Mehdi Alioua: "Le Maroc a adopté une position humaniste en matière migratoire"

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MIGRANTS - Lundi 12 décembre, le roi Mohammed VI a donné ses instructions pour le lancement, dans l'immédiat, de la deuxième phase d’intégration des personnes en situation irrégulière, tel que cela était déjà prévu pour fin 2016. A cette occasion, nous avons interrogé Mehdi Alioua, docteur en sociologie, enseignant-chercheur permanent à Sciences Po Rabat de l’Université Internationale de Rabat et président du Gadem (groupe antiraciste de défense et d'accompagnement des étrangers et migrants) sur le bilan de la première phase de cette politique d'intégration, les personnes touchées par ces régularisations et le lien entre cette décision et la politique migratoire actuelle de l'Algérie.

HuffPost Maroc - La commission chargé des migrants a qualifié la première campagne lancée en 2014 de "succès". Etes-vous d'accord?

Mehdi Alioua : La campagne a été un succès dans le sens où il y a eu une large communication à son sujet, partout au Maroc mais aussi à l'international. Cela a servi à la diplomatie du Maroc à l'étranger, c'est une forme de soft power que j'appelle la "diplomatie migratoire". Elle a médiatisé cette cause et a réussi à la faire valoir à l'international, d'autant plus que ses artisans sont d'abord la société civile en dialogue avec les autorités de l'Etat.

En cela, c'est une réussite. On a pris une position claire et humaniste, on en a fait la publicité et on a rappelé que cette position sert le Maroc. Par contre, au niveau du nombre de personnes qui ont demandé la carte de séjour et qui l'ont reçue, c'est un demi succès.

Il n'y a pas eu assez de demandes, et il a fallu beaucoup trop de temps pour répondre aux demandes des personnes qui souhaitaient être régularisées. Certaines ont attendu deux ans et demi. Des membres de la société civile qui siégeaient à la commission nationale chargée de la régularisation et l'intégration des migrants, qui ont déposé dès le début du processus leurs demandes, étaient devant des ministères deux ans plus tard, toujours sans cartes de séjour. A cause de cela, tout le monde n'a pas fait confiance à cette campagne. Il faut donc tirer les leçons de nos semi-échecs.

Il y a aussi eu les déboutés. Lors de la dernière tentative massive de passage à Ceuta, il devait y avoir 300 ou 400 personnes qui ont passé les grillages, et nous savons que parmi celles-ci plusieurs ont été déboutées après leurs demandes de régularisation. Des gens ont fait confiance au Maroc, ont fait une demande, ont mis des années à obtenir leur régularisation et d'autres n'ont pas été régularisées et n'ont pas d'autre choix que de commettre ce genre de tentatives désespérées.


Quelles sont les estimations concernant le nombre de régularisations, pour cette seconde campagne?

On ne peut pas savoir. Potentiellement, il risque d'y avoir tous ceux qui ont été déboutés. Il y a aussi ceux qui, ayant obtenu une carte de séjour dont le renouvellement est compliqué, vont se faire régulariser une seconde fois. Puis il y a ceux qui n'ont pas déposé leurs dossiers. Sinon il y a eu très peu de nouveaux arrivants, et ils ne vont pas beaucoup jouer dans la balance. Ils seront donc 10 000 ou 15 000, 20 000 potentiellement. Mais il faut les convaincre de venir, et nous n'avons pas beaucoup d'arguments valables pour cela.

Pourquoi?

Pour ceux qui ont obtenu la régularisation, cela a pris beaucoup de temps, et une carte de séjour d'un an n'est pas suffisante pour décrocher un travail ou créer un compte en banque. Certains peuvent se demander si ça vaut le coup.

Nous avons effectué une étude avec les chercheurs Fouzi Mourji, Jean-Noël Ferrié et Saadia Radi, financée par la fondation Konrad Adenauer, sur les personnes qui ont demandé la régularisation. Sur 1400 personnes représentatives de la population ayant demandé à être régularisée, beaucoup sont des diplômés. 89% ont le bac, 50% ont des diplômes supérieurs et 92% sont urbains.

Ces populations ont du mal à exister économiquement et politiquement dans les pays africains et viennent tenter leur chance au Maroc, où il y a plus de libertés et d'opportunités professionnelles. Ils sont déçus car cette carte de séjour d'un an ne leur a pas apporté autre chose que la possibilité d'entrer et de sortir du territoire, pas même la possibilité d'obtenir un contrat de travail, et ils continuent bien souvent de travailler sans contrat. Ils se réjouissent de l'organisation de la campagne de régularisation, car c'est une acceptation sociale, mais la carte de séjour n'est pas suffisante. C'est pour cela que la société civile marocaine demande des cartes de cinq ans au moins pour les personnes déjà régularisées une première fois. Et pour les nouveaux, peut-être qu'il faut y penser dès maintenant.

Le timing de cette annonce soulève des questions, notamment par rapport à la politique de migration actuelle de l'Algérie. Qu'en pensez-vous?

Cela a peut être accéléré le processus de l'arbitrage dans ce sens là, mais l'annonce faite par le roi était très claire. Il dit que la Maroc a pris cette décision à la suite d'un rapport qui lui a été donné. C'est une évaluation de 10 ans de la loi 02-03, votée en 2003, contre la migration et qui a fait que le Maroc a l'époque n'était pas très loin de ce que fait l'Algérie en ce moment. Cette politique était mauvaise et il fallait la changer, et le communiqué du 12 décembre rappelle que le Maroc ne se fourvoiera pas dans une politique qui ne marche pas, et que le choix du Maroc est irrévocable.

Evidemment, quand on parle "du choix des autres", on pense à l'Algérie, mais il y a trois ans on pensait aussi à l'Europe. Depuis 2007, le Gadem a dénoncé cette ancienne politique sécuritaire, et accusait les autorités d'exactions. C'est un long processus qui a amené à ce changement.

C'est aussi la preuve de la bonne santé de l'Etat marocain, car il écoute désormais la société civile. En même temps, le roi est parti en tournée africaine, et il a été accueilli chaleureusement et félicité pour sa politique migratoire. Cela a pu accélérer la décision de lancer cette nouvelle campagne de régularisation.

Les migrants régularisés lors de la première vague sont-ils majoritairement restés au Maroc?

Il n'y a pas eu de suivi. Une étude datant de l'année dernière montre qu'en 2015, ces migrants qui étaient au Maroc sont arrivés à 70% par avion, et ceux arrivés par la route sont venus du Sénégal par la Mauritanie. 67% des 1427 sondés ont choisi le Maroc comme pays de résidence et la majorité étaient là entre 4 et 8 ans.

Souffrent-ils encore de racisme au Maroc ou cela s'est atténué ?

Je ne pense pas que le Maroc soit organisé complètement racialement. Au contraire, c'est un pays plus métissé que la moyenne, mais lorsque l'Etat, avec la loi 02-03, a pointé du doigt les clandestins, on a associé injustement clandestin à noir de peau. Certains se sont dit: "Il suffit d'arrêter des personnes noires et on arrêtera des clandestins par hasard", et cela s'est transformé en politique raciste, de manière involontaire. Cela a installé dans la société un sentiment étrange, relayé notamment par la presse. Des amalgames ont été faits (SIDA, délinquance...). Il y a encore beaucoup de travail pour réparer cela.

Le Gadem avait lancé une campagne contre le racisme récemment. Est-ce qu'une autre est prévue ?

On a déjà lancé une campagne trans-maghrébine avec l'Algérie et la Tunisie, même si les acteurs importants étaient surtout marocains et tunisiens, mais vu le traitement que subissent nos frères subsahariens en Algérie, il est urgent de faire une nouvelle campagne trans-maghrébine sur le racisme.
Le temps viendra, et aujourd'hui, les autorités doivent mieux dialoguer avec la société civile, donner plus de cartes de séjour qui permettent de travailler et créer une instance de suivi pour aider à l'intégration. Ensuite on pourra faire des propositions contre le racisme.

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