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COP22: On a rencontré celui qui a fait le tour du monde en avion solaire (INTERVIEW)

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BERTRAND PICCARD
Bertrand Piccard, un des pilotes de l'avion solaire Solar Impulse, Marrakech, 17 novembre 2016 | Anaïs Lefébure/HuffPost Maroc
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ÉNERGIES PROPES - Après avoir bouclé en juillet dernier le premier tour du monde en avion solaire, Bertrand Piccard, l'un des deux initiateurs du projet Solar Impulse, a fait escale à Marrakech le temps de la COP22. Psychiatre de formation, le pilote de 58 ans originaire de Suisse avait déjà réussi le premier tour du monde en ballon en 1999. Issu d'une famille d'explorateurs, l'aventurier revient pour le HuffPost Maroc sur cet exploit "100% énergies propres".

HuffPost Maroc: Vous avez fait le tour du monde en avion solaire. Est-ce que le Bertrand Piccard d'il y a 50 ans s'imaginait réaliser cet exploit un jour?

Bertrand Piccard: Cet exploit précisément, non. Je ne m'y attendais pas parce que les possibilités de le faire sont venues au courant de ma vie. Mais j'ai toujours voulu être un explorateur, un pionnier, aller là où les autres n'avaient pas osé aller et montrer que l'impossible était possible.

Qu'est-ce qui vous a poussé à accomplir cet exploit?

Quand j'ai fait le tour du monde en ballon, en 1999, j'étais vraiment limité par les réserves de carburant et j'ai tout juste réussi. Il restait 40 kilos de gaz sur les 3.700 kilos du départ. C'est là que je me suis dit qu'il fallait vraiment passer à un autre paradigme. Il faut arrêter d'être dépendant des énergies fossiles, il faut s'ouvrir à d'autres technologies, et j'avais envie de le montrer avec un avion solaire qui volerait jour et nuit.

Qu'est-ce qui vous a motivé tout au long de ce projet?

Le fait que ce projet était profondément utile. Parce que quand vous avez la possibilité de prouver que les technologies propres permettent d'accomplir l'impossible, cela permet de montrer à quel point notre monde pourrait être plus propre et plus efficient dans tous les domaines, et pas seulement l'aviation. Solar Impulse, c'est devenu, pour moi, une partie de ma vie. Ce n'est pas qu'un projet.

Quel a été votre plus beau souvenir de ce périple?

Il y a eu beaucoup de moments fantastiques pour le pilote que je suis, d'autres pour l'initiateur de Solar Impulse que je suis. Il y a eu des couchers et des levers de soleil incroyables sur les océans et les déserts, c'était grandiose. Mais s'il faut prendre un moment vraiment marquant, c'est quand je me suis exprimé par téléphone satellite depuis le cockpit de Solar Impulse au-dessus du Pacifique. Je me suis entretenu avec Ban Ki-moon, qui était au siège des Nations unies pendant que les chefs d'Etat signaient l'accord de Paris. C'était, pour moi, le sens même de l'aventure Solar Impulse.

... Et, au contraire, les moments les plus difficiles?

Les moments difficiles étaient au sol, pas en l'air. Il y a eu des problèmes pour obtenir les autorisations et les financements. Il y a eu des difficultés techniques et météorologiques. Un mois d'attente au Japon, avant de pouvoir rejoindre Hawaï. Un mois et demi en Chine, bloqué par le mauvais temps. C'était décourageant mais on s'est toujours accrochés. Quand on part à l'aventure, il faut réaliser que si c'était facile, quelqu'un l'aurait déjà fait avant vous.

Vous avez effectué plusieurs vols au Maroc. Qu'est-ce qui vous lie à ce pays?

Nous ne sommes pas passés par le Maroc pendant le tour du monde, mais avant. Pendant les quinze ans du projet, l'un des moments les plus marquants a été notre arrivée, en 2012, à l'aéroport de Rabat. Il y avait une superbe ambiance, un accueil chaleureux de la part des autorités, du gouvernement, des industriels et de tous ceux qui venaient voir de leurs propres yeux que les technologies propres pouvaient faire des choses incroyables. C'était aussi le début du programme solaire marocain lancé par le roi à Ouarzazate. Quatre ans plus tard, la station Noor a été inaugurée et Solar Impulse a fait le tour du monde.

Quel bilan dressez-vous de la COP22?

Une excellente organisation par le Maroc, et une crédibilité vu le programme d'énergies renouvelables déployé par le pays. Au niveau de la COP elle-même, j'ai l'impression qu'il y en a deux: celle des négociations, qui va lentement, et celle de la société civile et des entreprises, qui veulent aller très vite, qui savent qu'il y a des solutions rentables, qui voient que l'on produit de l'énergie moins chère avec du vent et du soleil qu'avec du pétrole, du gaz ou du charbon, et qui par conséquent veulent pousser les gouvernements à aller plus vite. Autrefois, c'était l'inverse.

Selon vous, arrivera-t-on un jour au "100% énergies renouvelables"?

On arrivera au "100% énergies renouvelables", mais certains domaines seront les derniers à en profiter, notamment l'aviation et les bateaux. Parce que ce n'est pas facile de produire sa propre source d'énergie quand on a relativement peu de surface. Je pense que l'aviation commencera d'abord par être électrique avec des batteries chargées au sol. Des panneaux solaires comme à Ouarzazate pourraient permettre de recharger les batteries des avions pour des vols court courrier. Vous pourriez très bien avoir 50 passagers dans un avion purement solaire pour faire un Ouarzazate-Rabat.

Avez-vous des projets de partenariat avec des entreprises marocaines pour développer cela?

Plus que ça, j'ai lancé l'Alliance mondiale des technologies propres à l'occasion de la COP22. C'est une manière de permettre à tous les acteurs de ce domaine de créer un réseau où ils vont pouvoir se connaître, s'encourager, se financer, se racheter et se vendre, développer leurs technologies. Notre rôle, c'est de les mettre en réseau et d'amener ensuite toutes les solutions technologiques propres aux négociateurs, aux gouvernements, pour montrer ce qui est faisable. Toutes les entreprises marocaines intéressées par les énergies propres sont donc les bienvenues.

Quel message souhaitez-vous adresser à ceux qui voudraient se lancer dans ce genre d'aventure, ou dans le domaine des énergies propres?

Je leur dis que c'est l'avenir du monde, et que si quelqu'un leur dit que ce n'est pas possible, il ne faut pas l'écouter. Il y a des rétrogrades partout. Les jeunes doivent avoir des rêves, essayer de les réaliser, se dépasser eux-mêmes. Ils doivent sortir du marasme ambiant. Il faut aussi réaliser que, si l'on veut être créatif, il faut travailler avec des gens différents. La diversité est fondamentale, que ce soit en matière de technologies, de politique, de religion, de science... C'est en étant avec des gens qui pensent autrement que l'on arrive à s'enrichir intérieurement.

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