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Pourquoi notre architecture est toujours plaquée de symboles arabo-musulmans?

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TANGER
Palais des arts de Tanger
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ARCHITECTURE - La préfecture de Salé, les gares ferroviaires de Fès et Marrakech, le Musée Mohammed VI d'art moderne et contemporain ou encore le Palais des arts de Tanger, qui ressemble à s'y méprendre à un palais des mille et une nuits. Ces édifices publics ont un point en commun: l'usage d'éléments architecturaux mauresques avec des matériaux modernes comme le béton.

Si cette approche architecturale fait référence au patrimoine marocain pour certains, elle agace d'autres, qui estiment que les voûtes, arcatures et arabesques étaient propres à des méthodes de construction d'antan, puisqu'elles se justifiaient par les matériaux utilisés à l'époque.

Toitures en tuiles, arcatures sculptées et dômes en béton... L'effort de faire référence à l'identité architecturale marocaine peut être louable, mais il reste souvent en surface. Car ces édifices sont pour la plupart construits avec des matériaux d'aujourd'hui et se contentent d'ornements superficiels du passé.

la préfecture de salé

Et ces constructions ne sont que l'exemple d'une pratique qui se répand depuis le protectorat, où les architectes et urbanistes en fonction ont créé un style émanant d'une esthétique locale, mais reposant sur une structure moderne. Cela se voit aujourd'hui dans l'édification de villes nouvelles a priori modernes et plaquées en surface de symboles mauresques.

De quoi cette pratique est-elle le symptôme? Est-ce vraiment ça l'aboutissement de l'architecture marocaine d'aujourd'hui? Le HuffPost Maroc a recueilli l'analyse d'architectes marocains ayant fait le choix de la contemporanéité comme langage architectural, sans pour autant tourner le visage à leur identité.

"On ne peut produire que dans le contexte dans lequel on vit"

"Aujourd'hui, nous sommes entrés dans une ère globalisée, où l'on ne peut faire abstraction des innovations techniques observées", explique au HuffPost Maroc Younes Diouri, architecte fondateur de l'agence Narrowminded Architects, basée à Paris et Tanger. Pour le trentenaire diplômé de l'Ecole d'architecture de Versailles, la culture marocaine et le monde musulman ont toujours été dans une démarche de recherche de qualité. "Le monde arabo-musulman a été moderne à l'époque. On ne peut pas rester bloqué dans une certaine écriture, alors que la démarche même de nos ancêtres consistait à innover."

Un constat partagé avec son confrère Mohamed Lahlou Kitane, un jeune architecte casablancais qui vient d'ouvrir son agence à Casablanca. "Faire le choix de l'architecture mauresque aujourd'hui revient à faire du pastiche", tranche-t-il. Pour Kitane, le problème de cette tendance qui s'étend sur l'architecture s'explique par "une vision qui reste en surface de ce qu'est l'architecture marocaine et qui reproduit des clichés plutôt que l'essence même de notre patrimoine".

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Mais qu'est-ce que l'architecture marocaine d'abord? Existe-t-il une définition précise de cette lecture locale de l'architecture? "L'architecture marocaine est multiple", répond Omar Tijani, architecte co-fondateur de l'agence G3A, qui a conçu la gare ferroviaire de Casa Port. Pour lui, le choix de l'architecture contemporaine est une évidence, que ce soit par rapport à l'architecture d'aujourd'hui ou de toute production artistique. "On ne peut faire autrement que d'être contemporain, de s'intégrer dans son temps, et d'être conscient des problématiques d'aujourd'hui. On ne peut produire que dans le contexte dans lequel on vit", clame-t-il, précisant que ses positions reflètent celles de son agence d'architecture.

La surexploitation des symboles traditionnels

Et si la création architecturale marocaine est aujourd'hui marquée par le "pastiche", c'est qu'elle vit une période de crise, selon Younes Diouri. "Aujourd'hui, nous vivons dans une crise sémiotique. Nous avons été déphasés par le moment colonial. Cette période a provoqué une rupture dans notre vocabulaire architectural. Ce qui fait qu'aujourd'hui, nous ne parvenons pas à retrouver notre propre façon de penser l'architecture. A la place, on plaque des symboles rapides comme ce qu'on a identifié comme architecture marocaine".

"Nous sommes une société en recherche d'identité", renchérit le co-fondateur de G3A. Pour lui, il y a un vrai débat à provoquer sur ce qu'est l'identité marocaine. "Est-ce qu'on est arabes? Berbères ou africains? Est-ce qu'on peut se permettre d'être tout cela à la fois? L'architecture ne peut être que le reflet de ce questionnement, parce qu'elle est le reflet de la société. Et dans ce domaine, c'est encore plus violent parce que les interventions sont très visibles, contrairement à l'écriture d'un livre ou la réalisation d'une toile qui ont un impact ponctuel".

gare fes

En effet, un projet architectural, peu importe sa taille ou son importance, reste une trace indélébile. Une trace qui exprime les préoccupations de l'époque où il a été bâti. "La voûte, par exemple, est authentique parce qu'elle est logique. Lorsqu'on a décidé par le passé de construire des voûtes, c'est parce que le matériau utilisé nécessitait cette forme. Aujourd'hui, c'est incompréhensible de revenir vers de telles formes en les reproduisant en béton. Cela n'a aucun sens", explique l'architecte casablancais Mehdi Berrada.

Une compréhension superficielle de l'histoire

Et cette exploitation des voûtes, des arcatures, du zellige et des motifs traditionnels, elle s'explique par une compréhension superficielle de l'histoire de l'architecture marocaine. "Il y a des fondements de l'architecture que l'on a oubliés. Aujourd'hui, certains s'intéressent uniquement à la symbolique", se désole le Tangérois Younes Diouri, qui met en cause les autorités pour ce choix de l'architecture des artifices. "Les élus projettent une idée étriquée de l'identité marocaine, et appellent les architectes à se diriger vers ce type de construction. Mais aucune directive, qu'ils invoquent souvent à tort, n'a vraiment été formulée", estime-t-il.

Le jeune architecte assure même que son agence a, par le passé, été écartée de concours publics d'architecture, parce qu'elle fait le choix d'une écriture contemporaine. "Sur beaucoup de projets, nous avons été consultés par des associations qui souhaitaient réaliser des bâtiments avec des budgets alloués par l'Etat. Alors que ces associations voulaient des édifices contemporains, les autorités leur recommandaient des choses beaucoup plus pastichées."

Omar Tijani, lui, dénonce une "auto-censure" des architectes. "Participer à un concours est assez lourd pour une agence en termes de moyens. Et les architectes font des concours pour les gagner. Il s'agit de plaire à un jury, et cela dépend également de ses affinités. C'est pour cela qu'il faut avoir du courage et être conscient de l'ensemble des paramètres pour apporter une réponse juste, qui ne vire par vers le pastiche".

Accorder une lecture nouvelle à notre héritage architectural

Mais alors, devrait-on laisser notre passé derrière nous et opter pour une écriture architecturale globalisante? Pas nécessairement. Car s'inspirer de l'histoire ne signifie pas uniquement reproduire des symboles à tout va. "Une architecture qui correspond à des nécessités climatiques et économiques s'insère nécessairement dans son contexte culturel. Rien ne sert de justifier la marocanité par des courbes et arabesques", répond Mehdi Berrada.

gare marrakech

"On peut toujours puiser dans des références historiques et s'inscrire dans une identité marocaine. Cela peut se faire en s'inspirant du site, du climat, de l'usage des matériaux locaux et de la géographie", détaille le co-fondateur de l'agence G3A.

Cela cantonnerait-il pour autant l'expression architecturale à l'espace dans lequel elle s'insère? Non. "Concevoir avec sincérité et honnêteté, avec les matériaux locaux dont on dispose, en faisant appel à des techniques locales, peut renouveler notre écriture architecturale, et concevoir un langage qui pourrait être compris à l'international, à l'ère de la globalisation", défend Younes Diouri.

Pour Mohamed Lahlou Kitane, cette inspiration devrait être puisée dans les codes fonctionnels, et non esthétiques. "Il y a des choses formidables qui peuvent être reprises sans tomber dans le pastiche, comme les systèmes d'éclairage, la circulation, l'isolation ou encore le côté écologique que l'on retrouve dans l'architecture vernaculaire".

Faire de l'architecture contemporaine marocaine ne devrait également pas calquer les codes occidentaux, selon Mehdi Berrada. "Par exemple, lorsque l'on conçoit de l'habitat, on ne peut pas facilement se permettre de faire des baies vitrées transparentes comme si l'on était à Malibu. Et c'est là où l'écriture architecturale locale peut s'exprimer, en étant le reflet du mode de vie local et en étant en cohérence avec ce que nous sommes".

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