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Le bilan en demi-teinte de l'opération française Sangaris en Centrafrique

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CENTRAFIQUE
Le ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian en compagnie de soldats français de l'opération Sangaris à Bangui, le 7 juillet 2014. | DR
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INTERNATIONAL - Après presque trois ans, l'opération française Sangaris en République centrafricaine (RCA) s'achève officiellement lundi 31 octobre. Le ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian est attendu dès dimanche soir à Bangui pour acter la fin de l'opération, qui devait mettre un terme aux tueries intercommunautaires dans le pays.

"Nous fermons une opération parce que cette opération a été un succès", a assuré Jean-Yves Le Drian le 19 octobre devant l'Assemblée nationale à Paris. "Nous avons évité des massacres de masse (...) permis un processus de réconciliation intercommunautaire, la reconstitution de l'État centrafricain, une élection présidentielle, des élections législatives", a-t-il énuméré.

Lancée dans l'urgence en décembre 2013, l'opération livre pourtant un bilan en demi-teinte. Si elle a permis d'arrêter les tueries de masse, l'intervention des forces françaises, marquée par des accusations d'abus sexuels, n'est pas parvenue à neutraliser les bandes armées qui terrorisent la population.

1061 jours d'opération

En décembre 2013, la Centrafrique est ravagée par la violence et le chaos depuis le renversement en mars de François Bozizé par les groupes rebelles de la Séléka. Les multiples exactions commises par cette rébellion à dominante musulmane contre les populations majoritairement chrétiennes ont débouché sur la création de milices d'autodéfense anti-balaka, principalement composées de villageois. Celles-ci s'en sont pris à leur tour aux civils musulmans, plongeant le pays dans une crise sécuritaire, humanitaire et politique.

Au matin du 5 décembre, une explosion de haine embrase Bangui: des centaines de cadavres jonchent les rues. Des miliciens anti-balaka, infiltrés dans la capitale, ont lancé une vaste offensive dans plusieurs quartiers de la capitale, massacrant de nombreux civils musulmans et entraînant des représailles sanglantes des combattants Séléka contre la population.

Quelques heures plus tard, la France, intervenue plusieurs fois déjà dans son ancienne colonie depuis son indépendance en 1960, lance "Sangaris", du nom d'un petit papillon rouge. L'opération française "sera rapide", elle "n'a pas vocation à durer", annonce le président François Hollande, moins d'un an après la neutralisation de groupes armés jihadistes au Mali, débutée en janvier 2013. En réalité, la prolongation de l'opération sera votée par le Parlement dès février 2014.

Jusqu'à 2500 soldats français mobilisés

L'opération Sangaris est lancée après le feu vert de l'ONU et avec l'aval de l'Union africaine (UA). 1200 militaires ont d'abord pour mission de restaurer l'ordre et la sécurité, officiellement en appui d'une opération de l'UA, la Misca. En réalité, ils sont en première ligne, celle-ci étant mal équipée, avec un commandement restant à mettre en place.

Au plus fort des tensions, 2500 hommes sont mobilisés en Centrafrique. Ce nombre a été ramené à 900 en janvier, pour atteindre 350 en juin. Ces derniers militaires français, équipés de drones d'observation, resteront présents dans le pays, dont une centaine au sein de la force de l'ONU. D'après le Général de brigade aérienne Jean-Vincent Brisset, interrogé par Atlantico, 15.000 soldats français "sont passés sur le terrain" centrafricain.

Parallèlement, les Nations unies et l'Union africaine, avec la Minusca et la Misca, ont déployé plusieurs milliers d'hommes sur place. En juin dernier, l'état-major des armées avait indiqué que 12.500 Casques bleus se trouvaient sur place.

Trois soldats français, le Caporal Antoine Le Quinio, le Caporal Nicolas Vokaer et le Caporal-chef Damien Dolet sont morts en Centrafrique pendant l'opération Sangaris. D'après Jean-Vincent Brisset, 120 Français auraient été blessés.

Une opération à plus de 500 millions d'euros

En février 2014, Jean-Yves Le Drian indiquait que l'opération Sangaris coûterait 200 millions d'euros "en année pleine". Ce 29 octobre, Le Monde estime qu'elle a coûté, depuis fin 2013, un peu plus de 500 millions d'euros.

Le budget alloué par l'État pour les opérations extérieures ("Opex") est de 450 millions d'euros pour 2016 (il est toutefois dépassé chaque année, comme en 2014 et 2015 où près de 670 millions d'euros ont été dépensés en plus de l'enveloppe initiale).

À titre de comparaison, l'opération Serval au Mali a coûté sur une année, en 2013, 650 millions d'euros.

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Une douzaine de pays impliqués... mais la France en première ligne

Plusieurs pays ont apporté un soutien logistique à la France en République Centrafricaine. Le Royaume-Uni a prêté l'un de ses avions C17 pour transporter "des équipements français" vers la Centrafrique. La Belgique a mis a également envoyé un avion militaire C130 Hercules et trente de ses militaires pour une mission de transport de fret de deux mois, commencée en janvier 2014.

Une cinquantaine de militaires et civils polonais ont aussi été envoyé en Centrafrique pendant trois mois. L'Allemagne et les États-Unis ont également proposé une aide logistique en mettant leurs avions à disposition de la France.

Entre avril 2014 et mars 2015, une force opérationnelle européenne (constituée de soldats français, espagnols, estoniens, finlandais, géorgiens, lettons, luxembourgeois, polonais, roumains et néerlandais), prend le relais des Français. Les soldats de la mission "Eufor-RCA", d'abord au nombre de 150, ont été jusqu'à 700 pour assurer la sécurisation du pays (les Français y étaient alors 250).

Ce soutien logistique a toutefois laissé la France en première ligne pendant toute la durée de l'opération, les interventions alliées au sol se limitant à la sécurisation de l'aéroport de Bangui, où s'est installé un camp de personnes déplacées à cause du conflit.

Des dizaines d'accusations d'abus sexuels

La force Sangaris a été mise en cause dans des scandales d'abus sexuels, tout comme des Casques bleus de nombreux contingents. Les premières accusations contre les soldats français, révélées par le Guardian en avril 2015, concerneraient des enfants, dont un âgé de 9 ans. Les abus sexuels auraient eu lieu entre décembre 2013 et juin 2014.

Une enquête pour viol a également été ouverte à Paris en septembre 2015, après les accusations d'une jeune femme centrafricaine. En avril 2016 se dessine un nouveau scandale: les enquêteurs de l'Unicef aurait recueilli les témoignages d'une centaine de filles affirmant avoir été abusées sexuellement par des soldats des forces internationales, indique Le Monde. Le 18 octobre, un rapport confidentiel de l'ONU nuançait ces propos, indiquant que seul un cas sur cinq serait "incontestable", les autres témoignages ayant pu venir de victimes incitées à faire de fausses confidences en échange d'une compensation financière.

Des enquêtes judiciaires sont en cours à Paris sur ces accusations de viols, d'abus ou d'exploitation sexuelle, mais aussi de sévices physiques.

10.000 Casques bleus de la Minusca pour prendre le relais

Le 14 février 2016, Faustin-Archange Touadéra a été élu à la tête du pays, après une transition chaotique. Mais les défis sécuritaires restent nombreux dans ce pays où tout est à reconstruire et où les groupes armés conservent leur pouvoir de nuisance. En province, des groupes d'ex-Séléka sont toujours actifs et le désarmement des milices reste à faire.

Ces dernières semaines, les Centrafricains voient en effet, la peur au ventre, ces bandes reprendre leurs exactions à grande échelle à l'intérieur du pays. Selon la Minusca, elles ont fait au moins plusieurs dizaines de morts et contraint des villageois à se cacher dans la brousse. Près de 25.000 personnes demeurent aussi réfugiées dans un camp près de l'aéroport de Bangui-M'Poko, sous protection des forces internationales.

Si Paris se veut rassurant -"la France ne laisse pas tomber la Centrafrique", a insisté le ministre français des Affaires étrangères Jean-Marc Ayrault- et met en avant la présence de plus de 10.000 Casques bleus de la Minusca, nombre de Centrafricains ne cachent pas leur inquiétude au sujet du départ des soldats français. "Les groupes armés redoutent la force française, mais pas la force onusienne", indique à l'AFP un responsable politique centrafricain de premier plan.

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