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David Goeury: Les législatives ont donné lieu à une "reconfiguration politique du Maroc selon deux échelles de gouvernement" (INTERVIEW)

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DAVID GOEURY
MAP
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ÉLECTIONS - Suite à la tenue des élections législatives vendredi 7 octobre, dont les résultats ont surpris plus d'un, plusieurs questions restent posées. Comment la régionalisation avancée a influé sur les modalités du vote dans le monde rural? Aperçoit-on la même chose dans les zones urbaines? Et quelles nouvelles logiques territoriales ce phénomène augure-t-il? Éléments de réponse avec David Goeury, chercheur associé au Centre Jacques Berque (CJB), membre du laboratoire Espaces et nature et cultures de l'Université Paris IV-La Sorbonne, et professeur en classe préparatoire à Rabat.

HuffPost Maroc: Quelles sont les premières conclusions que l'on peut tirer des résultats de ces élections?

David Goeury: Les résultats électoraux de 2016 confortent la relation entre vote pour le Parti de la justice et développement (PJD) et abstention dans les grandes villes. Les autres partis, exception faite de la Fédération de la gauche démocratique (FGD) à Rabat-Agdal et Casa-Anfa, ont de plus en plus de difficultés à mobiliser des électeurs urbains.
Parallèlement, les espaces ruraux sont l'objet de luttes politiques intenses entre les différents partis, dont le Parti authenticité et modernité (PAM) est sorti vainqueur à l'échelle nationale mais avec d'importantes fluctuations régionales. Il apparaît donc nécessaire de questionner les spécificités locales.

En croisant les résultats des élections communales et régionales avec ceux des législatives, quels enseignements peut-on tirer? Et dans quelle mesure la régionalisation avancée a-t-elle influé sur les modalités du vote rural?

Pour l'instant, nous ne pouvons que remarquer des phénomènes de corrélation entre la présidence d'une région et l'obtention d'un nombre plus important de sièges pour le parti qui préside la région.

En effet, les électeurs ont privilégié les logiques régionales en soutenant le parti du président de région, qui devient le nouvel ordonnateur des dépenses et des grands projets de développement. Les élections législatives attestent clairement de la prise en compte de la régionalisation avancée par les électeurs surtout ruraux. Lors des transactions électorales donnant lieu à des votes collectifs, ces derniers ont clairement préféré miser sur le parti du président de région, plutôt que sur une éventuelle participation des autres partis au gouvernement.

"Les modalités du plus fort reste peuvent amener à un effondrement du nombre sièges remportés alors que le parti a conservé une large part de son électorat"

Par conséquent, l'ascension du PAM s'explique par le contrôle de nombreuses régions très peuplées (Settat-Casablanca, Tanger-Tétouan-Al Hoceima, Marrakech-Safi, Beni Mellal-Khénifra, Oriental) tandis que les autres partis résistent dans les régions qu'ils contrôlent: L'Istiqlal à Laayoune Sakia El Hamra, le Mouvement populaire (MP) à Fès-Méknès, le Rassemblement national des indépendants (RNI) à Souss-Massa. Le Parti du progrès et du socialisme (PPS), l'Union constitutionnelle (UC) et l'Union socialiste des forces populaires (USFP) n'ayant aucune présidence de région voient leur électorat s'effriter dangereusement.

Observe-t-on la même chose dans les régions plus urbanisées?

Il est intéressant de souligner que le PAM arrive à remporter des sièges à l'intérieur de Casablanca ou de Marrakech aux dépens des autres partis politiques. Par conséquent, la présidence de la région lui assure une certaine primauté au sein des autres partis parmi les électeurs urbains. Cependant, cela reste faible par rapport à la domination du PJD. Les électeurs urbains attendent davantage des réformes nationales et, par ailleurs, savent que les grandes villes concentreront toujours les investissements régionaux.

Peut-on parler d'un transfert d'électorat des autres partis vers le PAM et le PJD? Si tel est le cas, qu'est-ce qui a pénalisé des formations politiques comme l'Istiqlal, le RNI et le PPS?

"Nous assistons à une reconfiguration politique du Maroc, selon deux échelles de gouvernement. Des villes qui soutiennent un parti de gouvernement national, avec des électeurs qui attendent des grandes réformes structurelles et des campagnes qui soutiennent des gouvernements régionaux qui porteront les projets de développement à venir"

L'absence de données détaillées ne permet pas d'observer et de mesurer l'ampleur de ces phénomènes. Car les modalités du plus fort reste peuvent amener à un effondrement du nombre sièges remportés alors que le parti a conservé une large part de son électorat, mais de façon dispersée sans disposer de fiefs électoraux. Ainsi, le Parti du progrès et du socialisme (PPS) a un nombre d'élus sur la liste nationale plus élevé que celui de l'UC, alors que l'UC a davantage d'élus sur les listes locales. Ensuite, la domination du PJD dans les villes doit être observée en tenant compte de l'abstention qui a encore été très forte.

Le PJD reste un parti urbain, mais sa stratégie d'implantation dans le monde rural a-t-elle montré des signes de succès?

Il est trop tôt pour tirer des conclusions, car nous n'avons pas encore le détail des suffrages exprimés par circonscription. Par ailleurs, l'élection d'un député PJD dans une province rurale comme Tiznit n'est pas surprenante, car le PJD y était déjà présent en 2007, lorsque ladite province comprenait celle de Sidi Ifni. Il n'avait perdu son siège à Tiznit en 2011 que de quelques centaines de voix au profit d'un candidat USFP soutenu par le PPS (qui ont présenté deux listes différentes en 2016). Ce qui est certain, c'est que le parti dispose désormais aussi d'une base militante dans les villes moyennes et dans les petites villes à même d'expliquer son score élevé pour la liste nationale.

La domination du PJD et du PAM augure-t-elle une bipolarisation du champ politique ou, plus largement, une reconfiguration de celui-ci?

Au delà de la bipolarisation manifeste de la Chambre des représentants, de nouvelles logiques territoriales commencent à apparaître. En effet, comme je l'ai dit précédemment, l'ascension du PAM est fortement corrélée à son contrôle des régions de Tanger-Tétouan- Al Hoceima, de l'Oriental, de Settat-Casablanca, de Marrakech-Safi et de Beni Mellal-Khénifra. En revanche, les résultats du PAM sont plus fragiles dans la région de Fès-Méknès, de Souss-Massa, ou de Guelmim Oued Noun.

Nous assistons à une reconfiguration politique du Maroc, selon deux échelles de gouvernement : les villes soutiennent un parti de gouvernement national, avec des électeurs qui attendent des grandes réformes structurelles (éducation, santé, justice, etc.); les campagnes soutiennent des gouvernements régionaux qui porteront les projets de développement à venir.

Maintenant, les partis ont cinq ans pour prendre leurs responsabilités et répondre aux attentes des électeurs. Or, il s'agit d'une configuration très particulière: le PJD sera évalué à l'aune de sa capacité à porter des réformes nationales alors que le PAM à celle d'assurer le développement régional. Pouvons-nous donc parler de cohabitation territoriale? Car tout l'enjeu portera sur l'articulation de ces deux échelles de gouvernement dans une configuration totalement inédite au Maroc.

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