Huffpost Tunisie mg

Attentat de Berlin: les papiers d'identité du suspect retrouvés dans le camion, un déjà-vu qui nourrit les théories du complot en Allemagne

Publication: Mis à jour:
TRUCK
CLEMENS BILAN via Getty Images
Imprimer

TERRORISME- Le scénario aurait pu être écrit d'avance, s'il n'avait pas été aussi dramatique. Mercredi 21 décembre, près de 36 heures après qu'un poids lourd a foncé dans la foule sur un marché de Noël de Berlin, les médias allemands annoncent que la police a retrouvé les papiers d'identité d'un suspect dans l'habitacle du camion. L'information a été confirmée par les autorités dans les heures suivantes.

Après avoir perdu du temps en interrogeant un demandeur d'asile pakistanais, arrêté près du lieu de l'attaque lundi soir et remis en liberté mardi, la police allemande concentre désormais ses recherches sur un Tunisien de 24 ans, Anis Amri. Avant l'attaque de Berlin, le jeune homme avait fait l'objet d'une enquête judiciaire pour soupçon de préparation d'attentat.

Les frères Kouachi en janvier 2015, Mohamed Lahouaiej Bouhlel en juillet, Anis Amri à Berlin aujourd'hui. Comment ces terroristes, mis en cause ou soupçonnés - Amri n'est pour l'heure qu'un suspect, même s'il est connu pour être proche de la mouvance salafiste-islamiste - dans les enquêtes sur les récents attentats qui ont frappé l'Europe, ont-ils pu abandonner leurs papiers d'identité derrière eux, à la vue directe des policiers? Difficile à expliquer, ce phénomène nourrit les plus invraisemblables théories du complot. Et l'Allemagne n'y échappe pas.

"Est-ce encore crédible?"

"Hm, un terroriste aguerri peut 'accidentellement' laisser ses papiers d'identité dans la cabine du camion qu'il abandonne? Il n'y a que nous pour trouver cela incroyable?" peut-on lire sur le très populaire blog allemand Politically incorrect, ouvertement hostile à l'islam et sensible aux théories complotistes. "Il l'a fait délibérément pour que la police allemande puisse le rechercher plus rapidement. En fait, il a voulu rendre service!", s'amuse un internaute dans les commentaires. "Pour le moment, une seule chose est claire: tous les politiques nous mentent", conclut un autre.

terrorisme

"- Tu as tout? Kalachnikov? Munitions? Lance-roquettes? - Oui, oui, oui, oui! - Carte d'identité? - AH! Je l'avais oubliée! Merci"

Sur le site de l'édition allemande de la chaîne Russia Today, on fait état "d'incohérences". "Est-ce encore crédible?", s'interroge le site pro-gouvernemental.

Des théories du complot avaient fleuri le 7 janvier 2015, au soir de l'attentat commis dans les locaux de Charlie Hebdo et contre un policier à Paris. Quelques heures seulement après l'attaque, la carte d'identité de Saïd Kouachi était retrouvée dans la voiture utilisée par les frères dans leur fuite, ainsi qu'un drapeau djihadiste, des cocktails Molotov ou une caméra Go Pro, raconte Le Monde. Vers minuit, la photo de la carte d'identité était même diffusée sur Twitter (un ancien de la DGSE et un journaliste ont été condamnés à 3000 euros d'amende pour avoir diffusé le 7 janvier l'identité des frères Kouachi et d'un troisième homme, mis hors de cause).

Très vite, certains n'hésitent pas à y voir la preuve d'un coup monté, ou d'une complicité entre les terroristes et le gouvernement.

Au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, un article posté sur le très controversé site Réseau Voltaire et sur le site du quotidien La Libre Belgique allait encore dans ce sens: "un papier d'identité, trouvé miraculeusement et désignant l'auteur des attentats venant d'être commis, est devenu un classique". L'auteur fait en fait référence aux faux passeports syriens trouvés près des dépouilles de deux kamikazes du Stade de France, utilisés par les terroristes pour voyager en Europe.

Pour accréditer la thèse d'une manipulation, il compare en fait plusieurs réalités bien différentes, toutes symptomatiques selon lui d'une "compulsion de répétition désignant à chaque fois un coupable appartenant à une 'mouvance jihadiste'": la découverte de la carte d'identité de Saïd Kouachi (qui était donc vraie), celle des passeports syriens des kamikazes du Stade de France (qui étaient donc faux), et le passeport trouvé dans une rue de Manhattan le 11 septembre 2001, qui appartenait à un pirate des avions qui ont frappé le World Trade Center (le fait qu'il ait été retrouvé intact continue d'alimenter les théories du complot sur cet événement).

Les mêmes questions ont émergé après le massacre de Mohamed Lahouaiej Bouhlel sur la Promenade des Anglais à Nice, le 14 juillet. Sa carte bleue et sa carte de conducteur (il était chauffeur-livreur) ont été retrouvées dans le camion qu'il a utilisé pour tuer 86 personnes.

Pour faire taire les interrogations, encore faut-il une explication claire

Ce phénomène, dont s'amuse le dessinateur Krapo ci-dessus, porte un sérieux coup au travail des enquêteurs, parfois décrédibilisés par les rumeurs qui circulent de plus en plus vite sur les réseaux sociaux. À Berlin, les policiers continuent de communiquer activement sur Twitter pour appeler la population à ce pas céder à la paranoïa et laisser les autorités faire leur travail.

Pourtant, sans donner du crédit aux théories du complot parfois délirantes, certains se demandent, même en France, comment des terroristes peuvent livrer aussi facilement leur identité aux autorités.

Les pistes de réponse sont multiples, mais aucune n'est aujourd'hui accréditée. Des experts des mouvements jihadistes, sollicités par Le HuffPost, confient eux-mêmes ne pas être en mesure de dire si les terroristes abandonnent intentionnellement leurs papiers d'identité, ou s'ils font simplement preuve d'imprudence.

L'hypothèse qu'une pièce d'identité puisse être laissée délibérément pour conduire la police sur la piste d'une fausse identité, toujours a priori envisagée par les enquêteurs, se révèle souvent fausse: comme pour Anis Amri, empreintes et traces d'ADN ont été retrouvées dans les véhicules des frères Kouachi et Mohamed Lahouaiej Bouhlel pour confirmer leur implication. Une exception tout de même: celle des faux passeports syriens retrouvés près des dépouilles de deux kamikazes le 13 novembre, qui ont pu également servir à induire les autorités en erreur.

Il semble plutôt probable, d'après des experts interrogés par nos confrères du Huffington Post allemand, que les terroristes, sûrs qu'ils mourront pendant leur attaque, veuillent en fait signer leur acte et ne laisser aucun doute sur la portée terroriste de leur geste.

Le psychologue et auteur Ahmad Mansour, engagé en Allemagne dans les politiques de déradicalisation, va encore plus loin et estime pour sa part que cette signature constitue une forme de "narcissisme". "Les terroristes sont des narcissiques. C'est voulu, ils n'oublient pas leurs papiers. Non aux théories du complot", écrit-il sur Twitter.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.