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Les principales leçons du scrutin du 7 octobre

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ELECTIONS MOROCCO
A voter waits to cast her ballot at a polling station on the outskirts of Rabat, Morocco October 7, 2016. REUTERS/Youssef Boudlal | Youssef Boudlal / Reuters
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POLITIQUE - Le Maroc a achevé son long marathon électoral dans la nuit du vendredi 7 au samedi 8 octobre avec la victoire du Parti de la justice et du développement (PJD). A la tête de la coalition gouvernementale depuis cinq ans, le PJD doit désormais rempiler pour quatre ans, alors que son secrétaire général Abdelilah Benkirane a été reconduit à la tête du gouvernement lundi par le roi Mohammed VI. Quelles leçons tirer des deuxièmes élections législatives marocaines après la Constitution de 2011?

Le PJD est un grand parti urbain

Avec 125 sièges sur 395, le PJD a fait mieux qu'en 2011 où il avait obtenu 107 sièges, confortant son statut de premier parti marocain, en dépit des tentatives de déstabilisation et des nombreuses attaques dont il a été la cible dans la presse tout au long de la campagne électoral. Le parti islamiste est porté par une base militante engagée et mobilisée, en particulier dans les grandes villes, et a su mettre en place une couverture territoriale très étendue, doublée d'une machine de communication parfaitement huilée, non pas saisonnière comme c'est le cas pour les autres partis, mais qui travaille sur la durée.

"Le PJD est devenu une marque reconnue par les électeurs, en partie grâce au talent et au charisme de son leader Abdelilah Benkirane", analyse pour le HuffPost Maroc le chercheur et politologue Abdellah Tourabi. Et c'est là où la gauche triomphait auparavant que le PJD trouve sa cible principale: "En termes sociologiques, il est possible de parler de remplacement générationnel. L’USFP et le PJD ont un électorat composé de classes moyennes urbaines et tout particulièrement de fonctionnaires. Or, cette catégorie est aujourd’hui plus encline à suivre le PJD, qui apparaît comme un parti plus populaire et surtout qui dispose d’une implantation plus forte dans les universités", explique David Goeury, chercheur associé au Centre Jacques Berque (CJB).

Le PJD a, du reste, réussi à exploiter les erreurs politiques de ses adversaires, notamment la marche "spontanée" anti-PJD, pour construire un discours victimaire et valider auprès des électeurs la théorie du "tahakom", même si l'impact exact de la marche sur les résultats du PJD n'est évidemment pas mesurable.

Consécration de la bipolarisation

La montée en puissance du PJD n'est rien comparée à la percée spectaculaire du Parti authenticité et modernité (PAM), qui est passé de 49 sièges en 2011 à 102 sièges en 2016. Le parti historique de l'Istiqlal, premier parti marocain, perd sa deuxième place et arrive loin derrière avec 46 sièges. Finalement, le scrutin conforte l'idée d'une bipolarisation du champ politique marocain, dont les premiers signaux étaient apparus durant les communales et les régionales de 2015.

"Si au début des années 1970, la bipolarité s'organisait autour de deux blocs (la Koutla composée de l'Union nationale des forces populaires (UNFP), de l'Istiqlal et le PPS d'un côté, et la monarchie de l'autre, ndlr), elle se manifeste aujourd'hui autour de deux partis", décrypte Abdellah Tourabi. Et si le premier est présent en milieu urbain, le PAM, "fortement présent dans les zones rurales, a réussi une percée spectaculaire en s'appuyant sur des réseaux de notables tout en se présentant comme un parti porteur d'un discours moderniste", ajoute Abdellah Tourabi.

La percée du PAM peut aussi s'expliquer par son mercato politique, marqué par un phagocytage des formations politiques traditionnelles. Au grand dam des autres forces politiques, il a "récupéré" beaucoup de notables issus d'autres partis, notamment le MP dans le monde rural, l'UC et l'Istiqlal, tout en attirant dans ses rangs des notables sans expérience politique mais possédant un ancrage local.

Pour Mohammed El Ghali, professeur des sciences politiques à l'Université Cadi Ayyad à Marrakech, "la bipolarité signifie qu'il n'y a pas d'homogénéité au sein de la majorité, ni au sein de l'opposition. Le PJD, qui a dirigé la coalition gouvernementale, a obtenu plus de sièges qu'en 2011, tandis que les autres partis de la coalition ont tous régressé. D'un autre côté, le PAM a doublé son nombre de sièges alors que les autre partis de l'opposition ont tous dégringolé".

La gauche est en déclin

Le scrutin a été marqué par une contre-performance de la gauche marocaine. L'ambition de la FGD -une alliance de trois partis de la gauche dite radicale- d'incarner une troisième voie, n'a pas pu se réaliser malgré une large couverture médiatique et une remarquable mobilisation de ses sympathisants sur les réseaux sociaux. L'USFP, qui fut un temps la principale force d'opposition sous Hassan II, n'est plus aujourd'hui que l'ombre d'elle-même, avec à peine 20 sièges.

Pour nombre d'observateurs, la gauche s'est affaiblie depuis la mise en place en 1997 d'un gouvernement de l’alternance où cohabitaient le roi Hassan II, son ministre controversé de l'Intérieur Driss Basri et l'ancien premier ministre Abderrahmane Youssoufi, puis par la participation de l’USFP dans le gouvernement de Driss Jettou, un "indépendant" appelé en 2002 par le roi à former un gouvernement.

En 2007, l'USFP a dégringolé à la cinquième place, avant de se ranger en 2011 dans l'opposition, sans jamais se relever. Le Parti du progrès et du socialisme (PPS), anciennement Parti communiste du Maroc (PCM), semble payer le prix de son alliance avec le PJD dans le gouvernement Benkirane, puisqu'il a perdu 9 sièges en 2016 pour obtenir 12 sièges, soit moins que le nombre requis pour former un groupe parlementaire (20 sièges).

Un taux d'abstention élevé

Le scrutin a aussi été marqué par un important taux d'abstention: 43% sur les 15,7 millions de Marocains inscrits sur les listes électorales, soit 6,7 millions de votants. Sachant que 28,25 millions de Marocains sont éligibles au vote, le taux de participation réel est de 23,89%. "Les taux d'abstention sont forts pour des élections sans enjeux et lorsque les gens considèrent que ces élections ne les concernent pas, ne les touchent pas (...) l'abstention est révélatrice d'un rapport distant et distancié à la politique institutionnelle, et donc d'un jugement négatif sur cette dernière. Pour voter, encore faut-il avoir le sentiment ou la conviction que cela sert à quelque chose. Or, c'est un sentiment que peu d'électeurs ont", explique Assia Boutaleb, professeur à l’université de Tours.

Mais faut-il y voir uniquement un désintérêt des électeurs qui pensent que leur voix ne peut rien changer et que les décisions les plus stratégiques sont prises en dehors de l'exécutif? "Je ne crois pas que cela soit uniquement le résultat d'un désintérêt pour la politique. Beaucoup de Marocains qui ont une conscience politique ne votent pas. Je suis certain que beaucoup de sympathisants de la FGD n'étaient pas inscrits aux listes électorales", nuance Abdellah Tourabi.

Le seuil électoral a produit l'effet contraire

Le seuil électoral (nombre minimum de voix qu’un parti doit s’assurer afin d’accéder au Parlement), fixé à 3% par le ministère de l'Intérieur contre 6% en 2011, devait donner lieu à une plus forte représentativité au parlement. Or, c'est bien l'effet contraire qui s'est produit. "En 2011, alors que le seuil électoral était de 6%, 18 des 30 partis qui se sont présentés aux élections ont obtenu entre 1 et 107 sièges et ont ainsi fait leur entrée au parlement. Pour le scrutin du 7 octobre, seuls 12 des 30 partis qui se sont présenté ont décroché des sièges. La compatibilité des techniques électorale basées sur le mode de scrutin de liste et sur un seuil très bas devait au contraire donner lieu à une plus grande représentativité des partis", décrypte Mohamed El Ghali. Comment expliquer ce paradoxe? "Il est difficile de pratiquer un paradigme rationnel pour comprendre les outputs des élections marocaines", ironise-t-il.

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