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Pierre Rabhi: "Nous sommes beaucoup dans l'avoir, et très peu dans l'être"

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PIERRE RABHI
PIerre Rabhi, pioneer of agro-ecology in France, visiting Tunisia in June 2013. | Thierry Bresillon
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PORTRAIT - Son nom s'est imposé depuis le début des années 70 comme une figure emblématique de l'agriculture écologique. Vendredi 5 octobre, Pierre Rabhi donnait une conférence à l'église Notre Dame de Lourdes à Casablanca.

Il est 19 heures lorsque l'agriculteur et essayiste fait son apparition sur scène. Devant lui, plusieurs centaines de personnes entassées qui buvaient religieusement ses paroles. On connaissait Pierre Rabhi pour son action en faveur d'une agriculture qui respecte son environnement, mais on ignorait que l'homme de 78 ans était capable d'attirer autant de monde lors d'une conférence à la veille de la COP22.

Il faut dire que Rabhi a déjà un demi-siècle de militantisme derrière lui. Né en Algérie en 1938 sous le nom de Rabah Rabhi, il deviendra Pierre, lorsqu'il se convertira brièvement de l'islam au christianisme, afin d'occulter définitivement la religion de sa pensée.

A cinq ans, il est confié par son père à un couple de Français présents en Algérie pendant l'occupation. Ce qui facilitera son périple en France lorsque la guerre éclate dans son pays natal en 1954.

Ces traumatismes marquent sa vie et façonnent sa pensée. "Je souhaitais revenir à la terre, coûte que coûte", a-t-il raconté. A Paris, il rencontre sa femme, avec qui il a eu plus tard cinq enfants et décide de devenir paysan en s'achetant un terrain en Ardèche, sur un territoire aride.

Les débuts ne seront certainement pas faciles, vu la nature du sol, mais Rabhi fera tout pour y parvenir. "Fertiliser un terrain aride n'est pas chose aisée, mais c'est possible. Et j'ai fait tout pour le prouver et le transmettre aux autres."

Superstar de l'agriculture écologique malgré lui

Aujourd'hui, et depuis plusieurs années, Pierre Rabhi se rend aux quatre coins du globe pour former aux pratiques de l'agriculture respectueuse de son environnement, ou juste pour inspirer à travers son discours, comme il l'a fait vendredi à Casablanca.

Car après des années difficiles où il peinait à insuffler la vie à sa ferme, il y est finalement parvenu et a acquis assez d'expérience qu'il a souhaité transmettre à tout ceux que cela intéresse.

C'est en 1978 qu'il est appelé en tant que spécialiste de la question. Il se charge de la formation en agroécologie par le Centre d'étude et de formation rurales appliquées en France. Plus tard, il s'envolera vers d'autres cieux et accumulera les expériences.

D'abord au Burkina Faso, puis dans plusieurs pays en Afrique et au Moyen-Orient. Il travaille sur plusieurs projets ayant trait à l'agriculture écologique en Mauritanie, au Bénin, au Togo, mais aussi au Sénégal, en Tunisie, en Algérie, au Maroc et en Palestine.

"Ma seule motivation est d'inspirer et d'aider toutes les personnes qui veulent construire un projet de société différent", a déclaré celui qui est devenu l'une des figures les plus importantes de l'altermondialisme.

pierre rabhi

Parallèlement, Rabhi publie plusieurs essais chez différentes maisons d'édition françaises, où il fait régulièrement part de sa pensée. En 2005, alors que sort "Graines de possibles, regards croisés sur l'écologie", avec Nicolas Hulot, Libération lui consacre sa page dédiée au portrait du jour, sobrement intitulée "Terre promue".

La sobriété heureuse, son mantra

En 2010, Pierre Rabhi publie "Vers la sobriété heureuse", chez Actes Sud. Un essai d'un peu moins de 150 pages où il explique enfin son mantra, l'idéologie qui guide ses actions, et qu'il appelle "la sobriété heureuse".

Si cette pensée adoptée par l'agriculteur peut paraître inaccessible, elle est tout de même facile à l'assimilation. Rabhi souhaite que les citoyens appréhendent notre société de consommation avec plus d'éthique. Et ce mantra, il le puise dans l'histoire de ses ancêtres.

"Je viens d'un milieu sobre. Mes ancêtres étaient des nomades. Ils avaient donc pour règle de ne transporter que ce qui est nécessaire, indispensable. Je suis né dans une civilisation où l'on va à l'essentiel", explique-t-il.

La notion de sobriété, il la voit comme un concept salvateur par rapport à "une société qui fonctionne selon la frustration programmée". "Nous sommes beaucoup dans l'avoir, et très peu dans l'être", déplore Rabhi, pour qui ce mode de vie ne peut générer que des disparités entre les citoyens.

Sur sa vision du travail, il explique: "au lieu d'accumuler de l'argent, je préfère répondre à mes besoins propres et libérer du temps pour mon bien-être, au lieu de m'acharner dans le travail pour posséder des choses qui ne sont sûrement pas importantes."

Car après tout, le but de chacun est d'être heureux. "Si vous avez beaucoup d'argent, vous pouvez acheter toutes les choses que vous souhaitez, mais vous ne pourrez jamais acheter de la joie", dit Pierre Rabhi, presque naïf, mais très convaincu par sa pensée.

C'est pour cela que l'agriculteur et essayiste appelle à "un équilibre entre la nécessité d'avoir (posséder des choses, ndlr) parce que nous sommes des êtres matériels après tout, et de faire en sorte que la dimension intérieure de l'humain soit également nourrie".

Pierre Rabhi et les femmes marocaines

En 2011, Pierre Rabhi a un nouveau projet en tête, celui d'impliquer les femmes dans son projet d'agriculture écologique, tout en leur permettant d'être plus autonomes. A travers l'association fotosintesia, dont il est proche, il lance le projet Femmes semencières.

"A travers ce mouvement, nous souhaitons assurer la reproduction et la conservations de semences vivantes et reproductibles", a-t-il expliqué. En 2014, soit trois ans après le lancement du projet, le mouvement Femmes semencières s'exporte dans plusieurs pays, dont le Maroc, où quatre sites agricoles, très différents les uns des autres, sont concernés: un site montagneux à Ghafsay, un site aride près de Marrakech, un autre oasien à Errachidia et un dernier périurbain à Dar Bouazza, près de Casablanca.

A travers ce projet, Pierre Rabhi souhaite donner le pouvoir aux femmes, afin qu'elles participent activement à la mise en place d'une approche écologique de l'agriculture au Maroc.

C'est pour cela qu'il se déplace régulièrement au Maroc afin de former les participantes et de mettre à disposition le matériel nécessaire afin de permettre à ces femmes de lancer des activités qui génèrent du revenu grâce à l'agriculture écologique.

Et les résultats sont plutôt probants. En deux ans, près de 200 femmes ont bénéficié de sessions de formation, qui leur ont permis de maîtriser les outils nécessaires à la pratique de l'agro-écologie et à la production des semences locales. Trois banques de conservation des semences ont ainsi été installées dans trois des sites auxquels le projet se consacre. Elles sont entièrement gérées par des femmes issues du milieu rural.

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