Sarim Fassi Fihri: "La priorité n'est pas la production de films mais la construction de salles de cinéma" (INTERVIEW)

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SARIM FASSI FIHRI
Pour le président du CCM, "la priorité, c'est la construction de salles de cinéma" |
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CINÉMA - Absence de films marocains au FIFM, pressions du ministère de la Communication, fermeture de salles de cinéma... En marge du Festival international du film de Marrakech, le HuffPost Maroc a rencontré le président du Centre cinématographique marocain, Sarim Fassi Fihri, qui dresse sa vision de l'avenir de l'industrie cinématographique au Maroc.

HuffPost Maroc: Que répondez-vous à ceux qui critiquent le fait que le cinéma marocain soit le grand absent de cette édition du FIFM?

Sarim Fassi Fihri: C'est une fausse polémique alimentée par certains organes de presse et des professionnels qui n'ont rien d'autre à faire. Ce n'est pas la première fois que ça arrive et ça n'a jamais dérangé personne. Faire de la discrimination positive n'est pas une bonne idée. Si on n'a pas de bons films pour aller en compétition, ce n'est pas dramatique. Plusieurs grands pays de cinéma ne sont pas présentés non plus. Pour les Oscars, la France se fait représenter cette année par le film du Néerlandais Paul Verhoeven, et ça n'a choqué personne dans l'Hexagone.

Ferez-vous un effort lors des prochaines éditions pour intégrer plus de films marocains?

L'effort est avant tout créatif. On ne peut pas demander à l'organisation du festival de prendre n'importe quoi sous prétexte que c'est un film marocain. Je veux bien faire un effort si je sens que les cinéastes en font. Mais si on me donne des téléfilms déguisés en longs métrages, non.

Que fait concrètement le FIFM pour soutenir le cinéma national?

Il fait tout pour le cinéma national! Quand on invite les cinéastes marocains ici, c'est pour qu'ils voient le cinéma du monde. Quand on invite les cinéastes étrangers, c'est pour qu'il rencontrent leurs homologues marocains. On a organisé mercredi un déjeuner entre les producteurs étrangers et les producteurs marocains qui ont eu une avance sur recettes et avaient donc des projets à proposer. Le rayonnement de Marrakech contribue aussi au rayonnement du cinéma marocain.

Une délégation de producteurs américains a notamment été invitée cette année. Qu'attendez-vous d'eux?

Cela a été fait dans le cadre de la promotion du Maroc comme terre de tournage. On attend qu'ils viennent encore plus tourner au Maroc. Certains ont déjà travaillé ici, d'autres ne sont jamais venus. Il y a une grosse compétition internationale pour attirer les productions étrangères, surtout américaines qui ont les plus gros budgets donc représentent les plus gros investissements et sont les plus gros créateurs d'emplois. Dans les régions de Ouarzazate et Erfoud, prisées par les productions étrangères, ce n'est pas négligeable.

Mais la nouvelle mesure d'incitation fiscale pour les productions étrangères, adoptée par le Parlement l'année dernière, n'est toujours pas entrée en vigueur. Pourquoi?

Elle n'a pas été signée par le ministre de la Communication car la vision de cette mesure par Mustapha Khalfi n'était pas la même que celle du CCM. Nous défendons la création d'emploi et lui défend exclusivement l'image du Maroc à l'étranger. C'est-à-dire que selon lui, ne pouvaient bénéficier de cette subvention que ceux qui donnaient une image positive du Maroc dans leurs films. Or 90% des films tournés au Maroc ne représentent pas le Maroc. Vu qu'il n'y a toujours pas de gouvernement, on attend le remplacement de Mustapha Khalfi pour accélérer les choses. Cela a déçu quelques producteurs étrangers mais n'a freiné personne.

Vous parlez de rencontres entre producteurs marocains et étrangers, mais le FIFM n'a pas de vrai marché du film, comme à Cannes ou Toronto. Ce n'est pas sa vocation?

Il faut savoir que participer à un marché du film, pour un producteur, coûte très cher. Il va donc réduire le nombre de marchés auquel il se rend. Aujourd'hui, il n'en reste plus que deux grands en Europe (Cannes et Berlin), et en Amérique du nord (Los Angeles et Toronto). Je ne crois pas du tout à un marché du film à Marrakech, à moins qu'un jour nous ayons un marché du film africain, mais ce n'est pas pour tout de suite.

Pourquoi l'Afrique ne pourrait-elle pas avoir aujourd'hui son grand marché du film?

L'industrie cinématographique africaine a besoin de se reconstruire. Certains pays africains n'ont plus de salles de cinéma. Or, la base d'un marché, c'est la consommation: il faut que les gens aillent voir des films pour qu'il y ait des remontées de recettes, qui vont permettre ensuite de financer les films et de faire venir les producteurs pour acheter ces films. Il n'y a pas aujourd'hui de logique économique culturelle en Afrique. Néanmoins, certains pays africains s'intéressent au modèle marocain, on reçoit beaucoup de demandes de pays qui essaient de comprendre comment fonctionne la machine cinématographique au Maroc.

Revenons sur les récentes affaires qui ont secoué le cinéma marocain ces dernières années. Censure de "Exodus", interdiction de "Much Loved"... Que regrettez-vous?

Je ne regrette rien, dans le sens où les décisions ne venaient pas de moi. Certains professionnels ont profité de ces polémiques pour me "tirer" dessus, mais on ne peut pas m'accuser de contrôler les commissions chargées de passer ou non ces films. Concernant le film de Nabil Ayouch en particulier, je regrette que les choses ne se soient pas faites légalement. Le film n'est jamais arrivé au CCM. Il se trouve que le gouvernement PJD a décidé de l'interdire avant, au-delà des textes réglementaires. C'est à eux d'en prendre la responsabilité.

Le ministère de la Communication aura-t-il donc toujours le dernier mot?

Je ne pense pas que le ministère de la Communication refera la même erreur. C'était une forme d'inexpérience politique que d'intervenir de cette manière en interdisant le film. Cela voulait dire qu'ils ne connaissaient pas du tout le règlement.

Pensez-vous que les choses vont s'améliorer en 2017?

Cela va dépendre du nouveau ministre de la Communication. Nous sommes un établissement public, nous avons la responsabilité de gérer le secteur mais nous avons quand même une tutelle qui est le ministère de la Communication, et qui peut intervenir ou pas. Certains ministres font confiance à leurs établissements publics et d'autres sont plus interventionnistes. Nous ne savons pas encore à quelle sauce nous allons être mangés.

Vous êtes finalement un peu pieds et mains liés au ministère de la Communication?

Le champ n'est pas totalement libre, mais c'est le cas de tous les établissements publics. On prend un peu la couleur du parti qui contrôle le secteur, même si on se bat contre cela, car je considère que quand on fait du cinéma, ce n'est pas une politique économique ou sociale qui doit être destinée à une partie seulement de la population. La culture doit contenir une forme de mixité sociale et de démocratie.

Vous parlez de démocratisation du cinéma, mais le nombre de salles se réduit comme peau de chagrin...

Si nous arrivons à avoir plus de moyens avec le nouveau ministère de la Communication, je ne mettrais pas plus d'argent pour l'aide à la production, car nous avons assez de films, mais pour la construction de salles de cinéma. C'est en effet le vrai problème aujourd'hui. Le cinéma, comme le livre, est trop élitiste. Il y a soixante ans, il était très populaire. Aujourd'hui, les salles où les places sont vendues à 60 dirhams marchent mieux que les salles où les billets sont à 20 dirhams, car elles s'adressent à une élite plus à même de se rendre au cinéma. Nous travaillons actuellement sur une mesure qui permettrait au petites salles de payer moins de taxes. Elle n'est pas passée avec le dernier gouvernement, mais on souhaite la remettre sur le tapis en 2017.

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