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Paul Verhoeven: "Le cinéma est une combinaison entre art et économie"

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PAUL VERHOEVEN
Director Paul Verhoeven (R) and cast member Isabelle Huppert pose on the red carpet as they arrive for the screening of the film "Elle" in competition at the 69th Cannes Film Festival in Cannes, France, May 21, 2016. REUTERS/Regis Duvignau | Regis Duvignau/Reuters
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CINÉMA - C'est un Paul Verhoeven débordé que nous retrouvons dans les jardins de la Mamounia. En plus de sa masterclass, l'hommage qui lui sera réservé au Palais des congrès et la présentation de "Robocop" à Jamaa Al-Fna, le réalisateur néerlandais enchaîne les interviews.

Metteur en scène de films cultes comme "Robocop", "Starship Troopers", "Basic Instinct" ou encore "Black Book", Paul Verhoeven vient au Festival international du film de Marrakech (FIFM) présenter hors-compétition son dernier opus, "Elle", film qui a pour actrice principale Isabelle Huppert, présidente du jury du FIFM en 2014. Rencontre avec un réalisateur qui, après des années à Hollywood, est revenu en force grâce au cinéma européen.

Huffpost Maroc: Votre actrice principale dans "Elle", Isabelle Huppert, a été présidente du jury en 2014, est-ce qu'elle vous a parlé de ce festival?

Paul Verhoeven: Elle me l'a recommandé plusieurs fois, lorsque je lui ai dit que j'étais invité, elle m'a répondu que je devais y aller immédiatement. J'ai également été encouragé par le producteur du film, Saïd Ben Saïd, qui a considéré que ce serait intéressant d'un point de vue publicitaire et que ce serait très relaxant. On m'a aussi dit que les gens étaient très sympathiques.

Vous avez longtemps travaillé à Hollywood, où vous avez réalisé de grands blockbusters. Pourquoi être revenu faire du cinéma en Europe?

Dans les deux cas, cela a dépendu énormément des circonstances dans lesquelles je me suis retrouvé. J'ai quitté les Pays-Bas dans les années 80. Nous avions un gouvernement très à gauche à l'époque, et les films hollandais dépendent beaucoup des subventions de l'Etat et des commissions qui donnent cet argent.

Ces derniers considéraient que mes films étaient dégradants, décadents, pervers, que je ne représentais pas les Hollandais comme il le fallait. Ils ont donc limité de plus en plus mes subventions ou carrément refusé de me donner de l'argent.

C'est arrivé à un tel degré que ma femme m'a encouragé à accepter les invitations de studios américains. C'était donc une décision familiale due aux problèmes de financement du cinéma aux Pays-Bas qui m'a emmené aux États-Unis.

Tout s'est très bien passé pour moi là-bas. J'avais beaucoup de liberté en tant que réalisateur. Les studios pour lesquels je travaillais étaient petits, ils se chargeaient de trouver l'acteur (Michael Dooglas, Arnold Shwartzenegger,...) et le reste, c'est moi qui m'en chargeais. J'étais encore l'auteur du film. Malheureusement toutes ces compagnies ont petit à petit fait faillite parce qu'elles ne pouvaient pas faire le poids face aux grands studios. Ensuite, j'ai fait "The Hollow Man" en 2000, et c'était clairement un film de studio avec leur directives et leurs demandes. Ce n'était pas mon film, c'était celui que voulait le studio.

C'était une expérience que je ne voulais pas reproduire. Et c'est à ce moment là que j'ai à nouveau regardé en direction de l'Europe. Les commissions de financement de films aux Pays-Bas ont changé, elles sont beaucoup plus orientées vers ce que veut le public. Le chef de cette commission m'a d'ailleurs appelé plusieurs fois pour s'excuser de la manière dont j'ai été traité dans les années 70 et m'a dit que si je revenais, ils m'aideraient à réaliser un film néerlandais. Et c'est ainsi que "Black Book" a vu le jour.

J'ai ensuite écrit deux livres, j'ai travaillé pour la télévision néerlandaise mais je ne trouvais pas de projets qui m'attiraient, jusqu'à ce que Saïd Ben Saïd ne m'envoie le scénario d'"Elle", ce qui était très nouveau pour moi. J'ai tout de suite foncé.

Beaucoup de vos films ont fait l'objet de remakes ou de suites, comment expliquez-vous cette envie de Hollywood de reprendre vos oeuvres?

Ils se disent que ça a généré de l'argent, alors il faut les refaire à nouveau. C'est du capitalisme. Il y a un honnête capitalisme et un capitalisme déshonnête, on n'oublie qu'un film est plus que de faire du profit. Le capitalisme est si puissant qu'on ne se soucie même plus qu'un film soit bon ou pas, qu'il ait un message ou une valeur artistique, ce qui est importe est l'argent que l'on investit et les bénéfices que l'on gagne en retour.

Je pense que c'est la pire facette du capitalisme, car cela néglige ce que peut être un film, qui est toujours la combinaison entre l'économie et l'art.

Faire un film coûte cher, et si un réalisateur fait trois ou quatre films qui perdent de l'argent, sa carrière s'arrête. Il faut accepter le fait que le cinéma est une combinaison entre art et argent, mais si on ne se concentre que sur l'économique, on sacrifie l'art.

Aujourd'hui, aux Etats-Unis, ils se concentrent que sur l'argent et l'art est sacrifié. Cela ne veut pas dire qu'ils ne font plus de bons films, j'ai beaucoup aimé "The Big Short" notamment, qui aurait dû recevoir l'Oscar du meilleur film.

En parlant d'Oscar, il y a beaucoup de spéculations autour de la nomination de votre film avec Isabelle Huppert. Comment ressentez-vous cet intérêt?

Les prix qu'Isabelle Huppert a reçus jusqu'à maintenant sont entièrement dus à elle même, à son talent et l'authenticité de son travail. Cette reconnaissance internationale aurait dû avoir lieu il y a déjà 20 ou 30 ans. Avec un film avec un bon scénario et un excellent producteur, vous pouvez maximiser son talent. Ce serait très mérité si elle pouvait recevoir d'autres prix et nominations. La qualité de son travail est suprême, sans elle, ce film n'aurait jamais atteint ce niveau.

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