Élection présidentielle au Ghana: Ce candidat veut prouver que politique et handicap sont compatibles

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INTERNATIONAL - "Avancer malgré l'immobilité". Selon le porte-parole de l'association des personnes handicapées au Ghana, Alex Williams, c'est tout le message que veut faire passer la candidature d'Ivor Greenstreet à l'élection présidentielle du pays, qui doit se tenir ce mercredi 7 décembre. Ce dernier veut défier les croyances en se présentant à la plus haute fonction de l'État, assis dans une chaise roulante.

"Il y a toujours cette perception qu'être dans un fauteuil rend les gens incapables de faire quoi que ce soit", regrette Alex Williams. Ce stéréotype, globalement partagé, est encore plus important dans un pays extrêmement religieux, où le handicap est perçu comme un châtiment divin pour avoir "mal agi".

C'est un accident de voiture qui a conduit Ivor Greenstreet dans son fauteuil en 1997. Avocat de formation, il était déjà engagé en politique au sein du parti historique de l'indépendance, le Convention Peoples' Party (CPP), fondé par le père de la nation, Kwame Nkrumah.

Son handicap l'a rendu encore "plus engagé et plus déterminé à parvenir à une meilleure justice sociale pour les personnes qui se sentent marginalisées", confie-t-il à l'AFP.

Wolfgang Schäuble et Franklin Roosevelt, d'illustres exemples

Cette année, il a décidé de représenter son parti, et même s'il n'est pas le favori dans la course serrée qui oppose le président au pouvoir John Dramani Mahama et son principal opposant Nana Akufo-Addo du Nouveau Parti Patriotique (New Patriotic Party), Greenstreet reste fidèle aux valeurs du "Nkrumaisme": justice sociale et panafricanisme.

Fin novembre, le candidat a parcouru trois quartiers de la capitale Accra, en voiture, d'où il distribuait des tracts et des auto-collants au milieu de la foule dans une musique assourdissante crachée par de larges haut-parleurs. Ses soutiens ou de simples passants, se battaient pour le toucher, lui parler... et attraper un T-shirt à son effigie.

ivor kobina greenstreet

S'il est un précurseur en Afrique, Ivor Greenstreet peut trouver dans l'histoire politique du monde d'illustres exemples de personnalités politiques qui ont tenté de dépasser leur handicap physique.

L'actuel ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble, se déplace en fauteuil roulant depuis qu'un déséquilibré a tenté de l'assassiner en 1990 au cours d'un meeting, alors qu'il était ministre de l'Intérieur. "La communication est limitée, c'est parfois gênant", confiait-il à l'hebdomadaire Der Spiegel en 2012, comme le rappelle Le Monde.

wolfgang schäuble

Atteint à la moelle épinière par deux balles de revolver, cet ardent défenseur de l'Europe et proche de l'ancien chancelier Helmut Kohl a forgé une partie de sa personnalité politique sur son handicap. "On ne se sent pas forcément à l'aise avec lui. Il n'aime ni la soumission ni l'insubordination", témoigne l'un de ses collaborateurs.

"Affronter ce genre de lourd revers ne m'a pas abattu, et ne doit pas abattre ceux qui vivent le même type de circonstance, car on peut toujours continuer. Cela m'a rendu plus résistant face au stress du travail quotidien", a-t-il un jour confié au magazine allemand Capital. Symbole du succès de la politique allemande d'austérité, il est reconduit dans ses fonctions de ministre des Finances en 2013, alors âgé de 71 ans.

Avant lui, le 32e président des États-Unis Franklin Roosevelt n'a jamais voulu laisser sa paralysie barrer la route de son ascension politique. En 1921, il contracte pourtant une maladie qui paralyse ses membres inférieurs, alors qu'il est en vacances au Canada. Elle ne l'empêchera pas d'être élu à la tête de son pays en 1933.

En 2003, une étude a démontré qu'il était atteint du syndrome de Guillain-Barré, contrairement au premier diagnostic médical, qui avait conclu qu'il s'agissait d'une poliomyélite. En public, Roosevelt tentait de cacher sa condition en s'aidant d'une canne ou en portant des prothèses. En privé, il se déplaçait en fauteuil roulant.

franklin roosevelt

Plusieurs élus américains, en poste actuellement, ont suivi cet exemple. L'élue de l'Illinois Tammy Duckworth, ancienne militaire, se déplace en chaise roulante, tout comme Gregory Wayne Abbott, gouverneur du Texas. James Langevin, 52 ans, représentant de Rhode Island à la Chambre des représentants, est tétraplégique depuis ses 16 ans.

En France, Michel Gillibert est nommé par Michel Rocard secrétaire d'État chargé des handicapés et des accidentés de la vie en 1988. Il est alors tétraplégique et se déplace en fauteuil roulant depuis presque 10 ans, après un accident d'hélicoptère.

Le Ghana, pays exemple en Afrique

Au Ghana, la course à la présidence d'Ivor Greenstreet aura fait tomber les tabous, et donné de l'inspiration à un grand nombre de personnes à mobilité réduite: 14 des 220 candidats du CPP qui se présentent aux législatives, qui auront lieu le même jour que la présidentielle, sont aussi porteurs de handicap. "C'est un chiffre incroyable", se réjouit leur chef de file. "Ils veulent maintenant faire entendre leur voix. Et je pense que d'un côté, certains se sont dit 's'il peut le faire, pourquoi pas moi ?", raconte Ivor Greenstreet avec fierté.

Du point de vue du handicap, le Ghana est devenu un exemple sur le continent, en ayant adopté des mesures pour favoriser l'intégration des personnes handicapées dans la société, et notamment leur représentation en politique. En 2006, le parlement du Ghana a voté la Loi nationale sur l'invalidité (National Disability Act) qui garantit aux personnes handicapées, 15% de la population selon la fédération nationale, les mêmes droits que les personnes valides. En janvier 2013, le président Mahama a nommé Henry Seidu Daanaa, déficient visuel, au poste de Ministre des Affaires traditionnelles, ce qui fut un premier "grand encouragement", selon Alex Williams.

Mais malgré ces efforts symboliques, il leur est extrêmement difficile de trouver du travail, avec le problème de mobilité bien sûr dans ce pays où les infrastructures sont réduites, mais surtout à cause des stigmatisations et des croyances populaires bien ancrées dans les esprits, et "auxquelles nous sommes confrontés à longueur de journée", se désole Alex Williams.

Avoir Ivor Greenstreet comme candidat à la présidence est "extraordinaire" selon lui, "c'est une immense avancée et cela montre la voie" pour montrer que les personnes avec des handicaps peuvent concourir à des postes prestigieux.

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