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Le PDG de Centrale Danone veut redorer l'image du lait au Maroc (INTERVIEW)

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Didier Lamblin, PDG de Centrale Danone, lundi 31 octobre 2016 à Mediouna. | Centrale Danone
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FILIÈRE LAITIÈRE - Lundi 31 octobre, à la veille de la COP22 qui doit se tenir à Marrakech du 7 au 18 novembre, le top management de Centrale Danone a présenté à la presse un échantillon de son programme "Hlib Bladi", à travers la coopérative "Al Fajr", située à Mediouna, dans la région de Casablanca. Lancé en 2014 avec le soutien du ministère de l'Agriculture, ce programme vise à augmenter les revenus laitiers de 10.000 petits éleveurs du Maroc à l’horizon 2020.

Profite-t-il vraiment aux éleveurs de vaches laitières? Faut-il y voir une initiative relevant du marketing vert, à l'approche de la COP22? Et plus globalement, quelles sont les ambitions de Danone au Maroc? Eléments de réponses avec Didier Lamblin, PDG de Centrale Danone.

HuffPost Maroc: En quoi consiste le programme Hlib Bladi ?

Didier Lamblin: C'est un projet qui est d'abord accessible à de petits producteurs qui font partie de coopératives locales qui auront envie de vivre quelques années avec Centrale Danone pour améliorer la qualité de production de leur lait, que ce soit en quantité ou en qualité. En même temps, il s'agira de les immerger dans un environnement où ils apprendront à mieux respecter la terre et l'ensemble des ressources, qui deviennent rares sur notre planète.

Cela demande des efforts, parce que c'est quelque chose qui s'apprend sur le terrain, et qui nécessite de l'entraînement et du coaching. Pour ceux qui ont vraiment une volonté concrète, on arrive à des résultats, comme ceux que l'on voit aujourd'hui et qui sont assez extraordinaires. Le rendement laitier des vaches a doublé dans une durée qui est relativement modeste: une année seulement. Passer de 14 à 30 litres, c'est absolument incroyable, ça change la vie, ceci avec un coût de production qui a significativement diminué.

Au lieu d'être dépendants du fourrage qu'ils achètent à l'extérieur, on leur apprend sur les deux ou trois hectares qu'ils ont dans leur exploitation, après une analyse du sol, à produire leur propre fourrage. Celui-ci sera adapté à la nutrition de leurs vaches, leur coûtera moins cher et aura une consommation moindre en eau.

Nous aidons aussi les éleveurs à conserver ce fourrage dans les meilleures conditions, pour qu'il reste bien humide et qu'il constitue une alimentation riche pour les bêtes.

Certes, dans une grande ferme, on aurait pu faire un autre choix. Mais ce n'est pas la volonté de Danone. Les producteurs sont une richesse. Ce sont des gens qui créent une stabilité sociale dans la campagne. Si on n'agit pas, on contribuera à la désertification de la campagne. Si les familles n'ont pas des revenus décents, ils n'auront qu'une seule envie, celle de partir en se disant que la ville sera meilleure. Les expériences montrent que ce n'est pas souvent vrai.

Pourquoi cette présentation se tient-elle aujourd'hui dans la coopérative de Mediouna et pas ailleurs?

Nous l'avons faite ici parce que c'est une coopérative qui a une histoire dans ce genre de projets, et qui est parvenue aux meilleurs résultats. Nous avons aussi voulu le faire ici par reconnaissance. On aime célébrer ceux qui travaillent beaucoup et qui fournissent beaucoup d'efforts. Cette journée leur est dédiée.

L'initiative relève-t-elle du marketing vert, à l'approche de la COP22?

Ce sont des mots qu'on entend très souvent, même sans parler de la COP22. Si vous regardez le travail qu'on fait dessus en Afrique ou en Amérique latine, c'est notre quotidien. On est une société qui est née en 1850 sur la partie fromagère, en 1919 sur la partie yaourt et si, quelque part, cette entreprise est devenue ce qu'elle est, c'est grâce à l'amont.

On a besoin de lait. Dans tous les pays en voie développement, le lait manque. Si on ne développe pas ce type de programme, demain, ce sera fini pour nos ambitions africaines. On pourrait se satisfaire de travailler avec les pays développés, mais la volonté aujourd'hui, c'est de créer une mission qui parle pour tous. Quand vous regardez le développement de Danone, vous verrez que là où il est le plus fort, c'est en Amérique latine, en Afrique et en Asie. Ce sont des continents qui, jusqu'ici, n'avaient pas les ressources pour produire du lait.

Je suis arrivé au Maroc en février, dans mes trois premiers mois j'ai fait 22.000 kilomètres pour aller rencontrer mes producteurs, mes salariés, les walis et les gouverneurs, par politesse, pour me présenter et leur expliquer ce que j'ai envie de faire. C'est dans nos gènes.

Parmi les objectifs tracés au lancement du programme en 2014, l'augmentation des revenus des éleveurs et de leur production, qu'en est-il aujourd'hui?

Aujourd'hui, nous sommes sur un échantillon de 1.600 producteurs, sur une augmentation de la collecte qui, dans les meilleures installations, a doublé. L'augmentation est en moyenne de 40%, avec un coût de production qui a été significativement réduit. Le plus faible est de 20%, et dans certains cas de 50%. C'est très concret.

On est aussi en train de se doter des moyens de traquer l'impact sur l'environnement, sur l'économie de l'eau, sur l'amélioration du potentiel de la terre, à travers des engrais qui la nourrissent plutôt que la détruisent. Une société comme l'OCP prend à son niveau beaucoup d'initiatives, et aujourd'hui, nous souhaitons y contribuer.

Où en est le programme de formation au profit des éleveurs que prévoit le programme?

Il a été lancé il y a 18 mois, puis testé et piloté. Maintenant, il est développé par nos attachés culture, qui visitent les producteurs et qui les forment. On travaille pour les aider sur l'hygiène, sur la bonne tenue des étables, pour les sensibiliser sur les manières de tirer les meilleurs ressources de la terre sans la détruire, comment limiter la consommation d'eau, comment faire face à une maladie des vaches et éviter d'avoir recours à des antibiotiques. On leur explique que si c'est nécessaire, le lait ne pourra pas être prélevé, et que c'est un sacrifice qu'il faut consentir.

C'est une formation de terrain qui accompagne les éleveurs, y compris les femmes. Dans ce sens, nous avons fait en sorte d'ouvrir notre équipe d'agents de relations culture à des femmes, parce que sinon, nous ne rentrons pas dans les maisons.

Vous avez signé une charte en mai dernier avec le ministère de l'Agriculture. Comment ce département vous soutient-il concrètement dans cette initiative?

Cette charte (présentée lors de la 11e édition du Salon international de l'agriculture au Maroc, ndlr) a pour vocation de mettre en avant des accords et des principes généraux sur la collecte de lait, qui s'appliquent à l'ensemble des adhérents à la Fédération nationale de l'industrie laitière. J'ai présidé l'initiative, mais l'ensemble de mes collègues étaient présents, dont ceux qui dirigent Jibal ou encore Les Domaines. Nous sommes partis sur une base acceptable pour tous. Néanmoins, nos standards, à Danone, sont bien au delà.

Par exemple, on n'a pas garanti, dans cette charte, la non-utilisation d'antibiotiques, parce qu'on est les seuls à le faire. Nous avons plutôt cherché à établir quelque chose qui puisse constituer une base de départ, en disant: faisons en sorte de se donner du temps, d'être mesurés par l'ONSSA, parce que le ministre a bien dit dans son allocution au SIAM que l'ONSSA doit jouer le rôle du gendarme pour vérifier que derrière les paroles, il y a bien des actes. Globalement, ça se passe bien, puisque nous n'avons pas eu de rappel à l'ordre de qui que ce soit sur le sujet. Peut-être qu'au SIAM prochain, on ira plus loin dans les engagements qu'on prendra.

Il y a, aujourd'hui, un dénigrement du lait qui vient du Maroc ou d'autres pays étrangers, ainsi qu'un besoin de continuer à améliorer l'image du lait, la façon avec laquelle il est collecté et transporté. Cette charte dit concrètement: mettons-nous d'accord pour peu à peu améliorer l'image catégorielle du lait.

L’année 2015 peut être qualifiée de paradoxale pour Centrale Danone, avec un ralentissement de ses revenus et une hausse du résultat net. Quels sont aujourd'hui vos perspectives de croissance à moyen terme?

On croit beaucoup au Maroc, on croit beaucoup à son marché et si Danone a décidé de racheter cette société sur proposition des anciens actionnaires, c'est qu'on voit du potentiel pour le Maroc, terre d'Afrique. Nous sommes en train de repartir en croissance, et nous retrouvons des mois qui redeviennent positifs, avec l'ambition de remettre cette société sur le chemin de la croissance, une croissance pérenne.

On veut faire en sorte de s'appuyer sur deux business: notre business traditionnel qui est la marque Centrale, avec le lait, le beurre, le fromage, et la marque Danone, avec des produits fermentés d'une consommation plus moderne. On avait un peu oublié Centrale: en ce moment, on lui redonne toute sa place.

Ces deux business se mettent en situation de repartir en croissance, et c'est positif pour l'avenir, y compris pour celui de nos producteurs, qui auront la possibilité d'écouler leur lait.

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