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Comment la mafia sicilienne profite des migrants

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UN NIGRIAN DE 25 ANS
Comment la mafia sicilienne profite des migrants | FRANCESCO BELLINA
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INTERNATIONAL - Accusé de détention de stupéfiants, Samora Santi n'a pas le droit de quitter son immeuble à la nuit tombée. Nous nous asseyons donc dans le noir sur les marches de sa cage d'escalier délabrée pour discuter. Il habite Ballarò, un quartier historique de Palerme, la capitale de la Sicile. Le jour, le marché dans la rue -avec ses étalages de fromages italiens, de poisson frais et de fruits joliment présentés- est un véritable piège à touristes. Mais, le soir venu, Ballarò redevient un repaire mafieux, parsemé de bordels. Sur les places couvertes de détritus, on entend les sifflements désincarnés des dealers annonçant qu'ils ont de la came.

Avec ses longs cils, ce Ghanéen quasi trentenaire a tout du beau gosse, sauf qu'il s'est fait arracher un bout du nez au cours d'une bagarre dans le centre d'accueil où il a passé quelque temps lorsqu'il est arrivé en Italie, en 2008. "Dans mon village, il n'y avait pas de travail", explique-t-il. "J'avais deux sœurs et trois jeunes frères, et nous n'avions pas d'argent. J'ai décidé de partir." Il s'est vite rendu compte que le marché de l'emploi au Ghana n'avait pas grand chose à envier à celui de la Sicile.

Samora Santi a décroché un petit boulot de fleuriste, qu'il a perdu quand il a dû se rendre à Rome pour sa demande d'asile. Il a tenté de gagner sa vie en tant que voiturier et comme ouvrier du bâtiment, mais les places étaient très chères (le chômage des jeunes Italiens avoisine 42% en Sicile). "Quand on n'a pas d'amis et pas de papiers, c'est très difficile pour nous, les Africains, de trouver du travail", ajoute-t-il, presque dans un murmure. "Il faut vraiment avoir des relations."

le marché de ballarò

Cette enquête est tirée de "The 21st Century Gold Rush" (La ruée vers l'or du 21e siècle), un dossier interactif du Huffington Post américain sur les entreprises (légales ou pas) qui s'enrichissent grâce à la crise des migrants.

Désespéré et sans le sou, Santi a fini par craquer. Il s'est mis à vendre de la drogue, achetée à des Nigérians. "Ce n'était pas ce que je voulais, mais quand on ne peut compter sur rien ni personne, on fait ce qu'on peut pour survivre", dit-il. Aujourd'hui qu'il a un casier judiciaire, il lui est encore plus difficile de trouver un emploi, et l'idée de gagner sa vie honnêtement devient de moins en moins réaliste. Il est obligé de demander de l'argent à des connaissances pour s'acheter à manger et dormir à l'abri.

Des histoires comme la sienne, il y en a plein en Sicile. Cette année, 175 000 personnes (un record), originaires pour la plupart de pays en guerre comme le Nigeria, l'Erythrée ou la Somalie ont débarqué sur les plages italiennes. Ces réfugiés patientent dans des camps pendant six à dix-huit mois, le temps que leur demande d'asile soit examinée. Ceux qui l'obtiennent sont relogés dans différentes villes italiennes. Quant aux autres, ils ne sont généralement pas expulsés puisqu'il n'existe pas d'accord bilatéral entre l'Italie et leur pays d'origine. Résultat: une immigration massive en période de chômage endémique. La situation est quasiment intenable. Le trafic de stupéfiants est en hausse, ainsi que la prostitution. Cette instabilité profite peut-être plus à la mafia sicilienne, également connue sous le nom de Cosa Nostra, qu'à n'importe quelle autre organisation dans le pays.

1. Les nouveaux amis de la mafia

mafia

A son apogée, des années 1950 aux années 1990, la mafia sicilienne infiltrait tous les niveaux de l'économie et de l'administration locale. Les entreprises devaient parfois reverser un tiers de leurs bénéfices pour le pizzo, le racket, si elles ne voulaient pas mettre la clé sous la porte. Les policiers corrompus et les politiciens véreux pullulaient dans ce monopole tentaculaire et vrombissant.

Mais la mafia, déstabilisée par l'arrestation de figures emblématiques et la fin de l'omertà, la fameuse loi du silence, n'est plus aussi puissante qu'à l'époque. La Cosa Nostra a donc dû chercher d'autres sources de revenu (pizzo, bâtiment) en diversifiant ses secteurs d'activité: énergies renouvelables, projets rémunérateurs financés par l'Etat et l'Union européenne, etc. Mais rien de ce qu'elle a entrepris depuis vingt ans n'est aussi prometteur que les centaines de milliers de sans-papiers qui ont besoin de travailler.

matteo messina denaro

Matteo Messina Denaro, le chef de la Cosa Nostra.

"Si tu savais combien les réfugiés nous rapportent!", s'exclamait un chef mafieux sur écoute. "Encore plus que la drogue."

A commencer par l'argent que la mafia leur vole dans les camps. Les enquêteurs s'intéressent aujourd'hui à trois détournements de fonds distincts, notamment à CARA Mineo, le plus grand camp d'Europe. Chaque année, les appels d'offres de Mineo avoisinent cent millions d'euros. Il n'est donc pas étonnant que Carmelo Zucchero, le procureur général de Catane (la deuxième ville de l'île) soupçonne la mafia d'avoir contraint certains prestataires à se retirer. Il pense aussi que les services des prestataires mafieux en charge des opérations de nettoyage et de restauration sont de moins bonne qualité, ce qui leur permet d'augmenter leur marge.

Lors d'une visite récente dans ce camp, un ensemble de bâtiments au milieu des champs, nous avons découvert des preuves que la mafia a plus d'un tour dans son sac. En vertu du droit italien, les réfugiés reçoivent 2,50 € d'argent de poche par jour. Pourtant, ceux qui séjournent dans le camp affirment ne jamais avoir perçu cette somme.

"Ils nous donnent ça", nous a expliqué Sirrif, un type maigre originaire de Gambie, en secouant son paquet de cigarettes. "Moi, je ne fume pas. Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse?"

Plusieurs autres réfugiés, interrogés séparément à l'entrée du camp, nous ont dit avoir reçu, eux aussi, des cigarettes plutôt que de l'argent. Le bénévole d'une ONG, qui n'a pas voulu donner son nom par crainte des représailles, nous a expliqué comment la combine fonctionnait. "Les cigarettes sont fournies par une entreprise qui appartient au beau-frère d'un mafieux. Pour récupérer leur argent de poche, les réfugiés doivent vendre ces cigarettes."

"S'ils te trouvent, jette tout le monde par dessus bord"

Mais ce trafic n'est que du pipi de chat pour la mafia, qui agit de la sorte depuis plus d'un siècle. Pour les enquêteurs, ce qui lui a permis de se faire des milliards sur le dos des réfugiés, c'est la prépondérance de la traite des personnes. Pour cela, elle a dû mettre en place une coopération inédite avec les organisations criminelles africaines.

Une récente enquête policière a révélé que, depuis cinq ans environ, la mafia œuvre de concert avec les trafiquants nord-africains pour transporter des dizaines de milliers de réfugiés depuis l'Égypte. Lors d'une conversation téléphonique enregistrée, un chef mafieux et un Egyptien chargé d'organiser des trajets en bateaux ont évoqué le meilleur moyen d'éviter de se faire interpeller par les autorités. "S'ils te trouvent, jette tout le monde par dessus bord", a déclaré le Sicilien.

Quand les réfugiés arrivent en Europe, la Mafia leur offre le gîte, le couvert, et un moyen de traverser le continent "contre d'énormes sommes d'argent", selon les termes d'un rapport de police. Le rôle de l'organisation dans la traite des personnes est d'ailleurs similaire à celui des passeurs d'Agadez, y compris dans la manière dont les Siciliens lancent des campagnes d'extorsion ou menacent de kidnapper et torturer les réfugiés qui refusent de payer le prix fort.

drogue interceptée

Drogue interceptée par la police en mai.

En dépit de son influence, la Cosa Nostra n'est pas très présente dans les rues de Ballarò. Différents gangs africains se disputent la ville, et celui qui semble l'emporter s'appelle la Hache noire.

Ses membres, à qui la mafia interdit d'utiliser des armes à feu, manient la machette et — bien entendu — la hache. Si l'on en croit le procureur Gaspare Spedale, qui enquête pour l'Etat italien sur les activités du groupe en Sicile, ils n'hésitent pas à s'en servir. Dans son bureau sous haute protection, Spedale explique que l'attaque d'un jeune Nigérian "n'en est que l'exemple le plus récent. Ils ont recours à la violence pour n'importe quel motif. Leur objectif est de montrer qu'ils peuvent tout se permettre, et qu'ils contrôlent la ville". Le mois dernier, lors de l'annonce de l'arrestation d'une vingtaine de membres du groupe, le parquet sicilien a surpris tout le monde en déclarant que l'organisation nigérianne s'apparentait à la mafia. "Il existe aujourd'hui à Palerme une mafia non traditionnelle", a expliqué Calogero Ferrara, l'un des procureurs. "C'est très étonnant."

La Hache noire a été créée à la fin des années 1970. Il s'agissait, à l'époque, de l'une des confréries de l'université de Benin City, au Nigeria. Le groupe a rapidement été interdit dans tout le pays en raison de sa violence et de son caractère sectaire. Ses membres rackettaient apparemment les étudiantes en les menaçant de viol. Lors d'une cérémonie, les initiés devaient boire du sang humain.

Si la présence de la Hache noire en Sicile remonte à une vingtaine d'années, elle était encore récemment sous la coupe de la mafia. Ses membres ne pouvaient vendre de la drogue qu'aux immigrés africains, sous peine d'être ligotés et pendus (la technique préférée de la Cosa Nostra).

Les autorités se sont aperçu que la mafia relâchait son emprise vers 2013, quand un grand nombre de demandeurs d'asile et d'immigrés ont commencé à affluer. Le timing s'est avéré providentiel pour l'organisation criminelle, dont plusieurs responsables venaient d'être arrêtés, et qui avait besoin de remplaçants pour faire le sale boulot. Elle s'est donc reposée sur la Hache noire et d'autres groupes africains pour vendre de la drogue, y compris aux clients italiens.

Les enquêteurs pensent que la mafia sicilienne a mis en place une stratégie doublement payante avec les Africains. D'abord, elle oblige des groupes comme la Hache noire à s'approvisionner exclusivement auprès d'elle. Ensuite, elle les force à lui verser un loyer pour opérer sur son territoire. Elle peut ainsi se concentrer sur les trafics de drogue à très grande échelle, tout en profitant des ventes individuelles, et sans courir de risque.

"Pour la Cosa Nostra, les Nigérians sont facilement remplaçables", nous explique un flic en civil. "Elle se fiche de voir que nous les arrêtons parce que, pour elle, leurs vies ne valent pas grand chose."

Spedale, comme d'autres procureurs, ne manque pas de souligner que, dans leur immense majorité, les nouveaux immigrés et demandeurs d'asile ne sont pas responsables de l'ascendance des gangs africains. Malheureusement, les tentatives de l'Etat pour intégrer ces populations ont été si inefficaces que les réfugiés n'ont souvent pas d'autre choix pour gagner de l'argent. Comme le disait Leoluca Orlando, maire de Palerme, au Telegraph l'an dernier: "Aux Etats-Unis, la Prohibition avait permis l'émergence d'Al Capone. Ici, l'absence de permis de travail pour les réfugiés est en train d'engendrer une nouvelle forme de criminalité organisée."

alex omoregbe

Alex Omoregbe trouve Sutera très jolie mais ne pense pas pouvoir y construire sa vie.

En 2013, le gouvernement a accéléré la mise en place d'un programme destiné à reloger 16 000 réfugiés dans 500 villes et villages désertés par les jeunes. Ces communes, qui rêvaient d'un meilleur avenir économique, ont fourni des logements, et dispensé des cours d'italien et des formations professionnelles aux réfugiés. Malgré tout cela, la plupart des nouveaux venus sont partis à leur tour s'installer dans les grandes villes dès qu'ils l'ont pu.

Alex Omoregbe, son épouse et ses trois enfants vivent toujours à Sutera, un petit village pittoresque perché sur une colline, au sud-ouest de la Sicile. "C'est un endroit très bien, mais pour des vieux", estime-t-il. "Il n'y a rien à faire, à part aller à l'école, rentrer à la maison et dormir." Il espère pouvoir s'en aller rapidement avec sa famille, afin de trouver une meilleure situation. Si l'on en croit l'expérience de Samora Santi et de bien d'autres réfugiés, la Hache noire attend elle aussi ce jour avec impatience.

2. "Elles sont si engourdies"

mafia

La mafia sicilienne évite généralement de recourir au proxénétisme, parce qu'elle se considère comme une organisation catholique et que la prostitution est contraire aux valeurs de l'Eglise. Ce qui ne veut pas dire qu'elle refuse de prendre sa part. Selon Spedale, elle a laissé la Hache noire asservir des dizaines de milliers de femmes pendant des décennies, du moment que la secte nigérianne faisait preuve de "respect" et lui versait une indemnité pour avoir le droit de travailler sur son territoire.

Les affaires sont florissantes depuis la crise des réfugiés. Simona Moscarelli, spécialiste des trafics pour l'Organisation internationale pour les migrations, estime que le nombre de prostituées nigériannes débarquées illégalement en Italie a augmenté de plus de 300% ces trois dernières années.

Les femmes peuvent tomber dans les filets de la Hache noire de différentes façons. Selon les enquêteurs, des mères maquerelles en choisissent certaines comme elles commanderaient un article sur internet. D'autres sont recrutées dans les camps de réfugiés. Charlotte Baarda, doctorante à l'Université d'Oxford, fait une thèse sur les réseaux nigérians de traite des femmes. Elle explique que les recruteuses leur disent à peu près ceci: "Tu peux moisir dans ce centre d'accueil, ou venir travailler pour moi. Je t'aiderai à obtenir un permis de séjour ou à épouser un Italien."

Il y a aussi celles qui arrivent d'Agadez et de Libye en pensant qu'elles s'en sont enfin sorties, et qui découvrent que leur servitude se poursuit sous une forme différente. Pour Moscarelli, beaucoup de femmes conservent un bout de papier avec un numéro de téléphone qu'elles ont reçu au cours de la traversée. La personne en question est censée les aider à s'installer. En réalité, elle prévient les trafiquants qu'elles sont en route. Rapidement, ces femmes retournent sur le trottoir.

"Quand elles finissent par arriver en Italie, elles sont si engourdies qu'elles semblent brisées", nous dit Sœur Valeria Gandini, une religieuse d'un certain âge qui a consacré une grande partie de son existence à lutter contre la traite des personnes.

Elle déambule plusieurs soirs par semaine dans les rues de Ballarò, avec des bénévoles d'ONG locales et des coreligionnaires. "Nous n'essayons pas de les sauver, parce que c'est impossible", soupire-t-elle. "Mais nous allons leur parler et nous établissons des liens d'amitié. Cela leur permet de se détendre un peu, d'avoir une oreille attentive."

dolores ugan et osas yvonne

Dolores Ugan et Osas Yvonne, anciennes prostituées et fondatrices de l'Association des femmes de Benin City, à Palerme.

D'autres Africaines se prostituent volontairement, estimant que c'est leur seule option dans une économie qui est encore plus dure envers les femmes qu'envers les hommes. Ce qu'elles ignorent, poursuit Sœur Gandini, c'est qu'elles "ne comprennent que trop tard à quel point elles se sont endettées". Le Père Enzo Volpe, un prêtre de Ballarò qui accompagne Sœur Gandini dans ses pérégrinations, estime que les femmes doivent reverser 30 000 à 50 000 € à leurs ravisseurs pour retrouver leur liberté. Une somme qui monte parfois à 80 000 €, selon un rapport des services d'immigration finlandais. Quoi qu'il en soit, la brutalité de la transaction est inimaginable. Les procureurs que nous avons rencontrés estiment qu'une prostituée peut demander jusqu'à 40 € par passe, mais que certaines ne gagnent que 5 ou 10€.

"Beaucoup n'ont pas d'argent pour s'acheter à manger, ou pour payer le loyer", précise Sœur Gandini. "Elles n'osent pas dénoncer leurs ravisseurs, ni s'enfuir, parce qu'elles sont terrorisées." Souvent, les pactes tribaux qu'elles ont conclus au pays les empêchent de franchir le pas. Elles pensent qu'elles mettent leur famille en danger si elles désobéissent.

Les familles en question n'ont pas conscience de leur calvaire. "Elles se disent que leurs filles gagneront facilement leur vie en Italie", explique Osas Yvonne. Cette ancienne prostituée est l'une des fondatrices de l'Association des femmes de Benin City, à Palerme. "Les familles pensent que les Blancs ont tellement d'argent qu'il suffit de leur demander où on peut en trouver, à moins qu'il ne pousse sur les arbres. Elles ne savent pas que leurs filles devront vendre leur corps, et qu'elles endureront de terribles souffrances avant de pouvoir se nourrir."

Par une cruelle ironie du sort, beaucoup de ces femmes vivent dans des logements où leurs activités sont surveillées de très près par d'anciennes prostituées qui ont réglé leurs propres dettes. Certaines ont même été hébergées dans des centres d'accueil ou pris des cours d'italien financés par l'Etat, censés les aider à trouver du travail. Après un certain temps, elles se disent que leur seul moyen de subsistance est d'asservir d'autres femmes. "Ici, les femmes n'ont pas les mêmes droits. Elles ne sont même pas des citoyens de seconde zone, mais des esclaves", ajoute Sœur Gandini. "Je ne vois vraiment pas comment elles peuvent s'en sortir."

3. Une trêve chancelante

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Maurizio Scalia, procureur général adjoint de Palerme

Dès qu'un groupe criminel empiète sur le territoire d'un autre, il existe un risque de guerre intestine. Jusqu'ici, les Siciliens ont pris soin de ne pas perdre l'ascendant sur les nouveaux venus. "Si un chef nigérian tentait de se rebeller, il serait égorgé", nous dit Leonardo Agueci, procureur général adjoint de Palerme. "On retrouverait sa tête dans une poubelle."

Mais la situation pourrait évoluer. D'abord, les Africains pourraient finir par être plus nombreux que les mafieux. Pour Maurizio Scalia, l'un des confrères de Agueci, "dès que nous arrêtons un trafiquant, un autre prend sa place." Sans oublier l'aspect culturel. "La mafia italienne a de l'influence et du pouvoir parce qu'elle est solidement implantée en Sicile", explique Tuesday Reitano, directeur adjoint du Plan d'action mondial contre la criminalité transnationale organisée. "Elle menace les entreprises locales et les familles, qui n'ont pas oublié leurs exactions. Mais quand l'immigration devient massive, la mémoire de ces crimes se dilue. Qu'est-ce qui pourrait faire peur à ces populations? Ils ont déjà fui la violence dans leur pays, ils ne possèdent rien et ils sont souvent venus sans leur famille."

Cependant, rien ne laisse penser qu'une guerre entre les mafias sicilienne et nigérianne est imminente. Chacun a trop à y perdre. La zone d'influence de la Hache noire, notamment, pourrait s'étendre dans les années à venir, et pas seulement en Italie. Sa collaboration avec la Cosa Nostra lui a donné "une visibilité internationale", conclut le Dr Anna Sergi, directrice adjointe du Centre de criminologie de l'université d'Essex. "Comme elle est bien implantée au Nigeria et en Italie, rien ne l'empêche de partir à la conquête d'autres marchés, ou de passer au trafic de fausse monnaie, de pièces d'identité, ou toute activité transnationale." Mme Baarda pense, elle aussi, que la réputation de la Hache noire est suffisamment grande pour que les réfugiés africains d'autres pays — comme le Royaume-Uni ou les Pays-Bas — s'en réclament, même quand leurs liens sont ténus, voire inexistants.

L'avènement de la Hache noire -et des gangs nigérians en général- pourrait servir de leçon sur les conséquences imprévues de la géopolitique. Si Mouammar Kadhafi n'avait pas été tué, plongeant la Libye dans le chaos, et si les pays du Moyen-Orient n'avaient pas fermé leurs frontières au nez des demandeurs d'asile et des réfugiés africains, l'exode de la Libye vers l'Italie ne serait probablement jamais devenu si profitable pour le crime organisé. Si la crise économique n'avait pas frappé l'Italie de plein fouet, et que les réfugiés avaient de meilleures opportunités professionnelles en Europe, ils n'auraient pas sombré si facilement dans le trafic de drogue ou la prostitution. Et si la mafia sicilienne n'avait pas été fragilisée par toutes les opérations policières, elle n'aurait peut-être pas cherché à s'associer aux gangs nigérians. Désormais, les procureurs ne doivent plus seulement compter avec la mafia sicilienne. Un tout nouveau réseau criminel, qui a les moyens d'étendre son emprise, a pris pied sur le continent.

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Cet article a été traduit par Bamiyan Shiff pour Fast for Word.

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