Pourquoi la violence scolaire persiste malgré la loi

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PUNITION ECOLE
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VIOLENCE - Les affaires de violence contre des enfants dans le cadre scolaire alimentent régulièrement la rubrique faits-divers de la presse marocaine. Contactées par le HuffPost Maroc, la sociologue Soumaya Naamane Guessous et la pédopsychiatre Bahia Ouazzani apportent leur éclairage sur les raisons sociétales de la persistance de la violence en milieu éducatif, et ses conséquences sur les enfants à moyen et long termes.

Si elles provoquent l'indignation des citoyens, notamment sur les réseaux sociaux, ces pratiques persistent pourtant, et ce malgré un texte de loi entré en vigueur en 1999, et interdisant formellement la violence physique et psychologique contre les enfants.
Dans les villages comme dans les grandes villes, des professeurs continuent d'exercer des méthodes violentes contre leurs élèves. Une violence parfois tolérée, voire encouragée, par certains parents.

"La violence a toujours fait partie du système éducatif"

En cause? L'insuffisance de la législation pour endiguer ce problème, comme l'explique Soumaya Naamane Guessous: "cette loi a été promulguée mais depuis, il n'y a eu ni contrôle, ni formation, ni accompagnement ou sanctions pour les professeurs".

Pour la sociologue, la violence en milieu éducatif fait partie intégrante du système éducatif marocain: "les violences sont encouragées, prônées et présentées comme l'unique moyen de "dresser les enfants pour les mettre sur le droit chemin".
"L'apprentissage s'est aussi toujours fait par le biais de la violence morale et physique. Le fqih qui enseignait dans les écoles coraniques, avait toujours le fouet et la fallaka (coups de bâton sur la plante des pieds). Ces outils que je qualifie comme des objets de torture, ont toujours fait partie des alliés des enseignants", explique Soumaya Naamane Guessous. Elle ajoute que cette violence peut parfois être légitimée par les parents eux-mêmes: "quand un enfant est battu à l'école et va voir son père, il va recevoir une autre tannée et on lui dira que s'il n'avait pas provoqué cela, il n'aurait pas été battu, alors les enfants se cachent. Au milieu rural, les filles qui se font battre ou subissent des harcèlements ont peur de le dire à leurs parents car elles craignent qu'il leur soit répondu qu'elles n'iront plus à l'école".

La peur des représailles

La sociologue nuance ses propos en précisant que la situation change peu à peu auprès de certains parents, même s'ils représentent encore une minorité. "Il faut dire que les parents dont les enfants sont scolarisés dans le privé sont les plus disposés à refuser la violence verbale ou physique contre leurs enfants. Il payent un service et peuvent donc obtenir gain de cause. Dans le public, c'est plus compliqué car les parents craignent des représailles sur l'enfant, ses résultats, son passage...", précise la sociologue.

Un constat que partage Bahia Ouazzani, pédopsychiatre à l'hôpital pour enfants du CHU Ibn Rochd: "je n'ai pas l'impression que la situation s'améliore, cela dépend des établissement. Certes les violences sont beaucoup moins fréquentes dans les établissements privés que dans les établissements publics, mais cela reste malheureusement très répandu". Pour elle, la peur des représailles est une des raisons essentielles pour lesquelles des parents hésitent à signaler les violences des professeurs. "Ils ont peur que l'enfant soit envoyé au fond de la classe, qu'il soit ignoré, voire encore plus battu".

Pour la pédopsychiatre, les violences psychiques (humiliations, menaces, moqueries,...) ont des effets égaux à la violence psychologique. Des violences dont les conséquences peuvent être visibles sur le court terme comme le sentiment d'injustice, d'humiliation, de haine. Mais aussi sur le long terme, il s'agit notamment de syndromes post traumatiques, d'enfants qui se referment sur eux-mêmes, d'échecs scolaires... Des troubles du comportement qui peuvent mener à nouveau à des réprimandes des professeurs et provoquer le début d'un cercle vicieux.

"Nous recevons très peu d'enfants qui viennent spécifiquement à cause des violences scolaires, mais nous en observons les conséquences", confie Bahia Ouazzani. "Cela se manifeste par des refus scolaires, des enfants avec de grosses difficultés, des troubles du langage, des bégaiements... Et quand nous creusons un peu, nous réalisons que les violences sont la source de ces problèmes", ajoute la pédopsychiatre.

Investir dans la prévention et la formation

Dans le cadre de séances avec des enfants violentés, Bahia Ouazzani convoque parfois ces professeurs qui n'ont souvent pas conscience des effets de ces intimidations. "Quand nous rencontrons ces enseignants, nous réalisons que cela vient vraiment d'une méthode éducative, qu'il y a un manque de formation et de sensibilisation de ces enseignants. Pour eux, c'est grâce à cette intimidation que les enfants vont apprendre alors que ce n'est pas du tous le cas. Au contraire, cela va aggraver leurs difficultés".

Un travail de prévention et de formation qui, pour la pédopsychiatre, est une étape indispensable pour éveiller les esprits. Elle affirme que "quand nous contactons l'enseignant lors des séances pour désamorcer la situation, il y a des prises de conscience et des résultats. Il faut insister sur la formation au continu", dit-elle. Bahia Ouazzani souligne qu'il faut certes une formation destinée aux enseignants, mais aussi aux enfants et aux parents, car "si tout le monde en parle, les gens vont réaliser que cette violence n'est pas quelque chose de normal".

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