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Hicham Lasri: "Il n'y a pas meilleur endroit que la Berlinale pour la naissance d'un film"

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HICHAM LASRI
Philippe Perrot
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ENTRETIEN- C'est avec un grand enthousiasme que le dernier film de Hicham Lasri a été accueilli dimanche soir au Festival du film de Berlin. Le cinéaste marocain a également présenté hier soir Headbang Lullaby au festival Travelling de Rennes, un film qu'il définit comme un western moderne, à cheval entre absurdité et douceur.

Cinéaste de son temps, fraîchement nominé "Personnalité web de l'année" aux Maroc Web Awards, il nous raconte l'accueil réservé à son dernier long-métrage en Allemagne et en France, avant les premières projections marocaines du film en mars prochain, puisque Headbang Lullaby sera présenté en compétition au Festival national du film de Tanger, et au Festival international du cinéma méditerranéen de Tétouan.

HuffPost Maroc: Comment a été accueilli votre nouveau long-métrage, Headbang Lullaby, à la Berlinale ?

Hicham Lasri: Très chaleureusement. On me connait un peu ici, donc il y a toujours une sorte d'attente de la part des gens, mêlée à un désir personnel de conquérir un nouveau public, d'autant qu'il s'agissait de la première mondiale. Comme c'est un film un peu absurde, il y a eu plus de rires que pour mes précédents films. Parfois jaune, parfois de vrais éclats de rires. Je suis content, je pense qu'il n'y a pas meilleur endroit pour la naissance d'un long-métrage.

Qu'est ce que Headbang Lullaby vous évoque ? Pourquoi avoir choisi ce titre ?

Une douceur malheureuse. C'est comme un morceau de musique metal. Quand on écoute ça de loin, qu'on n'est pas initié, c'est très agressif, mais à partir du moment ou l'on tend l'oreille, ça devient quelque chose de très doux. Je voulais donner l'ampleur de l'étrangeté des années 80 au Maroc, et raconter quelque chose qui a priori semble très rugueux dans cet écriture agressive, et qui à l'intérieur est en vérité très soft, très ritournelle.

Car ça parle aussi beaucoup de tendresse, d'un flic qui attend que la journée se termine, et qui va apprendre à vivre au contact d'une population qui n'a rien mais qui est heureuse. Tandis que lui a tout ce qu'il veut, mais est très malheureux. Cela raconte le passage d'une figure d'autorité écrasante à un être humain beaucoup plus simple, beaucoup plus tendre, perméable, plus doux.

Peut-on considérer que Headbang Lullaby est une sorte de western moderne, à l'image de Paris, Texas de Wim Wenders ?

Oui, il y a un côté western, à travers ce personnage solitaire un peu perdu en lui-même, mais qui est obligé de cohabiter avec des gens complètement euphoriques, notamment grâce à l'épopée du Maroc en Coupe du Monde de football en 1986. Ce qui a d'ailleurs ouvert une porte d'espoir dans ces années où la vie était encore moins facile qu'aujourd'hui.

On a également essayé de travailler des textures de couleurs et de lumières très chargées, ce qui donne une sorte d'aspect maladif mais assez beau, qui renvoie directement à l'intériorité du personnage principal. Donc oui, Paris, Texas est une belle référence, mais on peut également dire tout simplement que Headbang Lullaby est une sorte de western moderne marocain, sans le côté parodique. On a un personnage plus ou moins héroïque face à une population plus ou moins dépassée. C'est ce qui donne à mon film le côté western.

Ça joue beaucoup aussi sur l'absurdité marocaine, l'hypocrisie, la mauvaise foi, l'à-peu-près, la crainte du pouvoir... La vie est peinte ici comme un brouillon.

Vous avez une cadence très soutenue depuis le début de votre carrière. Vous n'avez pas peur d'essouffler votre créativité en sortant presque un film par an ?

Non, je ne pense pas. J'ai toujours pensé que chaque idée en cachait une autre. Maintenant, il faut faire le tri et être extrêmement rigoureux. Je suis dans une écriture très personnelle, tranchée et tranchante.

Je préfère réfléchir de telle manière à ce que chaque film soit une brique qui construit une oeuvre. Je travaille sur le 7e long-métrage. Entre temps, j'ai fait une bande dessinée. Je n'ai pas l'impression d'être dans une parcimonie créative et intéressée. Je pense que les idées viennent de l'exploration de nouveaux territoires.

Vous êtes pour la première fois nominé aux Maroc Web Awards, en tant que "Personnalité web de l'année". Qu'est ce que cela vous évoque ?

Durant les cinq dernières années, j'étais totalement déconnecté. Je n'avais ni Internet, ni Facebook… J'ai voulu rester déconnecté pour réellement me focaliser sur la réalisation de mes longs-métrages. Mais depuis l'été dernier, j'ai commencé à sortir de mon terrier, je me suis relancé sur Facebook. Ce qui m'intéressait dans la démarche de me "re-connecter", c'était les nouvelles techniques d'écriture qui découlent d'internet, la nouvelle manière de capturer le réel.

J'ai commencé à travailler mes web-séries, qui sont à la fois des expérimentations et un laboratoire de recherche. Du coup, je me retrouve de plain-pied avec des petits jeunes qui font plein de choses sur le web et je trouve ça bien. J'ai l'impression de revenir au stade du jeune réalisateur de courts-métrages, et ça me plaît parce que je ne me repose pas sur mes acquis.

On revient à cet espèce de fraîcheur, être tout le temps dans la quête de la belle idée cinématographique. Et je pense que le monde de la création tend à devenir de plus en plus universel, grâce à cet outil de partage et de connaissances qu'est devenu Internet. On est de moins en moins nombreux à recycler des choses d'ailleurs. Je pense que c'est aussi une tribune pour rencontrer un nouveau public. On a besoin de créer la légende du web. On a besoin de faire des choses extrêmement simples qui fonctionnent par leur immédiateté et leur pertinence.

Hier soir, Headbang Lullaby était projeté en clôture du festival Travelling de Rennes. Une raison en particulier à cette programmation à Rennes?

Le film est une co-production avec la région Bretagne. J'ai passé six mois à Rennes pour finir le montage du film, et je trouve intéressant de venir le présenter dans la ville ou il a été finalisé. Beaucoup de monde à Rennes a soutenu mon projet, donc je trouvais cela cohérent de le montrer en Bretagne. Le hasard fait que le festival Travelling vient juste après la première mondiale de Berlin donc oui, on enchaîne, mais ça n'est que positif pour moi. C'est ça l'universalité, c'est de pouvoir faire des films sur des particularismes et de le rendre accessible au plus grand nombre de spectateurs à travers le monde entier. Finalement, c'est ce qui définit mon travail, malgré le fait que mon cinéma peut être qualifié d'expérimental, ça voyage et c'est le principal.

Vous avez évoqué le fait que votre cinéma était plutôt pointu, est-ce le signe que vous êtes condamné à faire le tournée des festivals ? Ou est-ce que vous visez tout de même une sortie grand public, qui plus est au Maroc ?

Il y aura forcément une sortie. Bien qu'il n'y ait que très peu de salles de cinéma au Maroc, on trouvera un moyen pour permettre aux Marocains de voir ce film. Il faut qu'ils le voient car ça raconte une partie de notre histoire commune.
Le film sera par ailleurs en compétition en mars prochain au Festival national du film de Tanger, et au Festival international du cinéma méditerranéen de Tétouan. Il s'agira des premières marocaines du film, et j'espère que ça nous permettra de le projeter dans tout le royaume, car c'est définitivement un film qui doit sortir au Maroc.

Comment se profile l'année 2017 pour vous ?

J'ai fini de tourner mon sixième long métrage, Ici on noie les chiens, qui parle de servitude. On a fini le montage et le film devrait voir le jour dans cinq ou six mois. Parallèlement, je prépare ma deuxième bande dessinée qui parle de Casablanca. On y raconte des anecdotes autour de la ville et surtout autour de la Mosquée de Casablanca. Ça devrait sortir dans la deuxième partie de l'année.

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