Huffpost Maroc mg

Depuis le 11 janvier 2015, "il est remarquable que la France n'ait pas basculé dans la xénophobie"

Publication: Mis à jour:
PROTEST 11 JANUARY PARIS
VIENNA, AUSTRIA - JANUARY 11: Thousands people stage a protest against gun attack on French satirical Magazine 'Charlie Hebdo' in Paris, on January 11, 2015, in Vienna, Austria. (Photo by Hasan Tosun/Anadolu Agency/Getty Images) | Anadolu Agency via Getty Images
Imprimer

SOCIÉTÉ - Deux ans plus tard, difficile de dire ce qu'il reste de "l'esprit du 11 janvier 2015". Si pour certains ce souvenir renvoie à l'image d'un peuple uni dans la défense de ses valeurs, d'autres ont rapidement pointé l'illusion d'une unité retrouvée dans le déni des fractures qui traversent le pays. Du 13 novembre à l'attentat de Nice, les attentats qui ont endeuillé la France ont chacun contribué à l'extinction de cette flamme sur laquelle François Hollande comptait pour rassembler.

Il faut dire que très vite, "l'esprit du 11 janvier" a rapidement rencontré ses détracteurs, au premier rang desquels l'historien Emmanuel Todd. Ce dernier y a vu l'expression d'une "passion islamophobe" partagée par les classes moyennes-supérieures et blanches, peuplées de "catholiques zombies" qui revendiquaient "le droit de caricaturer les plus faibles". Cette lecture polémique de l'événement a de nombreuses fois été contestée.

Au delà de l'interprétation de cet événement hors norme, il semblerait acquis que cet "esprit du 11 janvier" se soit bel et bien évaporé. Est-ce réellement le cas? Pascal Ory, historien et auteur de "Ce que dit Charlie, Treize leçons d'histoire" (éd. Gallimard) affirme au contraire que c'est un événement historique unique qui a profondément marqué la société française. Et il l'explique au HuffPost.

LE HUFFPOST - Deux ans plus tard, quel regard portez-vous sur "l'esprit du 11 janvier"?

PASCAL ORY: Je confirme ce que j'expliquais à ce moment là, à savoir que le plus important –car le vrai 'imprévisible'- de 2015 n'était pas dans les attentats mais dans la réaction de la société française. Ces "marches républicaines" témoignaient que la société réagissait plutôt par l'unanimisme (qui n'est pas l'unanimité), pas par la crispation identitaire. J'avais dit qu'il était très frappant pour un historien de voir quatre millions de personnes défiler avec des mots d'ordre de fraternisation, style "Je suis Charlie", "Je suis juif", "Je suis Arabe", "Je suis flic", etc., plutôt que d'en voir quarante mille descendant dans la rue en criant "Mort aux Arabes". L'histoire mondiale a souvent connu le second cas de figure. L'existence d'une minorité "Je ne suis pas Charlie" n'avait rien de surprenant dans une démocratie libérale. Une minorité hétérogène, puisqu'elle regroupait une partie de la gauche radicale, une bonne partie des forces islamistes et, surtout, une forte dose de sympathisants du Front national. La montée du Front ne s'explique pas par les attentats. C'est une dynamique identitaire qui a commencé bien avant et qui, au reste, touche mécaniquement d'autres pays européens qui n'ont pas été ciblés par le terrorisme.

Que répondez vous à ceux qui, à l'image d'Emmanuel Todd, affirment que le 11 janvier était artificiel et qu'il répondait au désir des "catholiques zombies" d'exprimer une forme d'islamophobie?

Sur cette question, je maintiens ce que je dis dans mon livre. Les analyses qui ont été faites sur les manifestants allaient exactement dans le sens contraire de la thèse en question. Les islamophobes se sont partagés entre Charlie et Pas-Charlie –et les plus "catholiques zombies" étaient plutôt Pas-Charlie. Les Charlie réunissaient un large spectre idéologique allant de libertaires amis du journal à la droite classique, avec un axe clairement décentré vers la gauche.

Avec le 13 novembre ou l'attentat de Nice, "l'esprit du 11 janvier" s'est-il envolé?

Envolé? D'une part, la volatilité idéologique n'a jamais été grande, dans tout l'Occident. Ce n'est pas un phénomène particulier à la France, ni particulier à cette question. C'est la rançon d'une culture plus individualiste que jamais. Entendons par là que si –au contraire d'une légende idéologique répandue- 'l'individu' a toujours existé –c'est une illusion d'optique qui nous fait croire à un communautarisme intégral-, notre époque offre à cet individu les moyens d'un individualisme radical. En revanche, plus la France sera attaquée, plus la crispation gagnera du terrain. Un pays agressé périodiquement se durcit périodiquement.

Mais au regard de ce que la France a déjà vécu, il est remarquable, presque étonnant, que les institutions, les médias, les forces culturelles et sociales –à l'exception de l'extrême droite, qui reste minoritaire- n'aient pas basculé dans la xénophobie, qui était plus prégnante dans la France des années 30. Je rappelle que l'objectif de la stratégie terroriste est que le "Système" agressé se durcisse –il l'a fait, comme l'avait fait la France des 'lois scélérates' dans les années 1890- et que, de là, il tombe. Depuis que le terrorisme existe, les "Systèmes" attaqués se sont durcis, mais aucun n'est tombé.

François Hollande a-t-il eu tort d'avoir voulu capitaliser sur "l'esprit du 11 janvier"?

Il était dans son rôle de chef d'État, de président, garant de l'unité nationale. Un autre président –Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon- aurait fait la même chose, sauf à commettre une magistrale erreur de stratégie. C'est fonctionnel. À ce propos, le Front national, en adoptant une attitude de réserve face à cette union sacrée, était lui aussi dans son rôle, visant à se distinguer du "Système". C'est dans la logique d'un parti extrémiste.

Que restera-t-il de ce jour historique?

D'abord, qu'il ait eu lieu. Comme les "printemps arabes", aujourd'hui en berne, mais qui restent gravés, car ce fut, pour ces pays, totalement neuf. L'histoire est un cimetière de moments historiques sans lendemain, mais pas toujours sans surlendemain. La société française a réagi positivement, pas négativement, et la Corse [tensions communautaires, rixe à Sisco, NDRL] ou Nice n'inversent pas le diagnostic. Les initiatives visant à maintenir, améliorer ou à restaurer le 'vivre-ensemble' ont été innombrables. La campagne présidentielle est, pour le moment, beaucoup moins sécuritaire que ce que l'on aurait pu imaginer après les attentats. Nous n'avons pas encore basculé dans une société vraiment sécuritaire. Considérez l'état actuel de la Turquie, pour comprendre la différence. Attendons le prochain attentat.

Un tel événement peut-il se reproduire?

Je ne pense pas. D'abord, parce que c'était une première (manifestation de masse d'individualistes, à contenu unanimiste), sans doute irrejouable. Ensuite, parce que les victimes initiales, pour lesquelles a été déclenché le processus, étaient de purs exemples de la religion culturelle française. Des artistes, doublés d'intellectuels, de veine populaire. Une vieille et riche tradition nationale –fût-elle représentée par des libertaires anti-nationalistes. L'émotion en a été multipliée, d'autant que le concept de "liberté d'expression" (sorti du monde des médias dès l'après-midi du 7 janvier) s'est révélé très mobilisateur, dans la mesure où c'est, en effet, une conquête majeure de la modernité politique, et que la France de la Déclaration des droits de l'homme et de la loi de 1881 y a joué un rôle majeur. Évidemment, une société de la déception et une culture du ressentiment auront toujours du mal à voir ainsi les choses.

LIRE AUSSI:Charlie Hebdo: Les caricaturistes marocains rendent hommage aux victimes