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Le PJD, un parti de profs?

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VIE PARTISANE - Jeune, plus instruit et lié aux zones urbaines, le personnel politique du PJD se présente comme "une alternative au mode de fonctionnement traditionnel de la classe politique". Récemment, au Centre Jacques Berque (CJB) à Rabat, Beatriz Tomé Alonso, professeure de relations internationales et chercheuse invitée du CJB, a présenté une analyse empirique des principales caractéristiques des représentants locaux et des parlementaires du PJD.

Dans le contexte politique actuel, le PJD tient à se démarquer des autres partis politiques via les profils de ses représentants. Faisant de cette différenciation un "argument politique" et "une des pièces centrales de sa présence politique", selon Beatriz Tomé Alonso, le parti de la lampe, "face à l’impossibilité de critiquer de manière frontale le régime politique lui-même, a choisi de (re)créer - à l’intérieur de ses propres frontières - un microcosme alternatif qui échappe aux fléaux endémiques de la politique traditionnelle marocaine". Le PJD a ainsi "fait le choix de se différencier des pratiques associées aux partis traditionnels: éloignement de la population, association avec la corruption, souci de l'intérêt individuel sur le collectif", note Beatriz Tomé Alonso.

Ainsi, pour la chercheuse, "le personnel politique du PJD se présente comme une alternative au mode de fonctionnement traditionnel de la classe politique. Le PJD construit un narratif différencié. De cette manière, la formation politique revalorise la formation et l’expertise et la dynamique délibératoire."

Marque du parti

Pour étudier le type de représentation exercé par les élus du parti de la lampe, Beatriz Tomé Alonso a choisi de se focaliser sur une approche selon laquelle "les élus jouent souvent un rôle dans l'établissement de la marque du parti. Ils jouent un rôle symbolique dans la chaîne de représentation, et grâce à eux, un parti peut stimuler son authenticité perçue en symbolisant visuellement son soutien à la communauté, en montrant que ce n'est pas seulement une organisation par et pour les élites".

Dans ce sens, les élus du PJD peuvent en même temps projeter "l’image que le parti veut émettre" et "symboliser un type concret de représentation et de faire de la politique", selon Beatriz Tomé Alonso.

Élus plus jeunes que la moyenne, mais peu de femmes

Les données collectées par la chercheuse laissent apparaître que les élus du PJD sont plus jeunes que ceux des autres formations politiques. Si durant la législature 1997-2002, 7,14% des députés PJD avaient plus de 55 ans, 7,14% avaient entre 45 et 55 ans, 71,4% entre 35 et 44 ans et 14,3% entre 25 et 34 ans, la moyenne d’âge des élus parlementaires du parti de la lampe a changé par la suite. Durant la législature de 2011 à 2016, les plus de 55 ans constituaient 24,4% des députés du parti. 41,5% d’entre eux avaient un âge situé entre 45 et 55 ans, 31,7% entre 35 et 44 ans et 2,43% entre 25 et 34 ans.

La répartition des parlementaires PJD par genre "montre les limites du (soi-disant) discours électoral ‘féministe’ des partis politiques, qui continuent de fonctionner avec de vieux modèles qui perpétuent la présence masculine", estime Beatriz Tomé Alonso, qui cite Saida Latmani, auteure d’un travail de recherche sur les candidates du PJD.

Durant la législature 2002-2007, 88% des députés du parti étaient des hommes, et 12% des femmes. La proportion de femmes dans le groupe parlementaire du PJD est passée à 13% durant la législature 2007-2011, et à 14,15% durant la législature 2011-2016.

Niveau d’études: Le PJD loin devant

L’un des principaux points de démarcation que cherche à installer le PJD vis-à-vis des autres partis politiques est le niveau de formation de ses élus. "Tandis que la moyenne de diplômés supérieurs chez les élus est de 20%, chez le PJD, ce pourcentage dépasse le 50%", relève Beatriz Tomé Alonso.

Dans le détail, en recueillant des données établies à partir des CV des députés du parti de la lampe, la chercheuse relève que durant la législature de 2011-2016, 2,83% des parlementaires PJD étaient sans formation, tandis que 6,60% avaient fait des études primaires, 14,15% des études secondaires, et 76,42% des études supérieures.

"Le PJD repose sur l'éducation de ses membres en tant que stratégie politique. Les diplômes universitaires sont présentés à titre de garantie de la capacité politique, gouvernementale et administrative", note la chercheuse. L'image que cherche à véhiculer le parti est que ses représentants sont de "bons gestionnaires musulmans, bien formés et engagés pour les valeurs islamiques. Cette capacité technique - plus que la compétence religieuse - vise à éviter les critiques généralisées liées à l'inexpérience politique des élus PJD", estime Beatriz Tomé Alonso.

Cependant, durant la période 2009-2015, le pourcentage des représentants du PJD qui détiennent un diplôme universitaire a légèrement diminué. Citant Eva Wegner, auteure d’un travail de recherche sur les oppositions islamistes, Beatriz Tomé Alonso considère que "cela est lié au fait que la croissance institutionnelle et territoriale du parti a rendu plus facile l’obtention d’une nomination locale".

Une majorité d'enseignants

Les données sur les professions des députés PJD montrent que l’éducation reste la principale filière de recrutement des élus du parti. La proportion d’enseignants et de professeurs élus sous les couleurs du PJD est passée de 71,42% durant la législature 1997-2002 à 48% durant la période 2011-2016, contre 36% exerçant des professions libérales, 9,33% d’hommes d’affaires, 5,33% de fonctionnaires et 1,33% d’agriculteurs.

Dans ce sens, le PJD a damé le pion à l’Union socialiste des forces populaires (USFP), "qui a traditionnellement accueilli un grand nombre de professeurs dans ses rangs, au point d’être qualifié de ‘parti de profs’". Pour Beatriz Tomé Alonso, l’une des explications que l’on peut avancer de ce passage des enseignants et des professeurs du PJD à l’USFP est le "changement dans le modèle de socialisation politique dans les universités et centres d’enseignement. Alors que dans un premier temps, ces endroits ont été un réseau privilégié pour la circulation des idées de gauche, à partir des années 1970, les universités et les centres d’éducation secondaire sont devenus un lieu d’endoctrinement et recrutement principalement islamiste".

D’autre part, "les professions les plus récurrentes chez les pjdistes - éducation, professions libérales ou fonctionnaires - montrent un parcours social différent des élites partisanes composées de notables, d’agriculteurs et d’hommes d'affaires. Le PJD n’a pas dans ses rangs un grand nombre d’agriculteurs, qui ont traditionnellement été considérés comme les soutiens de la machine administrative de l’État. En revanche, le parcours professionnel des élus du PJD montre la relation privilégiée du parti avec le monde urbain", note la chercheuse.

Des changements en cours

Néanmoins, les profils professionnels des élus PJD changent. "Bien que le domaine de l’éducation reste le plus récurrent, de nouveaux profils s’incorporent après les premières années. Cela peut bien, du côté de l‘offre, être lié à la volonté de nouveaux profils de s’intégrer dans le parti, mais on doit aussi prêter attention au côté de la demande, pour proposer quelques explications possibles. Comme cela a été expliqué par la littérature sur les organisations partisanes, les partis politiques peuvent changer leurs modes de recrutement quand ils ont besoin de plus de membres. Cela est également lié au passage d’un modèle de parti idéologique vers un autre modèle, en cherchant des charges dans l’administration publique", détaille Beatriz Tomé Alonso.

Après la première étape, durant laquelle le PJD a cherché à accomplir une intégration graduelle dans le champ politique marocain, le parti a entamé "une stratégie d’implantation dans le territoire national. En effet, avec l’Istiqlal et l’USFP, le PJD a été l’un des trois seuls partis politiques à avoir présenté des candidats dans les 92 circonscriptions électorales lors des dernières élections. Donc, il est nécessaire d’intégrer des nouveaux candidats ayant de nouveaux profils", conclut la chercheuse.

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