Huffpost Maroc mg

Leïla Slimani: "La question de la lutte des classes est très présente dans mon livre" (INTERVIEW)

Publication: Mis à jour:
SLIMANI LEILA
Catherine Hélie/Gallimard
Imprimer

LITTÉRATURE - Le prestigieux prix Goncourt a été décerné ce jeudi 3 novembre à la Franco-Marocaine Leïla Slimani, 35 ans, pour "Chanson Douce" (Gallimard).

Avec ce deuxième roman librement inspiré d'un tragique fait divers new-yorkais, l'écrivaine dissèque au scalpel les rapports parents/nounou. Le HuffPost Maroc a rencontré l'auteure fin octobre, avant l'attribution du prix, pour l'interroger sur ce roman terrifiant, parfois qualifié de thriller.

HuffPost Maroc: Comment se met-on dans la tête d’une nounou assassin quand on est soi-même maman? N’est-ce pas un peu schizophrénique?

Leila Slimani: Lorsqu’on écrit, on essaie à la fois de se servir de ce que l’on est, de son expérience et en même temps, de convoquer son imaginaire et ses fantasmes. Je ne crois pas que ce soit schizophrénique, pas plus que de s’identifier à un personnage quand on lit un roman ou quand on regarde un film. Je dirais plutôt que c’est la magie de la fiction, qui nous permet de sortir de nous pour investir d’autres réalités, pour sonder d’autres âmes que la nôtre.

N’y a-t-il pas un paradoxe dans le fait de confier ce que l’on a de plus précieux à une parfaite inconnue?

Plutôt qu’un paradoxe, je dirais qu’il y a une forme d’inconscience, de folie. Quand on y pense, c’est vertigineux! En même temps, cela existe depuis des siècles. Notre organisation sociale repose depuis des centaines d’années sur le fait que les femmes bourgeoises confiaient leurs enfants à d’autres femmes, moins privilégiées, afin de pouvoir se consacrer à autre chose qu’à la maternité. Le rapport aux "nourrices", qui était très codifié, est devenu plus froid, plus capitaliste et moins intime. Du coup, il peut paraître complètement dingue de laisser son enfant à quelqu’un qu’en réalité on ne connaît pas du tout. Et c’est cette terreur, cette irrationalité qui donne son côté thriller au roman.

Devenir une mère au foyer ne vous a jamais tenté?

Oh non jamais! J’en serais bien incapable. Je ne suis pas du tout assez patiente et au risque de passer pour un monstre, je dois dire que je suis sûre que je m’ennuierais terriblement. J’adore travailler, être indépendante, rencontrer des gens, avoir des moments à moi. C’est absolument essentiel à mon bien-être et à celui de beaucoup d’autres femmes. Et pourquoi ce ne serait pas aux hommes qu’on pose cette question?

Plus généralement, quel regard portez vous sur la place des mères qui travaillent dans la société moderne?

Je trouve que la société reste très dure et très peu adaptée au travail des femmes. Je suis très admirative des femmes qui réussissent à tout mener de front. Je trouve ça remarquable et je sais à quel point c’est épuisant! Car, qu’on le veuille ou non, les préjugés demeurent et ce sont les femmes qui assument le plus de tâches ménagères, ce sont elles qu’on appelle en premier quand un enfant est malade et ce sont elles qui prennent un RTT pour le garder.

La famille new-yorkaise vivait dans l’Upper West Side, la nounou était d’origine dominicaine, est-ce aussi un roman sur la lutte des classes?

Là vous faites référence au fait-divers qui m’a donné l’idée du roman mais dont je ne me suis pas du tout inspiré pour la construction de mes personnages. Reste que, bien sûr, la question de la lutte des classes est très présente dans le livre. Ce couple, un peu bobo, va pour la première fois confronter ses valeurs de tolérance, d’ouverture, etc. avec la réalité. Ce sont des gens qui ne vivent pas la mixité sociale et qui n’ont pas l’habitude de la hiérarchie. Pour la première fois de leur vie, ils deviennent des patrons et la misère rentre chez eux. C’est évidemment à l’origine de frictions terribles.

Comment une telle tragédie serait-elle perçue si elle se déroulait au Maroc?

Au Maroc, il arrive encore très souvent que les "nounous" vivent et dorment chez leurs patrons et elles n’ont plus de vie à côté de cette vie là. De plus, les inégalités sociales et culturelles sont encore plus marquées qu’à Paris. Je crois que ce drame n’en serait que plus exacerbé, encore plus violent peut-être. Mais il est certain que ce serait très intéressant de le transposer dans une réalité marocaine.

Vous sortez courant 2017 une enquête, Sexe et Mensonges (Les Arènes) se déroulant au Maroc, votre premier roman Dans le jardin de l’ogre dressait le portrait d’une jeune femme sexuellement insatiable, vous n’hésitez pas à aborder des sujets sensibles des deux côtés de la méditerranée. Pourquoi?

Quand j’écris, je ne pense pas en ces termes. J’écris sur ce qui m’intéresse, c’est tout. Le fait que ce soit sensible ou pas est une interprétation du public ou des médias. Moi, je me laisse d’abord guider par mes envies ou par mes engagements.

Diriez-vous que vous êtes féministe?

Oui, évidemment, totalement, viscéralement. Le simple fait d’être une femme fait de nous de potentielles victimes d’agressions sexuelles, de harcèlement, de violences. Les femmes sont moins payées, moins reconnues, moins représentées dans les hautes sphères politiques ou économiques. Dans la plupart des pays du monde, leurs droits sont bafoués! Elles sont, comme en Arabie saoudite ou en Afghanistan, victimes de véritables régimes d’apartheid. Alors, oui, je suis féministe et je le serai tant que cette situation révoltante persistera.

Pourriez-vous retourner vivre au Maroc?

Je vis à Paris depuis 17 ans. C’est là que j’ai construit ma famille, là que vivent mes amis, là aussi que je travaille. Je suis très très attachée à Paris et je n’imagine pas quitter cette ville. Mais il ne faut jamais dire jamais!

Quel message aimeriez-vous faire passer aux Marocaines?

Oh ce serait bien présomptueux de ma part de vouloir faire passer un message aux Marocaines! La seule chose que je pourrais dire et qui est mon mantra depuis toujours c’est: soyez libres.

LIRE AUSSI: "Chanson douce" de Leila Slimani parmi les finalistes du Goncourt et du Renaudot