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Un cinéaste palestinien soigne le trauma d'ex-détenus face caméra

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En reconstituant devant sa caméra un centre d'interrogatoire israélien, le réalisateur Raed Andoni a fait revivre à d'ex-prisonniers palestiniens leur détention. Le but: aider ses acteurs à surmonter leur trauma.

Présenté en avant-première au festival du film de Berlin, "Istiyad Ashbah" ("Ghost Hunting"), le second long-métrage du réalisateur phare de l'exigüe scène cinématographique de Ramallah montre un aspect de la société palestinienne rarement documenté: les brisures morales des anciens détenus palestiniens.

"Dans la société palestinienne, survivre à la détention et aux interrogatoires est presque un rite de passage, on en sort soit en héros, soit brisé. Ensuite on compare nos notes : combien de temps t'as tenu sans dormir ? Combien de temps à l'isolement ?", explique le réalisateur de 45 ans qui a lui-même été incarcéré dans sa jeunesse et qui se dit depuis "hanté par les flashbacks" des bruits de porte ou de la sensation du sac en tissu sur sa tête.

- 'A la limite du supportable' -

Le lieu qu'il a reconstitué dans un hangar de Ramallah pour les sept semaines de tournage est "Al Moskobyia", une célèbre prison israélienne souterraine située en plein centre-ville de Jérusalem-ouest.

De quelle couleur était le carrelage ? A quelle hauteur était la poulie qui maintient les détenus les pieds décollés du sol ? Quelle est la dimension de la cellule du mitard ? Après d'intenses débats, armés de truelles et de panneaux de contreplaqués, la dizaine d'acteurs, d'anciens détenus de tous âges et de tous milieux sociaux, ont eux-mêmes fabriqué le décor. Et à mesure que les murs s'élèvent, le traumatisme ressurgit et les tabous tombent.

"J'ai utilisé tous les dispositifs que j'ai trouvé pour les aider à creuser dans leur subconscient, pour retirer couche après couche les filtres du refoulement et je leur ai dit que si c'était trop dur ils étaient libres de partir (...) J'ai aussi fait venir des psychologues sur le plateau pour encadrer ce projet", explique à l'AFP Raed Andoni après la première de son film à la Berlinale.

Le cinéaste pousse dans "Istiyad Ashbah" l'expérience à la limite du supportable, pour les acteurs et pour le spectateur. En demandant aux anciens détenus de jouer en uniforme le rôle des interrogateurs de l'occupation ou des tauliers, il laisse voir de longues scènes de tortures.

Le Comité des Nations-Unies contre la torture entend régulièrement l'occupation israélienne au sujet des accusations répétées de mauvais traitements formulées par d'anciens prisonniers, des ONG israéliennes et l'Autorité palestinienne : violences sexuelles, sévices physiques et psychologiques et détention en isolement pendant de longues périodes.

En mai 2016, le Comité a estimé que le régime en vigueur en Israël, autorisant les services de sécurité et l'armée à procéder à des détentions administratives d'une durée indéfinie, "pourrait servir à couvrir des actes de torture".

- Cathartique -

La question du traumatisme était déjà au coeur du premier long-métrage de Raed Andoni, "Fix me", un documentaire sur ses séances de psychanalyse à Ramallah.

Depuis ce film, il se sentait prêt à affronter ses souvenirs de la détention mais il a tenu cette fois à embarquer des camarades dans sa démarche cathartique. Pour lui, ça a marché.

"Quand je repense à mon expérience en prison, maintenant je revis les scènes de ce film et plus la prison elle-même", analyse-t-il.

"Avec ce film, j'ai eu un accès direct à ce traumatisme, bien sûr je n'ai pas tout nettoyé, mais j'ai commencé ce processus", tempère son jeune assistant-réalisateur, Wadee Hanani détenu à Al-Moskobyia pendant 45 jours en 2009 et qui vit désormais en France.

Coproduit, entre autres, par l'actrice française Julie Gayet, "Istiyad Ashbah" est en lice pour le prix du meilleur documentaire dans la sélection "Panorama" de la 67è Berlinale.

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