Comment Mehdy Mariouch a capturé des "Bribes de vie" du Germinal de l'Oriental

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MEHDY MARIOUCH
Badr Bouzoubaâ
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PHOTOGRAPHIE - De l’idée à la pratique, en passant par l’émotion puis l’engagement, Mehdy Mariouch, comme lors d'une conversation, dévoile aux lecteurs du HuffPost Maroc les coulisses de son aventure pour archiver un morceau de l'histoire oubliée des mines marocaines. Il peint le portrait de son projet Bribes de vie: 36 clichés charbonneux de témoignage d’abandon, de rencontres, de fierté et de dignité, capturés à Jerada, Ahouli et Beni Tejjite et qu’il expose jusqu’au 20 mars à L'Uzine à Casablanca.

L’histoire de Mehdy Mariouch et Bribes de vie commence il y a 8 ans, au hasard d’une discussion avec Mohammed El Bellaoui (alias Rebel Spirit) dans le jardin de l’École des beaux arts de Casablanca où ils faisaient leurs études. Inspirés par un concept allemand où des artistes ont investi une ville abandonnée qu’ils ont taguée pendant une nuit pour lui redonner vie, les deux artistes en herbe réfléchissent à des villes marocaines qui pourraient se prêter à cette expérience. Rebel Spirit propose alors Jerada, une ville oubliée qui ne subsisterait que par la prostitution, et dont Mehdy Mariouch ignore alors l’existence.

L'art comme vecteur de communication

Après ses études d’art, il réalise son rêve et intègre un magazine. Il fait ses débuts comme iconographe et commence à prendre des photos en amateur. "Avec mon premier salaire, j’ai acheté un boitier et c’est là où j’ai commencé à prendre des photos. Le jour de mon anniversaire, 15 mars 2010, mon rédacteur en chef de l’époque, Eric Le Braz, m’a offert comme cadeau la publication de mon premier reportage sur Actuel". Cette première signature marque le début de la carrière de Mehdy Mariouch en photojournalisme. (On le distingue parmi ses confrères, à gauche, sur la photo ci dessous).

les photographes

"C’est bien de faire des études d’art mais ce que j’ai appris du métier de la presse, c’est d’utiliser les techniques artistiques tout en faisant passer un message. Ce qui est le plus important dans une discipline comme la photo c’est le message et pour passer un message, l'art est important. La meilleure façon de faire passer le message est donc la photo documentaire où on a l’esthétique (une bonne lumière, un bon cadrage) et le fond qui est l’engagement", affirme Mehdy. L’occasion d’exploiter pleinement ce genre journalistique se présente à lui lorsqu’il quitte son poste de photojournaliste au sein du site électronique H24. Il décide alors de prendre le temps de faire du terrain et l’idée de Jerada germe à nouveau dans son esprit. "Cette ville fantôme est restée dans mon inconscient et en 2014, j’ai commencé à réfléchir concrètement à y aller". Un confrère lui donne alors le téléphone d’un commerçant de vêtements à Jerada. Il fait son paquetage, départ pour Oujda, puis un grand taxi l’emmène à la rencontre de son contact, à 60 Km de la capitale de l'Oriental. A son arrivée, il aperçoit ce qu'il pense être une montagne. Il apprendra plus tard qu'il s'agit d'un monticule de déchets de charbon qui, au fil des ans, a pris une forme gigantesque qui constitue aujourd'hui une partie de la ville.

montagne à jerada

"J'ai appelé mon contact à 9 h du matin, et à 14 heures j’étais en train de déjeuner chez lui. Cet homme et son épouse, instruits et posés, m’ont marqué par leur accueil. Ce n'était pas de la simple politesse, je sentais vraiment de l’amour dans leur foyer. Il n’était pas question que j’aille à l’hôtel, cela aurait été pris pour une insulte", se souvient le photographe. Il n’ose cependant pas révéler au commerçant son intention de faire un reportage sur la prostitution dans la région, mais commence à lui poser des questions sur Jerada et sa situation économique. Il apprend qu’après de nombreuses plaintes, les maisons closes ont fermé boutique, et que la situation de Jerada, depuis la fermeture de la mine en 2001 est des plus déplorables. A deux kilomètres de là, les mines de charbon et leurs exploitations de fortune restaient le seul moyen de subsistance aux alentours. Les deux hommes décident alors de s'y rendre.

Jerada, le Germinal marocain

"Cela m'a tout de suite fait penser au film Germinal. Ces hommes aux gueules noires me fixaient du regard. J'avais un appareil photo. Curieux mais distants, ils étaient intrigués par la présence de la presse. Je leur ai expliqué que je venais pour un projet personnel, et que mon travail n'allait pas les aider financièrement". Pendant deux jours, Mehdy ne prend pas de photo des mineurs, il se contente de prendre le thé et de discuter avec eux. "La première photo, je ne l'ai même pas gardée. Je faisais des prises de vue de décor... c’est juste du rythme, pour familiariser les gens avec l’objectif et les mettre à l’aise". Il prend aussi le temps de se familiariser lui-même avec cet environnement noirâtre et recueille les témoignages de mineurs en les enregistrant sur son téléphone.

Un engagement moral

Le reporter retourne chez lui le vague à l'âme. "J'ai ressenti une tristesse profonde mais aussi leur grande richesse, leur dignité. Je me suis senti impliqué. Je devais faire quelque chose, partager avec le monde ce qui se passe là bas, ces gens oubliés et qui vivent dans une grande précarité flirtant avec la mort à chaque descente dans les mines pour gagner leur pain noir. J'en ai parlé à mes confrères de la presse, à mes amis, mes contacts facebook…". Cette visite de terrain éveille en Mehdy un esprit militant. "Le militantisme est une idée qui s'est construite. Au départ je voulais faire un simple reportage photo, puis mon engagement moral vis-à-vis de ces gens s'est développé. je me suis dit que si je m'arrêtais là celà revenait à les trahir", confie le reporter. Armé de son Canon 5 D, il retourne à Jerada un mois plus tard, déterminé cette fois-ci à réaliser son projet Bribes de vie à Jerrada et mettre ces gens oubliés en lumière. Pendant 3 jours, il shoote dans la mine et prend le cliché tryptique (ci-dessous) qu'il commente: "C'est juste la photo que j'aurais toujours aimé prendre".

mineur

Le projet photographique est ensuite mis en attente... jusqu'en 2016, lorsque des amis motivent Mehdy à postuler à un appel à candidature du Fonds arabe pour l'art et la culture (AFAC) pour la réalisation de projets en photo documentaire. "Je n’y ai pas cru parce que c’est un projet en collaboration avec Magnum Foundation, donc c’est énorme, beaucoup de photographes marocains ont postulé. On m’a répondu par l'affirmative en mai". Le photographe s'envole alors pour Beyrouth pour une semaine de workshop autour de son projet, son développement, ses angles et son story telling.

Ahouli: l’histoire, l’esthétique et l’humain

"Je n'ai jamais été aussi motivé qu'à mon retour du Liban. J'ai atterri à Casablanca un vendredi matin et j'ai tout de suite pris la route pour faire le tour des mines". Pendant une dizaine de jours, Mehdy sillonne la région et découvre Midelt, Figuig et les alentours. L'artiste photographe fait son repérage pour trouver un endroit parfait pour son projet. Lorsqu'il arrive à Midelt, sa deuxième destination après Jerada, son regard affuté est séduit par la beauté du paysage. "Traversé par Oued Moulouya, ce magnifique endroit est idéal, esthétiquement parlant, mais aussi par son histoire et ses gens. C'est un endroit où dans les années 1950, il y avait une salle de ciné, une piscine, un bar dancing club. J’ai photographié ce qu’il en restait... des scène d'abandon. C'est une honte", précise-t'il avec un pincement au coeur.

À 25 Km de là, à Ahouli, une fois encore, il est ému par ces mineurs fiers et dignes et la précarité d'une région passée de l'âge d'or des mines de charbon à l'âge de pierre de l'abandon. "Je pense qu’on doit beaucoup de choses à cette région, qui à une époque fournissait de la richesse au Maroc. Aujourd’hui, quand on parle de l'Oriental ou du Haut Atlas oriental, on ne parle que de choses négatives comme la contrebande… quand on pense que Midelt a été la deuxième région au Maroc à avoir eu l’électricité!", s'étonne le photographe.

ahouli

Pour Mehdy, la photographie ci-dessus symbolise la manière dont ont se sent une fois à Ahouli. "Dans ce village fantôme, on a l'impression que les murs et la terre sont hantés par un passé que l'on retrouve partout, même sur les gueules noires, timides, dignes et fières". Il y fait la rencontre de Bba Assou, l'homme qui fume (photo ci-dessous). Après avoir servi dans les rangs des Forces auxiliaires marocaines, et travaillé à Casablanca dans le bâtiment, il est rentré chez lui, à Midelt parce qu'il ne supportait pas de vivre ailleurs. "Avec ce mineur d'une grande sagesse, nous avons beaucoup parlé de dignité et de Casablanca qui lui rappelle la mort d'un ami proche. Il a d'ailleurs comparé mon amour pour la ville blanche à son amour pour Ahouli".

bribes de vie

Sdi Mouh, un autre mineur, est rentré au Maroc après avoir travaillé en France. Il gagne aujourd'hui 300 DH par jour dans les mines, si la récolte est bonne. Mais la rencontre qui a le plus marqué Mehdy est Mimoun, "l’ange gardien de la mine d’Ahouli. C’est lui qui a les clefs de la mosquée et de tous les endroits et il a aussi en tête toute l’histoire, l’archive de la mine. C’est son témoin historique, de son premier jour d'exploitation à sa fermeture".

À Beni Tejjite, on ne tend pas la main

À Beni Tejjite, dans les environs de Figuig, troisième et dernière étape de son projet, le photoreporter fait la connaissance de Bba Hoummane. Handicapé de la jambe, ce père de famille de six enfants n'a jamais tendu la main.

ba hoummane

"À 63 ans, le handicap de Bba Hoummane, ne l'a jamais cassé ni limité son espoir, il n'a jamais fait la manche... il m'a déclaré préférer risquer sa vie. C'est cette dignité que je partage à travers mes photographies", explique Mehdy. Et ses clichés, il les partage avec fierté: "à chaque fois que je montre ces photos à mes amis, c’est comme un parent qui montre fièrement le bulletin de son fils bon élève. Je leur dit toujours: regardez comme ces gens sont dignes et fiers. J’encourage aussi les gens à faire ce genre de voyage pour comprendre les principes de la vie car cela vous apprend vraiment à créer le contact humain".

Quand le son enrichit l'image

Alors qu'il expose jusqu'au 20 mars à l'Uzine, l'artiste photographe redouble de motivation et compte "finaliser le projet Bribes de vie et attaquer le plus vite possible la suite et cette fois-ci témoigner du vécu de femmes qui travaillent dans les mines, avec un concept plus sympa qui serait du son, de l’image et peut être de la vidéo".

Un exercice auquel il s'est essayé après sa visite à Jerada. "J'avais filmé des séquences juste pour enregistrer le son et ne pas oublier le détail des conversations. Un jour, j’etais chez moi et j’ai montré les vidéos à un ami, Ali El Kadiri. On s’est dit pourquoi ne pas triper avec de l’image, du son, de la vidéo. C'est d'ailleurs lui qui a fait le montage et, en fin de compte, cela a bien fonctionné. En général, je m’exprime mal avec les mots donc je pense qu’avec la video les gens comprendront peut-être de quoi je parle et le message que je souhaite véhiculer".

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