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À la rencontre de Douraïd Souissi, le photographe qui n'aime pas aller là où on l'attend

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Douraïd Souissi fait partie des personnalités montantes dans l'art de la photographie internationale.

Ce Tunisien qui a rejoint depuis peu la Cité internationale des Arts à Paris pour une résidence d'un an n'était pourtant pas prédestiné à devenir photographe.

Parti aux États-Unis, il y fait des études en commerce international: "J'étais parti étudier le commerce international pour suivre le sentier battu, la voie toute tracée" affirme-t-il au HuffPost Tunisie. Mais sa découverte du monde de la finance finit par avoir raison de lui: "Je crois qu'il a fallu que j'approfondisse mes connaissances en finances pour mieux comprendre à quel point le 'système' est construit sur la tête d'un chien, comme on dit chez nous. La question qui a continué de me hanter depuis est: peut-on y échapper?".

Face à ce constat, Douraïd, abandonne ce monde et découvre la photographie: "J'avais découvert l'art de la photographie aux États-Unis où j'ai fait mes études. Certains de mes amis étudiaient la photo à l'université, d'autres étaient de fervents amateurs. Ils m'ont fait découvrir un monde que je ne connaissais pas. J'avais été au Conservatoire national de Tunis et j'étais mordu de cinéma mais je n'avais jusque-là aucune idée de la force que pouvait exercer une simple image "fixe" ("still image" comme on dit en anglais)".

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Petit à petit, cet art attire toute son attention: "Il y a 2 aspects en particulier qui m'ont le plus séduit dans la pratique de la photo. La première est le fait que ça te rapproche de tout ce qui t'entoure, tout ce que tu choisis de photographier: les gens, la nature, les choses du quotidien... La deuxième est le fait que, grâce à elle, tu comprends très concrètement l'importance de la question du 'point de vue', que ta perception de la réalité est autant déterminée par ce qu'est la réalité que par ce que tu es, et ce que tu apportes à l'équation. Les conséquences de tout cela sont énormes" affirme Douraïd.

Ainsi, pour lui la photographie est plutôt conçue avec générosité, plus qu'un simple métier qui consiste à la recherche du gain ou de la gloire: "Le choix du métier est en quelque sorte secondaire. Je ne sais pas si on choisit vraiment. Je ne sais pas si j'ai choisi. En tout cas, ça a été déterminé par le souci de se faire une vie, comme dirait Churchill, plutôt que de gagner sa vie. Le souci de construire quelque chose, de donner plutôt que de recevoir".

Incompréhension et recherche de soi

Si certains artistes savent depuis leur plus tendre enfance ce qu'ils veulent faire de leur vie, d'autres se découvrent sur le tard, c'est le cas de Douraïd, longtemps angoissé par le chemin qu'il devait prendre: "Je ne savais pas vraiment quoi faire de ma vie quand j'étais plus jeune. Ça m'a longtemps angoissé. Un professeur (peut-être le meilleur que j'aie jamais eu) à qui j'avais confié cela à l'université, a eu le cran de me dire que ce n'était pas grave, que beaucoup de personnes très intéressantes et qui ont réussi à faire des choses merveilleuses se trouvaient pendant longtemps dans cette même situation. Parfois j'y pense et ça me donne du courage".

Ce courage Douraïd l'a concrétisé en clichés exposés ça et là au gré de ses voyages, non sans interrogations, notamment une certaine incompréhension de son entourage: "En me lançant à 100% dedans, je m'étais dit que si mon métier ne me confère pas un 'statut' dans la société dans laquelle je vis aujourd'hui, d'abord, ça m'est presque égal puisque la réussite sociale ne m'intéresse pas ou du moins ne devrait pas m'intéresser; ensuite, peut-être que si je travaille très dur, c'est moi qui réussirais à lui rendre ses lettres de noblesse" confie-t-il.

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"Aller à l'essentiel"

Les clichés de Douraïd sont essentiellement en noir et blanc. Que ce soit ses portraits des villes traversées à l'instar de Siliana, Le Kef, Abidjan, Lomé ou encore Kairouan, ou ceux d'hommes à l'instar de Mohamed, Salem, Omrane, Hbib ou Hsouna, tous ont ce point commun.

Pourtant ce n'est pas un choix réfléchi indique Douraïd, c'était spontané:"Ah, si seulement je savais... C'est peut-être plus simple de faire abstraction de la couleur. Il y a beaucoup d'animaux qui voient le monde en monochrome, ça leur suffit! J'éprouve certainement un besoin vital d'aller à l'essentiel, d'avoir le moins de considérations possibles. Ça m'apaise".

L'absence de couleur peut être selon lui parfois plus parlante que les photos en couleurs: "Ceci dit, de temps en temps l'absence de la couleur se fait sentir très fortement et elle surgit subitement et violemment" indique t-il.

"Ne rien capturer" de la vie quotidienne

Parmi ses séries de clichés, Douraïd Souissi compte plusieurs intitulés au nom des régions au sein desquelles, il a pris ses clichés: Le Kef, Siliana, Kairouan... Des régions souvent défavorisées, voire oubliées.

"Est-ce pour rétablir une certaine justice? Ou alors simplement, pour comprendre les racines de l'injustice. De toutes les manières, je n'ai pas pris une carte de la Tunisie et j'ai décidé d'aller ici plutôt que là-bas.J'ai rarement agi d'une manière systématique. Mes choix souvent s'imposent à moi, souvent ils viennent simplement me trouver" indique Douraïd.

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D'autant plus qu'il n'aime pas vraiment suivre la vague et aime donc prendre le contre-pied: "En règle générale, je n'aime pas être dans le cliché, je n'aime pas être là où on m'attend, je n'aime pas aller là où tout le monde va. Ça a peut-être joué un rôle dans le choix du genre: le paysage".

Si de nombreux autres photographes font le choix de la vie quotidienne qu'ils immortalisent, Douraïd n'en est pas fan: "Beaucoup sont allés justement 'capturer" -ce mot que je n'aime pas- la vie quotidienne. J'ai préféré aller voir ailleurs, à côté, au delà, entre autres pour ne rien 'capturer', ne rien prendre à ces gens-là".

Des projets en vue

En intégrant la cité internationale des arts de Paris, Douraïd devait présenter un projet: "En attendant qu'il se précise, je vous dirai que c'est un projet qui confronterait d'un côté des portraits d'hommes (et de femmes?) et d'un autre des paysages (naturels, urbains ou moyens), espérant cette fois, non pas de comprendre le lien intime qui les unit mais plutôt les raisons de leur éventuel divorce".

Par ailleurs, Douraïd continue à travailler sur certaines de ses séries existantes, notamment une série de portraits qui pour l'instant ne comporte que des hommes: "C'est une série que j'ai entamée il y a environ 6 mois mais, sur laquelle je continue de travailler et de réfléchir depuis. L'idée de départ voulait que le sujet soit le tunisien 'moyen', anonyme et dépourvu de toute 'particularité'. Bien sûr c'est une idée ridicule, voire même contre-productive, puisqu'en voulant inclure tout le monde, elle finit par exclure la majorité (les femmes + toutes les autres 'minorités'). Avais-je le choix, toutefois? En tout cas, j'attends de voir d'ici le parachèvement du projet".

Si il a un rêve à réaliser en tant que photographe, Douraïd répond en citant le graveur et peintre japonais Katsushika Hokusai: "Le japonais Hokusai rêvait, à l'âge de 75 ans alors qu'il était considéré par tous comme étant l'un des plus grands maîtres de la peinture et du dessin, de vivre jusqu'à 90 ans pour faire plus de progrès, disait-il, et pénétrer le mystère des choses, de vivre 110 ans pour que tout ce qu'il ferait, 'soit un point, soit une ligne, tout sera vivant'. Ça me fait penser à un mot : المصوّر (al Mousawwer) qui est l'un des 99 noms sacrés de Dieu dans la grande tradition de la spiritualité islamique".

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