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Au Maroc, le sentiment de "hogra" expliqué par des sociologues

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HOCEIMA MOROCCO
A Moroccan shouts as thousands of Moroccans protest against the death of Mouhcine Fikri last Friday, with placard reading "mash us of respect us", in the northern city of Hoceima in Rabat, Morocco, Sunday, Oct. 30, 2016. Crowds of Moroccans are protesting, seemingly incensed by the death of a fisherman crushed to death in a garbage truck. (AP Photo/Abdeljalil Bounhar) | ASSOCIATED PRESS
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INDIGNATION - La mort atroce de Mohcine Fikri, le jeune marchand de poisson à qui les autorités de la ville d'Al Hoceima, dans le nord-est du Maroc, ont confisqué sa marchandise, continue de susciter l'indignation des Marocains.

Âgé de 31 ans, Mouhcine Fikri est mort vendredi soir, écrasé dans un camion-benne de ramassage d’ordures, pendant qu’il tentait de mettre fin à la destruction de sa marchandise. La scène, aussi insupportable soit-elle, a été filmée et massivement partagée sur les réseaux sociaux.

Lundi soir, de nouvelles manifestations ont eu lieu dans certaines villes du Maroc, dont Rabat, Casablanca et Al Hoceima. "Mouhcine Fikri n’est pas la seule victime de l’humiliation et de la violence", regrettait Taib Madmad, étudiante et membre de l’Association marocaine pour les droits de l’Homme, au micro d'Euronews.

Mépris, oppression et injustice

Une chose est sûre: Mohcine Fikri est devenu aujourd'hui, comme d'autres avant lui, un symbole de la "hogra" marocaine. Car s'il est une revendication qui a été scandée dans à peu près tous les rassemblements organisés ces dernières jours au Maroc, c'est justement la "fin de la hogra". Que veut dire ce mot au juste? De quoi est-il le résultat et qui en sont les "victimes"?

"Pour penser le terme 'hogra'- c'est-à-dire le mépris du pouvoir à l'égard des populations et le sentiment d'injustice ressenti par les démunis-, il faudrait interroger les définitions socialement construites qu'en produisent les médias lorsqu'ils le relient à tel ou tel drame humain, notamment celui qui s'est produit vendredi soir à Al Hoceima. On cherche à donner du sens aux images en utilisant ce terme et cela depuis la fin des années 80", explique au HuffPost Maroc Jean Zaganiaris, sociologue et enseignant-chercheur au Centre de recherche économie, société et culture (CRESC) de l'École de gouvernance et d'économie (EGE) de Rabat.

"Intériorisation silencieuse de la domination"

"Toutefois, il ne faudrait pas en déduire que la "hogra" est simplement une production médiatique; le terme renvoie aussi à cette souffrance, à cette intériorisation silencieuse de la domination et de l'humiliation de la part des dominés. Il est important de la prendre en compte au sein du champ politique, par-delà le regard misérabiliste et compassionnel. L'enjeu est de trouver des solutions, de penser des principes de justice à partir d'une compréhension humaine et empirique de l'existant", souligne-t-il.

Abdessamad Dialmy, sociologue, membre fondateur de l'Association arabe de sociologie (AAS) et professeur à l’Université Mohammed V de Rabat, va plus loin. "Lorsque le Marocain parle de hogra, il se réfère au fait d’être méprisé, injustement traité, d’avoir le sentiment de ne pas être un citoyen. Ce sentiment reflète et renvoie à un Etat de non droit, fondé sur la notion d’une force supérieure, seigneurale, caïdale ou makhzénienne, à laquelle on doit tout et qui ne vous doit rien", écrivait-il dans une tribune publiée en 2011, consacrée au sujet.

Du "respect, simplement"

Pour lui, l'Etat est le principal moteur de la hogra au Maroc. "Le Maroc d’aujourd’hui a hérité de ce long passé d’absolutisme et de despotisme. Son peuple se sent Mahgour (victime de hogra), parce qu’il a l’impression que la loi est appliquée seulement contre les gens qui n’ont rien et qui ne sont rien. Ceux qui n’ont ni argent ni relations ni titre. Le Marocain moyen se sent injustement traité, impuissant et frustré face aux différentes formes que prend l’abus de pouvoir ou le viol de la loi. La cause déterminante de la hogra, c’est donc l’Etat de non droit. C’est là le composant fondamental et fondateur de la hogra, sa cause déterminante".

Dans sa définition de la "hogra", Mohammed Ennaji, historien, sociologue, économiste et professeur à l'université Mohammed V de Rabat, renvoie aussi au sentiment de la citoyenneté qui, pour lui, est quasi absent chez les citoyens marocains.

"Ce mot n’est pas un concept forgé par la réflexion, par l’histoire et par la lutte des classes. Il marque à mon sens un retard et non pas une avancée, un repli et non un pas en avant, une attaque, une révolte d'esclaves et non une révolution d'hommes libres. Ce mot est un cri de désespoir et non pas une exclamation de colère et de refus", explique-t-il au HuffPost Maroc.

"Ce mot n’est pas moderne, il ne saurait l’être. Il est même archaïque. Il ne demande pas la liberté mais la considération, il est presque pitoyable parce qu’il réclame en sourdine la pitié. Il ne demande pas les droits légitimes comme l'accès à l’éducation, à la propriété, au travail et à l’égalité. Il demande simplement du respect, et cela on le fait dans une supplique et non pas dans une revendication légitime: non, non, j’exige mes droits de citoyen moderne, que je ne demande à personne, je ne veux pas de leur considération mais je ferai tout pour récupérer mon dû, ce qu’ils m’ont pris, ce qu’ils m’ont volé", déclare Mohammed Ennaji.

Un mal algérien, aussi

Parmi les définitions que l'on peut trouver du terme "hogra" sur la toile, il y a celle-ci: "Emprunt du dialectal algérien qui définit le dédain, le mépris, l'oppression, l'injustice ou l'excès de pouvoir dont les autorités font preuve en toute impunité à l'égard de la population qu'elles gouvernent".

Car le sentiment de "hogra" n'est pas un mal propre aux Marocains. En Algérie, ce mot est bien connu de tous. "Dans ma patrie, il anéantit les hommes et les femmes et pousse les jeunes à périr par les flammes et à traverser la mer à la rame pour sauver leurs âmes et pouvoir rêver du sésame", écrivait en 2011, Rachid Mouaci, dans un édito publié par le quotidien algérien Le Matin.

"Ce mot qui nous a tout pris, c'est le mépris, l'indifférence, l'insolence, l'injustice, l'humiliation, l'abus de pouvoir... non, réellement, il n’a pas d’équivalent sémantique ni en français ni en d'autres parlers, il faut être citoyen de ma nation pour comprendre sa définition". Et peut-être aussi citoyen marocain.

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