11 % de taux de croissance annuel), financée aux deux tiers par le secteur public et semi-public, anime l'expansion de cette période. L'imprévision du financement conduit alors à une dépendance accrue à l'égard du capital étranger et à de fortes tensions inflationnistes.

Convaincre le roi

Le contexte international n’est pas non plus favorable. Sous les effets conjugués de la révolution iranienne, de la guerre Iran-Irak et du redémarrage de la demande mondiale à la suite du premier choc pétrolier, le prix du pétrole est multiplié par 2,7 entre la mi-1978 et 1981. Les pays consommateurs, dont le Maroc, essaient de faire des économies, mais la demande interne étant de plus en plus forte, les dépenses extérieures explosent. La dette extérieure progresse de plus de six fois entre 1975 et 1982 pour atteindre plus de 83% du PIB. Le déficit budgétaire et le déficit courant de la balance des paiements atteignent des niveaux record en 1982, se situant respectivement à 12% et à 12,3%. Le tout ajouté à une sécheresse sévère en 1981.

Juin 1983, c’est le moment fatidique. La baisse des prix du phosphate, la hausse du dollar et des taux d’intérêt font naître une pression énorme sur les réserves de change, et le Maroc ne détient plus que six jours de réserves de devises! C’est la cessation de paiement. Les grands bailleurs de fonds s’inquiètent et imposent un tournant de rigueur. Depuis son bureau, le ministre des Finances de l'époque, Abdellatif Jouahri, est sous une pression intense et tente de rallier des soutiens. Il sait qu'il lui faut convaincre les poids lourds de l'exécutif, ceux qui pèsent auprès de Hassan II. Le monarque est en effet sceptique vis-à-vis des recommandations du FMI et de la Banque mondiale. Mais l’actuel gouverneur de Bank Al-Maghrib persiste. Il tente de convaincre le roi une dizaine fois avant d'y parvenir: le Plan d’ajustement structurel, imposé par les institutions de Washington, est la seule issue envisageable.

Dès septembre 1983, le gouvernement entre dans la mise en œuvre du programme de stabilisation et d'ajustement structurel sous les auspices du FMI et de la Banque mondiale, en vue de redresser ces déséquilibres tout en visant, à terme, une croissance économique forte et soutenue. La réalisation de ce programme a été accompagnée par la mise en œuvre de réformes économiques et institutionnelles, dont celles relatives au désengagement graduel de l'État et au renforcement du rôle du secteur privé. Depuis cette date, la politique économique nationale s'est principalement caractérisée par une politique budgétaire restrictive et d'ouverture sur l'extérieur, sans pour autant réussir à atteindre les résultats escomptés en matière de croissance économique. Parallèlement, le chômage chez les jeunes commence à atteindre des niveaux inquiétants (les estimations du Haut Commissariat au Plan à cette période s’élèvent à près de 20%).

Réformer pour avancer

Pour accroître les ressources de l'État, une modernisation et une simplification du système fiscal sont entreprises, avec l'introduction de la TVA en 1986, de l'impôt sur les sociétés en 1988 et de l'impôt général sur le revenu en 1990. Une réforme alors accompagnée par une réduction graduelle des taux, particulièrement pour l'impôt sur les sociétés et les tranches supérieures de l'impôt général sur le revenu. Sur le plan monétaire, et après une période d'encadrement des crédits, le secteur bancaire fait l'objet dès janvier 1991 d'une déréglementation avec la mise en place de nouveaux instruments de régulation et de contrôle, prolongée par la promulgation en 1993 d'une nouvelle loi bancaire.

"Le programme d’ajustement structurel de 1983 a eu un impact énorme sur le Maroc des années 1990 et 2000. Bien qu’il n’ait pas abouti à ses objectifs de croissance et d’emploi, celui-ci a réussi à apporter un semblant d’équilibre aux grands agrégats macro-économiques. Mieux encore, il a marqué la fin de l’État-providence tel que conçu dans le pays après l’indépendance, la réalité du marché international ne laissant que peu de place à l’intervention étatique", explique l’économiste Mohammed Germouni. Ce désengagement de l’État est d’ailleurs toujours d’actualité. La libéralisation du prix du carburant et la décompensation progressive du sucre blanc, du blé et du gaz butane, s'inscrivent dans le sillage de cette "idéologie nationale" forgée par la crainte d’un retour à juin 1983.

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