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Que valent nos statistiques nationales ? Entretien avec l'économiste Larabi Jaidi

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JAIDI
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ENTRETIEN - Depuis janvier 2017, le ministère de l’Economie et des Finances et le Haut commissariat au Plan ont publié une batterie de rapports statistiques autour des grandes données économiques du Royaume. Chômage, croissance, confiance des ménages… Les courbes déterminent ainsi l’engouement ou l’inquiétude des médias et des hommes politiques. L’occasion de prendre du recul avec l’économiste et statisticien Larabi Jaidi, principale référence des organismes internationaux sur la question de la statistique nationale.

HuffPost Maroc: Alors que le FMI prévoit une croissance à plus de 4,8% en 2017, le Haut Commissariat au Plan parle d’une croissance de 3,6%, d’autres chiffres sont également fournis par les agences de notation. Que pensez-vous de cet engouement ?

Larabi Jaidi: Rien de plus normal. La croissance est au cœur des préoccupations quotidiennes de tous, dans la mesure où elle conditionne le pouvoir d’achat et l’emploi. On s’extasie quand elle galope au dessus des 4% ; on s’inquiète dès qu’elle faiblit. Néanmoins, la publication des prévisions du HCP, du Ministère des Finances ou de Bank Al Maghrib donne souvent lieu à des commentaires d’une sidérante simplicité. On compare à la décimale près les prévisions des uns et des autres. Or, faut-il le rappeler, un quart, un demi ou trois quarts de points de différence dans l’estimation d’un taux de croissance n’ont de sens que dans une économie homogène, articulée, où les politiques de régulation conjoncturelle ont un fort impact sur le marché du travail, les revenus des ménages, les finances publiques ou les balances extérieures. Ce qui n’est pas le cas chez nous.

La mesure de ce taux de croissance est-elle réellement pertinente ?

En réalité, le modèle de croissance associé à la comptabilité nationale a atteint ses limites. Il a connu son heure de gloire à une époque où l'intervention publique dans l’économie était forte. L’ouverture de l’économie nationale, l’imprévisibilité accrue, la crise, les difficultés engendrées par le modèle de croissance eu égard à l'environnement, le développement d'économies de services et la remise en cause des modalités d'intervention de l’État sont autant d'éléments qui fragilisent le soubassement théorique du système de la comptabilité nationale. Quoi qu’il en soit, la comptabilité nationale ne peut sombrer avec le modèle économique qui prévalait lors de sa conception. Elle reste évidemment indispensable, même si son utilisation rencontre des problèmes et des critiques. Alors, ne faut-il pas imaginer sa rénovation?

Le Haut Commissariat au Plan a publié plusieurs rapports sur le chômage, l’emploi, et le sous-emploi. Que valent ces données ?

La principale difficulté est la frontière entre le chômage et l’emploi. Une heure de travail rémunéré par semaine suffit pour être classé dans l’emploi. Cette convention heurte la perception commune de ce qu’est un emploi. Elle requiert d’abord une réflexion sur la nature du travail à temps partiel. Si le temps partiel est contraint ou subi, il juxtapose l’emploi partiel et le chômage partiel. La deuxième modalité importante de sous-emploi est constituée par le chômage partiel. Qu’il s’agisse d’une réduction provisoire de la durée du travail ou d’une période de chômage technique (interruption complète d’activité), les personnes concernées sont classées dans l’emploi. Ensuite, les frontières entre chômage et inactivité : pour être classé comme chômeur, il faut vouloir travailler et être disponible pour occuper un emploi. La traduction de ces exigences en catégories statistiques laisse de vastes marges d’appréciation, donc de débat. Une grande incertitude pèse sur le phénomène des travailleurs dits "découragés". Il s’agit de personnes qui déclarent souhaiter travailler, mais ont abandonné la recherche, considérant qu’elle était sans espoir dans l’état présent du marché du travail. Une catégorie voisine est celle des travailleurs dits "empêchés" : ils déclarent souhaiter travailler mais ne pas rechercher activement d’emploi faute, par exemple, de possibilités de garde d’enfant ou de moyens de transport. La recherche active d’emploi est une condition nécessaire mais non suffisante pour être classé comme chômeur; il faut de plus être disponible pour occuper un emploi.

Vous pensez donc que le système de statistique nationale n’est pas fiable ?

Le HCP, principal acteur du système statistique national est confronté à un certain nombre de difficultés dans sa volonté de convaincre les décideurs politiques, économiques et sociaux de la crédibilité des informations produites par ses soins et de l’interprétation de ses indicateurs. La première difficulté réside dans l’insuffisante pertinence des statistiques fournies. Il n'y a pas de mesure objective de la pertinence d'une statistique donnée mais on convient que la pertinence s'apprécie par la proximité entre le concept qu'on veut observer et le résultat obtenu. Evidemment, la pertinence de la statistique dépend de la qualité de sa production. C’est à dire de la rigueur méthodologique mais aussi de considérations déontologiques. De nombreux indicateurs statistiques sont critiqués sur l’argument qu’ils ne donnent qu’une information partielle, appauvrie, voire biaisée du phénomène observé. L’actualité récente nous en fournit de multiples exemples: taux de croissance du produit intérieur brut, taux de chômage, taux d’inflation et pouvoir d’achat. Le HCP se voit reprocher de déverser sur les acteurs une information jugée non représentative de la "réalité" et qui ne rend point compte de la complexité du réel.

Comment les autorités peuvent elles donc avoir une information plus fiable ?

Il faut reconnaître que la question statistique est internationale. La Direction des statistiques du HCP fournit une information basée sur des normes internationales. Mais celles-ci ne sont pas parfaites. L'aménagement du système existant peut parfaitement être envisagé. Certains ajustements peuvent se faire à moindre coût. Par exemple, l'ajout de quelques nouvelles questions aux questionnaires d'enquête peut se réaliser sans grands frais supplémentaires. En revanche, les modifications trop importantes et donc coûteuses sont à proscrire. Par exemple, ce serait un non sens de vouloir annualiser les enquêtes quinquennales, compte tenu de leur coût, et du caractère structurel des évolutions qu'elles retracent, assez réduites d'une année sur l'autre. À l'inverse, des interpolations plus ou moins réalistes peuvent s'envisager afin de mieux prendre en compte, entre deux échéances, des évolutions importantes, lorsqu'elles se manifestent. Les pays adoptent de plus en plus une méthode de recensement en continu, qui en plus d'un allégement de charges et d'un meilleur étalement dans le temps des opérations, permet des estimations plus réalistes et plus fréquentes des effectifs de population pour des unités géographiques assez détaillées. En règle générale, les modifications du dispositif statistique souhaitées par les administrations gagneraient à ne pas être envisagées au coup par coup, ou de manière isolée.

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