Le lobbying des anti-Trump auprès des grands électeurs peut-il encore faire élire Hillary Clinton?

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TRUMP AND CLINTON
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INTERNATIONAL - S'ils échouent, ça n'aura pas été par manque de volonté. Les opposants à Donald Trump ont multiplié les appels, depuis son élection, pour empêcher son accession à la Maison Blanche en janvier. Ce lundi 19 décembre, le vote des grands électeurs pour choisir le nouveau président et son vice-président leur laisse encore un (maigre) espoir de renverser le résultat de l'élection.

Car, le 8 novembre dernier, les Américains n'ont pas élu directement Donald Trump mais ces grands électeurs, État par État. Le républicain a obtenu 46,2% des voix totales contre 48,2% pour Hillary Clinton, mais en raison de la répartition inégale de ces voix, il a engrangé une majorité des 538 grands électeurs, 306 contre 232 pour la démocrate. Ces derniers se réunissent ce lundi dans chacun des États fédérés pour formellement élire le nouveau président.

Aucune loi fédérale n'interdit aux grands électeurs - sélectionnés pour leur implication dans la vie d'un parti ou la campagne d'un candidat - de voter pour qui bon leur semble. Les perdants démocrates et quelques républicains veulent donc croire à la possibilité d'un revirement de dernière minute chez certains d'entre eux, et à l'hypothèse que Trump ne réunisse finalement pas le nombre nécessaire de votes pour être élu.

Toujours convaincus, au vu des résultats du vote populaire (Clinton a obtenu 2,8 millions de voix de plus que Trump selon les données du Cook Political Report), que l'élection leur a été volée, les opposants au magnat de l'immobilier voient la réunion du collège électoral comme le dernier rempart contre une présidence Trump... au point de frôler le harcèlement pour convaincre les grands électeurs de voter Clinton.

"Entre 1000 et 3000 emails par jour"

Le camp démocrate et ses soutiens ont même organisé une véritable campagne de lobbying. Nombre de sites internet proposent d'écrire directement aux grands électeurs pour les faire changer d'avis, comme Ask the electors (qui revendique plus de 204.000 mails adressés aux grands électeurs) ou Democrec. Le site Direct Election propose des modèles de lettres pour chaque grand électeur, en-tête et adresse de l'élu déjà écrites.

"Laissez-moi vous donner le total à cet instant précis: 48.324 emails reçus au sujet de mon rôle en tant qu'électeur", témoigne Brian Westrate, chef d'entreprise et grand électeur dans le Wisconsin, interrogé par le Guardian. "J'ai eu un débat sur Twitter avec une ancienne star du porno de Californie, qui me demandait de changer mon vote. C'était fascinant", continue-t-il.

Carole Joyce, grande électrice à Phoenix, avoue elle aussi avoir été "en détresse devant son ordinateur". "Je reçois en moyenne entre 1000 et 3000 emails par jour. Et ma boîte aux lettres est inondée, entre 17 et 35 lettres par jour qui viennent de tout le pays, raconte-t-elle au Guardian. Des lettres écrites à la main, certaines faisant 5 ou 6 pages, citant Le Fédéraliste (le manifeste de la Constitution des États-Unis, ndlr), la Constitution, me demandant désespérément de ne pas voter pour Donald Trump".

Plusieurs pétitions entendent aussi faire gagner Hillary Clinton. L'un d'entre elles, signée sur Change.org par plus de 4.800.000 personnes, a même dépassé le record de signatures sur cette plateforme de partage de pétitions.

Des membres du collège électoral ont eux-mêmes lancé leur mouvement, "les grands électeurs d'Hamilton", qui prônent "la vision d'Alexander Hamilton (l'un des Pères fondateurs des États-Unis, ndlr) selon laquelle les membres du collège électoral devraient être libres de voter en conscience pour le bien de l'Amérique". Leur site propose notamment de contacter médias, élus ou responsables religieux pour diffuser leur message. Brian Westrate a lui-même fait l'expérience de leur action efficace.

"Mon courrier du jour en tant que grand électeur. Je commence à penser que ces "grands électeurs d'Hamilton" sont un coup monté de la Poste"

Des avocats pour aider les grands électeurs hostiles à Trump

Mais "voter en conscience" n'est pas chose aisée pour les grands électeurs. 26 États américains leur imposent par exemple de voter après avoir fait le serment de soutenir le candidat gagnant dans leur État, rappelle Libération. Autrement dit, un grand électeur soutenant Hillary Clinton ne pourrait voter pour elle dans un État remporté par Donald Trump le 8 novembre, sous peine d'amende (entre 500 et 1000 dollars) ou de disqualification.

D'après l'organisation FairVote, il est extrêmement rare qu'un grand électeur s'émancipe des résultats des urnes de son État. C'est arrivé neuf fois depuis la guerre. Même dans les États qui ne pratiquent pas le vote après serment et ne prévoient pas de rappel à l'ordre pour les grands électeurs dits "faithless" (sans foi), la pression pour un vote conforme aux résultats de l'État est immense, chez les démocrates comme chez les républicains.

C'est pour cela qu'un groupe d'avocats, baptisé le "Electors Trust", a décidé d'aider les grands électeurs à "voter en conscience", en leur donnant "des conseils strictement confidentiels et une défense juridique". "Les grands électeurs doivent savoir qu'ils ont légalement le droit, constitutionnellement le devoir et moralement l'obligation de voter en conscience", explique l'un des fondateurs du groupe au Hollywood Reporter.

Des efforts sans doute vains

Cette mobilisation pour faire plier les grands électeurs n'est pas inédite. En 2000, une campagne similaire avait tenté de faire élire Al Gore, vainqueur du vote populaire face à George W. Bush. À l'époque, on pouvait déjà envoyer un fax aux grands électeurs, d'après un modèle donné par le site Vote with America, pour leur demander de suivre le vote populaire. Aucun grand électeur n'avait alors changé d'avis (alors qu'il n'aurait fallu que trois votes supplémentaires pour faire gagner Al Gore).

Depuis, "des campagnes de lobbying intensif, dont l'objectif est de persuader les grands électeurs de changer leur vote, ont été constatées lors des trois dernières élections", explique le politologue américain Robert M. Alexander dans son étude sur "les grands électeurs et le collège électoral". Moins partisan qu'il n'y paraît, le grand électeur constitue d'ailleurs "une audience potentiellement réceptive" aux arguments des lobbyistes, selon l'auteur.

Il semblerait pourtant que les efforts soient vains pour cette élection. 37 votes républicains seraient nécessaires pour faire gagner Clinton. Pour l'instant, seul un grand électeur républicain a annoncé qu'il ne voterait pas pour Donald Trump, Chris Suprun dans le Texas. Ailleurs, des démocrates comme Jim Hines contestent le système, mais peinent à entraîner des républicains.

"Nous sommes à 5 semaines de son investiture et le président élu est en roue libre. Le collège électoral doit faire ce pour quoi il a été inventé."

Des stars comme Moby et Martin Sheen ont rejoint cette cause, en interpellant directement les grands électeurs dans une vidéo. Mais pour Matthew Schmidt, spécialiste de la sécurité américaine, lobbying et mobilisation intense ne sont pas la solution. "Pour préserver les fondations du système politique américain et renforcer la légitimité du président élu, dit-il dans une tribune de The Hill, le collège électoral devrait retarder le vote" jusqu'à ce que la lumière soit faite sur la possible implication russe dans l'élection de Donald Trump.

Au-delà du risque de voir s'installer à la Maison Blanche un candidat ayant recueilli moins de votes populaires que son adversaire, Matthew Schmidt analyse le risque que les Américains héritent d'un président désigné par la Russie: "Les grands électeurs ne devraient pas se précipiter pour sceller l'issue d'une élection historiquement serrée et désormais indiscutablement suspecte, pour être certains que le choix de ce président soit vraiment celui de l'Amérique".

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