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Les villes marocaines viendront-elles un jour à bout de leurs bidonvilles?

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SIDI BIBI
Les villes marocaines viendront-elles un jour à bout de leurs bidonvilles? | DR
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URBANISME - A Sidi Bibi, commune rurale située à une trentaine de kilomètres d'Agadir, des affrontements violents ont éclaté mercredi 12 octobre au soir entre les habitants de bidonvilles et les forces de l'ordre, suite à la démolition qu'ils jugent "sélective" de leurs habitations.

Ce n'est pas la première fois que le torchon brûle entre les occupants de logements informels et les autorités locales qui procèdent, depuis la mise en place du programme "Villes sans bidonvilles" en 2004, à l'éradication de ces habitations dans lesquelles vivent des centaines de milliers de personnes.

En juin 2014, l'arrivée de bulldozers et de policiers pour démolir une quarantaine de baraques dans le bidonville de Carrières centrales à Casablanca, l'un des plus vieux bidonvilles de la capitale économique, avait provoqué des heurts entre la police et certains habitants.

Une opération complexe dans un contexte mouvant

Si aujourd’hui 56 villes ont été déclarées "sans bidonvilles" au Maroc sur les 85 recensées au départ, il reste que l'habitat informel continue de pulluler. Alors que le nombre de ménages visés par le programme était de 270.000 en 2004, aujourd’hui, plus de 380.000 ménages sont concernés, soit une augmentation de plus de 10.000 ménages par an. Reste aussi que, douze ans après son lancement, le programme, dont le coût global est estimé à 32 milliards de dirhams, a pris (beaucoup) de retard, les échéances prévues étant sans cesse reculées.

"Il faut reconnaître que ce programme est particulièrement ambitieux à la fois par son ampleur, par ses échéances et par sa complexité", se défend Fatna Chihab, secrétaire générale du ministère de l'Habitat et de la Politique de la ville. "Depuis son lancement en 2004, le rythme des opérations à lancer et à réaliser est particulièrement soutenu. À ces objectifs quantitatifs considérables de réalisations dans des délais courts vient se greffer la complexité des opérations à mener", ajoute-t-elle.

Selon Mme Chihab, les solutions apportées (restructuration, recasement ou relogement) obéissent aussi à des logiques de mise en œuvre "très différentes" d'un bidonville et d'une ville à l'autre. "D’autres obstacles sont liés à la mobilisation du foncier adapté, à la réalisation des équipements hors site, à l’adhésion des populations cibles... En plus, ce programme est mis en œuvre dans un contexte en constante évolution, lié aux mutations importantes que connaît le Maroc à tous les plans, et qui ont amplifié les enjeux d’un programme de cette nature", estime-t-elle.

Malgré cela, le ratissage des baraques informelles opéré par le ministère et les collectivités locales a permis de recaser 1,2 million de personnes dans les nouveaux logements construits depuis 2004 et d'améliorer considérablement les conditions de logement des familles. Selon une enquête réalisée en juin 2014, 97,5% des ménages bénéficiaires ont exprimé un sentiment de stabilité dans les logements acquis à travers le programme et 84% ont exprimé leur satisfaction quant à l’emplacement du site du projet de recasement ou de relogement.

Repenser les solutions proposées

Néanmoins, le relogement dans des quartiers souvent périphériques et peu équipés peut poser problème pour les familles qui quittent les bidonvilles. Par exemple, tous les logements ne sont pas raccordés au réseau d'eau potable (14,5% en sont privés selon l'étude de 2014), et le service de collecte des ordures ménagères n'est pas toujours efficace (près d'un ménage sur trois n'est pas satisfait).

Le manque d'équipements sociaux, d'espaces verts, d'éclairage public ou l'inachèvement des travaux vient compléter le tableau parfois peu reluisant de ces nouveaux quartiers d'habitations.

"Paradoxalement, les familles relogées récupèrent un logement 'en dur', mais perdent souvent en proximité, en connexion avec le reste de la ville et en accessibilité aux équipements et services" estime ainsi Driss Kettani, architecte à Casablanca.

"De même, l'habitat qui leur est proposé, de par sa configuration et sa densité, modifie quelque peu les pratiques sociales et la notion même de voisinage. A terme, et si rien n'est fait, il y a le risque que ce qui était censé résoudre un problème en devienne un plus grand", ajoute-t-il. "Il ne s'agit bien entendu pas de remettre en cause une politique qui contribue à la réduction des bidonvilles, mais de repenser et d’ajuster les solutions proposées".

Eviter un nouveau 16 mai 2003

Autrement dit, éviter que les quartiers de relogement ne deviennent des nouveaux "Sidi Moumen", du nom du quartier périphérique de Casablanca où se trouvait le bidonville dans lequel vivaient la plupart des kamikazes qui s'étaient fait exploser lors des attentats du 16 mai 2003. C'est d'ailleurs à la suite de ces attaques que le Maroc avait pris le taureau par les cornes en lançant le programme "Villes sans bidonvilles" pour éviter, entre autres, un 16 mai bis.

Autre problème pointé du doigt par les experts: celui de l'emploi, dont l'offre fait souvent défaut lorsque les familles sont relogées dans des quartiers périphériques. "N’oublions pas que dans l’histoire de leur création, les bidonvilles se sont constitués aux alentours des bassins d’activités économiques (usines industrielles, fermes agricoles, zones de commerce, etc.)", rappelle Mostafa Kheireiddine, urbaniste et chercheur en sciences de la ville.

"S’ajoute à cela le problème de la mobilité périphérie/centre ville, et de l’équipement de ces quartiers. A force de vouloir rendre l’opération de relogement sur un fil d’équilibre financier, on laisse de côté la qualité urbaine, base de la vie décente. Certes, l’injection des équipements se fait dans les nouveaux tissus, mais dans la plupart des cas avec beaucoup de retard sauf pour les équipements de première nécessité (écoles, collèges, mosquées, etc.)", ajoute-t-il.

Le défi de l'accompagnement social

Enfin, qui dit relogement dit aussi nécessité de prise en charge sociale des habitants. "Longtemps orientées sur le spatial, les politiques publiques urbaines passent avant tout par le social. L'accélération du processus de mise en œuvre du programme 'Villes sans bidonvilles' invite donc à la prise en compte de cette donnée lors de la conception des stratégies d’intervention", estime M. Kheireddine.

Même son de cloche chez Wafae Belarbi, architecte-urbaniste, professeur à l'école nationale d'architecture de Rabat et auteur de plusieurs articles sur les territoires périphériques au Maroc. "Les solutions doivent être territorialisées. C’est-à-dire que l’on doit se rapprocher des réalités et des vrais problèmes que vivent ces habitants pour leur trouver les meilleures solutions. L’accompagnement social est très important, à l’aide d’organismes médiateurs entre le maître d’ouvrage (notamment le promoteur immobilier Al Omrane, chargé de l'aménagement et du lotissement des terrains destinés à la résorption des bidonvilles, ndlr) et les futurs usagers", explique-t-elle.

Dans une étude réalisée par l'Agence française de développement (AFD) publiée en janvier 2014 sur l'évaluation et l'impact du programme "Villes sans bidonvilles", l'AFD estimait ainsi que "malgré les avancées enregistrées au démarrage du programme, l’accompagnement social reste encore très limité dans les opérations de résorption de bidonvilles (...), cette activité étant souvent confondue avec la mission commerciale".

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