Du religieux au politique: Une petite mosquée dans la cité

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MOSQU
Joel Carillet
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Cet article fait partie d'une série destinée à présenter les lieux, concepts, notions et phénomènes où s'articule le politique et le religieux au Maroc. Qu'il s'agisse du concept de "Baraka" ou des rôles de certaines zaouïas emblématiques, il sera question de revenir sur les rapports, parfois l'enchevêtrement, entre le politique -entendu dans son sens large- et le religieux.

ISLAM - Lieu de culte et de mobilisation des fidèles, équipement structurant, autrefois point névralgique de la cité, qui configurait et agençait le tissu urbain, la mosquée n'est pas qu'un lieu d'accomplissement des prières.

De la mosquée du Maroc précolonial où s'amorçaient des révoltes, à celle de l'indépendance, qui a été le vecteur d'une requalification confessionnelle de l'espace urbain, en passant par celle de la colonisation, lieu de convergence des luttes nationalistes, la mosquée a vu ses rôles évoluer au gré des évolutions sociales et des changements politiques qui ont ponctué l'histoire du Maroc.

Foyer de production de discours et de pensée

Dans Espace du religieux, espace de citadinité, espace de mouvement: les territoires des mosquées au Maroc, principal travail de recherche auquel se réfère cet article, les deux géographes Raffaele Cattedra et M’hammed Idrissi-Janati reviennent sur la longue dynamique historique et spatiale des mosquées au Maroc.

En arabe, la mosquée est appelée masjid ou jami'i. Le mot arabe masjid dérive du verbe sajada, du soujoud, en référence aux gestes exécutés pendant les prières, tandis que le terme jâmiʾ, de la racine arabe jamâ'a (rassembler) renvoie à la mosquée en tant que lieu de réunion et de mobilisation.

Comme l’indique son sens étymologique, "la mosquée – jami’– a toujours eu un rôle polyvalent dans les sociétés musulmanes. Constituant un espace référentiel de la ville, la mosquée représente d’autant un univers d’appartenance culturelle et communautaire. C’est, par excellence, le lieu de prière et d’accomplissement des devoirs envers Dieu, le lieu où s’évoquent 'l’incitation du bien et la prohibition du mal', c’est-à-dire où l’on diffuse un discours émancipant la mobilisation et le mouvement des fidèles vers une fin parfois impérative", relèvent Raffaele Cattedra et M’hammed Idrissi-Janati.

Les prêches du vendredi donnent lieu à une maximisation de l’interaction sociale.

La mosquée est aussi un lieu de sociabilité, où les fidèles se rencontrent pour discuter de problèmes moraux, politiques, sociaux ou économiques de la communauté musulmane. Et "sans revenir en profondeur sur son rôle historique, la mosquée, avec ses espaces intérieurs, extérieurs ou limitrophes, est donc non seulement un espace du sacré – hourm (espace-refuge) et bayt allah (maison de Dieu), protégé en principe de toute violation –, mais elle représente autre qu’un foyer de production de discours et de la pensée (par exemple en tant qu’université), un lieu communautaire du quotidien. C’est pour l’ensemble de ces fonctions que la mosquée a souvent constitué un enjeu de la ville. Résultant de l’interaction entre spécificités locales, l’univers musulman global et les registres adoptés par les usagers, son rôle 'totalisant' a été travaillé au fur et à mesure par une longue évolution inscrite dans l’histoire et dans l’évolution des sociétés musulmanes", écrivent Raffaele Cattedra et M’hammed Idrissi-Janati.

Lieu d'enchevêtrement du politique et du religieux

Au Maroc précolonial, donc, les mosquées et les medersas étaient non seulement des espaces de diffusion du savoir, mais aussi des foyers de production de discours politique. Comme le relève Hassan Kharmich, enseignant chercheur à l’Ecole nationale d’architecture, dans un article consacré au sujet, la mosquée représentait une composante spatiale essentielle qui organisait et déterminait les mouvements des croyants. "Les déplacements se faisaient en direction des mosquées de résidence ou vers celles à proximité du lieu de travail, plusieurs fois par jour et une fois par semaine le vendredi vers la mosquée à khutba", écrit Hassan Kharmich.

Les prêches du vendredi, qui réunissaient des habitants de plusieurs quartiers, donnaient lieu à une maximisation de l’interaction sociale. Cela fait qu'en plus de son "rôle de cristallisation de la foi, la mosquée fut réconfortée par d’autres attributions. Elle faisait office également de siège de gouvernement politique, de commandement militaire, de tribunal, de pôle de médiatisation de l’information et de concertation avec la population. C’était un lieu privilégié où les décisions, les informations et les savoirs se diffuseraient et où la politique et le religieux s’enchevêtraient étroitement", poursuit Kharmich.

Les révoltes, dont les causes principales étaient les disettes et les prélèvements d’impôts, débutaient souvent par un regroupement à la mosquée centrale, rappellent Cattedra et Idrissi Janati, qui ajoutent qu'à la mosquée "était nommée une délégation d’oulémas chargée de présenter les doléances aux autorités. Le long du parcours, la foule qui suivait les délégués attaquait les dépôts de denrées ou les bureaux de l’administration. Dans ce cas, les oulémas lettrés, ceux de rang inférieur, étaient utilisés comme médiateurs entre le pouvoir et le peuple".

La rupture du Protectorat

Avec le début de la colonisation et la naissance du mouvement nationaliste, la mosquée sera toujours mobilisée pour l'action collective, et deviendra un réel enjeu de pouvoir pour les dirigeants du Mouvement national. "La localisation des mosquées au cœur de ce qui était appelé les 'quartiers musulmans', souvent proches des espaces de commerce en médina, a fait de ces lieux le berceau du mouvement", rappellent Cattedra et Idrissi-Janati.

Car à partir des années 1910, "le corollaire des théories et des pratiques de la séparation – voire de la ségrégation – des espaces urbains élaborées par Lyautey a été explicitement une stratégie de séparation entre les affaires (françaises) du Protectorat avec les affaires islamiques", et "le Protectorat, jusqu’à la moitié des années 1940, ne se préoccupe pas, sauf rares exceptions (par exemple pour la mosquée Youssoufiyya de 1926 et la Mohammediyya de 1936 au Derb Habous à Casablanca), de construire des mosquées", notent les deux chercheurs.

Dans les années 1950, les nouvelles mosquées acquièrent un statut d'équipement structurant.

Paradoxalement, les autorités coloniales ont eu à coeur de restaurer et de sauvegarder certaines mosquées prestigieuses, situées dans les anciennes médinas, dans un élan "de prise en charge de la mémoire de l’autre", comme l'évoque Abdelmajid Arrif dans Le paradoxe de la construction du fait patrimonial en situation coloniale: le cas du Maroc.

Définissant la construction patrimoniale comme "une certaine sacralisation et réappropriation d'objets, de symboles, de fragments d'histoire, de lieux exprimant une cohésion et excluant les ruptures et les conflits (culturels, historiques, politiques...)", Abdelmajid Arrif considère que si la restauration des mosquées emblématiques témoignait, certes, de la sensibilité d'Hubert Lyautey pour l'architecture islamique, elle trahissait également une vision dichotomique, scindant l'espace de la ville en deux aires. "D'un côté la médina, 'ville-musée' figée, et de l'autre la ville européenne, 'ville-chantier' en expansion. La ville marocaine représentait à la fois une vision moderne d'un ordre formel (alignement, places spacieuses, rues droites, une 'police de construction' intégrant les éléments de confort et d'hygiène. . .) et une vision exotique d'un monde archaïque, 'nid à document'", écrit-il.

Cela correspondait à la représentation, par les autorités du Protectorat, d'une discontinuité historique, entre "une société ancrée dans le présent et se projetant dans le futur et une autre dont le présent est inscrit dans le passé et est réduit au rôle de témoin passif des splendeurs révolues", poursuit Arrif, pour qui "cette conception du patrimoine confond espace, culture et identité en les situant dans un rapport de réciprocité et d'équivalence généralisées. En se focalisant sur l'identique, elle s'interdit de voir et d'intégrer les nouvelles formes urbaines et habitatives que les marocains expérimentent à l'extérieur de la médina".

Un équipement structurant

À de nombreuses reprises, l’action nationaliste "part souvent de l’intérieur des mosquées, cet espace communautaire non ouvert. En mai 1930, lorsque les autorités du Protectorat français ont promulgué le Dahir berbère, la mosquée, lieu non accessible à l’autorité du Protectorat, a constitué un espace politique par excellence pour la population marocaine, notamment pour la jeunesse nationaliste qui voulait affirmer sa position ouvertement hostile au Protectorat".

Dans ce sens, il y a lieu de noter que de nouveaux acteurs ont investi la mosquée durant le Protectorat. Jeunes, étudiants ou élites intellectuelles y ont trouvé le cadre idoine pour mobiliser les populations et faire converger les revendications.

Dans les années 1950, les nouvelles mosquées acquièrent un statut d'équipement structurant. "C'est avec l’urbaniste Michel Ecochard que, dans les plans d’aménagement, la mosquée trouve alors un rôle et une place, en tant qu’infrastructure urbaine, avec d’autres équipements comme les écoles, les dispensaires, les commerces. Ce lieu urbain devient de la sorte, à l’orée des années 1950, un élément structurant des premiers lotissements populaires destinés aux populations musulmanes et de 'l’habitat du plus grand nombre'", relèvent Cattedra et Idrissi-Janati. Cette évolution des rôles de la mosquée s'avérera déterminante par la suite. Entourée d'annexes qui correspondent à toute une gamme de services nécessaires à la vie quotidienne, et relevant d'une dimension à la fois communautaire et publique, comme les hammams, les fours à usage public, les marchés, les boutiques, les pharmacies, "la mosquée aurait tendance à reprendre la fonction d'antan d'espace totalisant", estiment les deux géographes.

Reconfessionalisation de l'espace public

Au lendemain du Protectorat a commencé un processus de reconfessionalisation de l'espace urbain. La création intensive de mosquées partait donc d'une volonté de s'approprier la ville nouvelle, et d'entreprendre une requalification confessionnelle de l'espace qui était celui de l'Européen.

Mais au Maroc, "il ne s’agit pas d’un véritable mouvement de 'reconquête' de la ville, comme ce fut le cas en Algérie. S’il est certes soutenu par l’État et notamment le ministère des Habous, il reste toutefois marqué par l’initiative des privés, soient-ils simples mouhsinin (bienfaiteurs), communautés de quartiers ou autres. Et si la mosquée peut servir de moyen de lecture de l’histoire urbaine, ainsi que du statut de l’espace et des lignes de partage de la territorialité urbaine, ce topos, hormis les espaces historiques et les médinas, peut être saisi, dans le cas des quartiers bâtis avant l’indépendance, à la fois comme vecteur et signe apte à requalifier et à reconnoter les espaces conçus à l’origine comme non musulmans (ceux de l’ex-ville neuve). Ce qui implique, par ailleurs, l’interférence de nouvelles normes urbaines et de pratiques du territoire", notent Cattedra et Idrissi-Janati.

"Le captage islamiste"

Entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, la figure du prêcheur libre et les mouvements islamistes émergent au Maroc. Ils tiennent "leur ascension et leur succès au rôle joué par certaines mosquées urbaines ou suburbaines. L’amorce est donnée par la révolution iranienne et les réactions qui en découlent. L’arrivée du Shah au Maroc en 1979, la fatwa des oulémas d’État contre l’ayatollah Khomeiny seront l’occasion pour manifester une opposition à la ligne officielle de la monarchie, contestation qui prend place encore une fois dans le lieu privilégié de la parole: la mosquée", écrivent les deux chercheurs.

L'entrée en jeu des acteurs islamistes amènera sont lot de changements, notamment sur le plan des pratiques religieuses.

Viennent alors les prêches contestataires et les réunions clandestines dans les mosquées. Qualifiant ce mouvement de captage des islamistes, Raffaele Cattedra et et M’hammed Idrissi-Janati considèrent que la montée des mouvements islamiques correspond au moment où la dynamique de diffusion de mosquées s'est conjuguée aux transformations urbaines et à la propagation de l’habitat clandestin.

La compétition pour le contrôle des lieux de culte témoigne-t-elle seulement d'une volonté de mener une "renaissance islamique", ou vise-t-elle aussi à redonner sa centralité à la mosquée ? Ce mouvement d’appropriation des lieux de culte par les mouvements islamiques renvoie, pour les deux chercheurs, à un fait marquant: "c’est comme si la mosquée essayait de reprendre son rôle d’intégrateur social et d’espace totalisant de la communauté. Au-delà du discours qui se produit et se reproduit dans la mosquée, c’est l’action sociale qui compte; et celle-ci s’exprime davantage dans les espaces urbains où l’action sociale de l’État est absente ou marginale".

Dans son livre Les frères et la mosquée, Ahmed Rouadjia écrit que "les milliers de mosquées qui se sont succédé à travers l’espace maghrébin, surtout durant les deux dernières décennies, semblent répondre moins aux besoins d’une 'renaissance islamique' qu’à une situation de vide créée par les défaillances des infrastructures de culture et de loisirs, par la crise du logement et la surcharge qui en résulte et, enfin, par l’absence d’aménagement des espaces protégés pour la liberté d’expression politique et culturelle". Ayant étudié le fonctionnement des mosquées et la morphologie sociale de leur personnel en Algérie, Ahmed Rouadjia s'est également penché sur l'encadrement social et intellectuel des mouvements islamiques, notamment la naissance de mouvements associatifs à caractère religieux.

La reprise en main par l'Etat

L'entrée en jeu des acteurs islamistes amènera sont lot de changements, notamment sur le plan des pratiques religieuses dans plusieurs mosquées, où rituels et codes vestimentaires ont subi des modifications symboliques. "Posture des bras croisés pendant la prière, dépassement de la position avancée de l’imam (littéralement, celui qui est devant), cours coraniques dispensés entre les temps canoniques des prières du maghrib (le soleil couchant) et de l’acha’ (le soir), occupation des espaces limitrophes des mosquées, notamment pendant la prière du vendredi; ou, encore, propagation de la khoutba par les haut-parleurs au-dehors de la mosquée et diffusion des prêches, à la mode égyptienne, par des enregistrements sur cassettes", énumèrent les deux chercheurs.

Cela donnera lieu à un conflit d'appropriation entre, d'un côté, les mouvements islamiques, et de l'autre, l'Etat marocain, qui cherchera à affermir son contrôle sur les mosquées dès le début des années 1980, même si, dès les années 1970, l'Etat marocain cherchera à former des "techniciens du culte", comme le relève Mohamed Tozy dans L’Islam entre le contrôle de l’état et les débordements de la société civile. "En 1976 un dahir a prévu dans le cadre du réaménagement de l’organigramme du ministère, la création d’un service de formation. Il s’agit d’une préoccupation nouvelle, témoin d’un changement profond dans la mentalité de cette administration qui pour la premièe fois reconnaissait la nécessité de former des professionnels du culte", écrit Tozy.

Si la réaction de l’État a d’abord été la suspension des oulémas qui officiaient comme prêcheurs libres, celui-ci, pour contrer les prêcheurs libres, "imposera par ailleurs une khoutba officielle pour la prière du vendredi. Ces stratégies d’action sont intégrées par un contrôle de plus en plus efficace sur les activités des lieux de culte et par des discours-avertissements prononcés à plusieurs reprises par Hassan II sur le danger de se détourner du vrai islam malikite, contre les dérives des prêcheurs 'sauvages' et sur la fonction des oulémas", rappellent Cattedra et Idrissi-Janati.

Mais pour les deux chercheurs, le véritable instrument pour contrer la prolifération de nouvelles mosquées au Maroc aura été la promulgation, en 1984, d’un dahir portant sur les édifices affectés au culte musulman. "Ce dernier vient réglementer de façon très stricte la construction, la gestion et l’usage des mosquées, les soumettant avant tout à un avis préalable du ministère des Habous et du ministère de l’Intérieur qui juge de l’opportunité du projet (par dérogation du décret du 30 juillet 1952 portant sur la réglementation des permis de construire à la construction d’édifices destinés au culte musulman)", écrivent les deux chercheurs, qui évoquent une autre mesure, "qui réussira le mieux à concrétiser la réaction de la monarchie à la vague des 'libres prêcheurs', comme à la poussée islamiste et, en général, aux nombreuses activités sociales des mosquées: l’établissement d’un dispositif – apparemment anodin – de fermeture des lieux de culte pendant la journée et la nuit en dehors des heures canoniques des prières (sauf entre la courte période qui sépare la salat du maghrib de celle de l’acha’, au soir)".

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