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Qui sont ces femmes prêtes à mourir pour Daech?

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DAESH
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TERRORISME - Des femmes prêtes à commettre des attentats au nom d'Allah? C'est le nouveau credo de l'organisation État islamique, qui n'hésite plus à féminiser ses "troupes", aussi bien dans les territoires qu'elle contrôle, où sévissent des polices de femmes, que sur les réseaux sociaux où les propagandistes cherchent à embrigader des sympathisantes pour passer à l'acte.

Au Maroc, le Bureau central des investigations judiciaires (BCIJ) a démantelé le lundi 3 octobre un vaste réseau terroriste composé de dix femmes liées à Daech. Une opération qui a permis la saisie, chez l’une des mises en cause, de produits chimiques susceptibles d'être utilisés dans la fabrication d’explosifs. Car selon les autorités marocaines, ces femmes combattantes voulaient mener des opérations-suicide contre des installations sensibles au Maroc.

En Irak et en Syrie, les femmes n'ont pas le droit de combattre

Quel rôle jouent exactement les femmes dans l'organisation Etat islamique? Pour Olivier Hanne, islamologue et co-auteur de L'Etat islamique, anatomie du nouveau califat, "le rôle des femmes s’est accru sur la 'jihâdosphère' en 2015. La plupart agissent depuis la France, mais Daech a organisé des cellules de propagande féminine à Raqqa (capitale autoproclamée de Daech), spécialisées par nationalités", explique l'expert. Sur les réseaux sociaux, les femmes pro-Daech sont très actives, "en particulier sur Twitter mais également sur d’autres plateformes plus propices aux échanges où elles prennent souvent des pseudonymes et ne montrent jamais ouvertement leur visage même quand elles sont en Syrie", ajoute-t-il.

En revanche, sur le terrain, dans les territoires contrôlés par Daech en Irak, en Syrie ou encore en Libye, "les femmes n'ont pas le droit de combattre", tient à souligner Wassim Nasr, journaliste et auteur de L'État islamique, le fait accompli. "Elles ont juste le droit de participer à la police de femmes. Par contre, elles ont le droit de s'entraîner pour pouvoir se défendre, arme à la main. C'est la règle, pour le moment".

Vers un changement de tactique?

Pour le moment, car les organisations terroristes ont déjà poussé des femmes à commettre des attentats dans le passé. "A l'époque de Al-Zarqaoui (ancien dirigeant de Al-Qaida en Irak), le groupe terroriste n'a pas hésité à utiliser des femmes kamikazes, comme la première femme kamikaze belge qui s'était fait exploser à Bakouba en Irak en 2005. Idem pour l'Irakienne Sajida al-Rishawi, qui a été exécutée en 2015 en Jordanie alors qu'elle avait tenté, aussi en 2005, de se faire exploser dans un hôtel à Amman", explique Wassim Nasr.

"Pour l’instant, l’EI limite [les femmes] à un rôle d’incitation à la violence sur Internet", indiquaient, dans une tribune publiée en janvier 2015 par Le Monde, Sasha Havlicek, directrice générale du think tank Institute for Strategic Dialogue, et Farah Pandith, chercheuse associée au Council on Foreign Relations. "Cependant, tout comme d’autres groupes extrémistes, Boko Haram par exemple, il a montré qu’il pouvait changer de tactique si nécessaire. Nous ne sommes peut-être plus loin du moment où ces femmes perpétreront des attentats dans des villes occidentales".

Toujours est-il que l'attitude de Daech à l'égard du combat des femmes a changé au cours de l'année 2015, nuance Olivier Hanne. Et pour cause, "avant cela, il était hors de question d'utiliser des femmes, en raison de la réglementation islamique tirée des hadiths d'al-Bukhari (Kitab al-jihad wa al-sayari). Daech se moquait des Peshmergas (combattants kurdes, ndlr), qui enrôlaient des femmes. Pourtant, leur dynamisme et leur fanatisme dans les rangs jihadistes les ont rendues de plus en plus indispensables, jusqu'à autoriser certaines femmes à se montrer armées en combattantes sur certaines vidéos". C'est le cas de Hayat Boumedienne, épouse d'Amedy Coulibaly, un des auteurs des attentats de janvier 2015 en France.

"Dans la seconde moitié de 2015, elles sont devenues de plus en plus nombreuses, jusqu'à former de petites katibas féminines, sans que l'on puisse préciser s'il s'agissait d'une opération de communication ou d'unités réellement engagées. C'était aussi un moyen de canaliser les candidates à l'émigration (hijra) et de remplacer les hommes tombés au combat. Il est clair enfin que les femmes ont été engagées pour commettre des attentats-suicides, mais plus spécifiquement en dehors du théâtre syro-irakien: en Europe, en Turquie, au Pakistan, voire à Bagdad, au milieu des civils, mais pas directement dans des opérations militaires", précise-t-il.

Selon The Guardian, 10% des personnes quittant l'Europe, l'Amérique ou l'Australie pour rejoindre Daech sont des femmes et des jeunes filles. "Etant donné qu’elles incarnent les premiers vecteurs de transmission culturelle et religieuse (par le biais des enfants), plus les femmes sont engagées idéologiquement, plus le projet extrémiste porte ses fruits", expliquaient Sasha Havlicek et Farah Pandith.

"Des propagandistes redoutables"

Sur la galaxie jihadiste du web, beaucoup de femmes se définissent comme combattantes prêtes à mourir pour leurs idées. Si certaines passent à l'acte (et c'est bien souvent sur celles-ci que les médias se focalisent), "il y a également des femmes, en arrière-plan, qui embrigadent", rappelle Wassim Nasr.

"Outre les supportrices de Daech qui ont souvent des propos décousus et représentent une masse importante, on croise également sur les plateformes numériques des propagandistes redoutables dont le rôle est de relayer l’intégralité de la communication de l’Etat islamique dans différentes langues, des prédicatrices qui proposent souvent des conseils pour vivre dans un islam plus rigoriste, mais aussi des intermédiaires qui mettent en contact les profils entre eux et relayent les comptes des membres de la communautés à suivre", précise Olivier Hanne.

"On voit certaines 'sœurs' se confier, faire preuve d’empathie et d’écoute, attitude qui rassure les femmes avec lesquelles elles échangent. Elles canalisent les candidates au départ, et conseillent les musulmanes peu pratiquantes (port du voile, relations dans le couple, avec la famille…). Elles travaillent en réseau pour convaincre plus facilement une 'proie' déjà consentante", explique le spécialiste, qui précise que dans les territoires contrôlés par Daech, les femmes s'occupent aussi de "relayer la vie du terrain (quotidien, vie de groupe) sur les réseaux sociaux, mais également les comptes-rendus des opérations, et la photo des 'frères' morts au combat".

Pas de "profil type"

Contrairement à certaines idées reçues, les femmes enrôlées ne sont pas forcément jeunes, ni victimes. A la question de savoir quel est le profil type de la femme jihadiste, les experts indiquent ainsi qu'il est difficile de dresser un portrait-robot, tant les profils sont divers.

"Il y a des gamines qui sont complètement subjuguées ou attirées par cette idéologie, qui ont des liens souvent uniquement virtuels avec des combattants de Daech. Certaines cherchent un mari, d'autres sont complètement perdues... Mais il y a aussi des femmes plus mûres. Récemment à Nice, une grand-mère est partie avec sa fille mariée et ses petits-enfants en Syrie", explique Wassim Nasr. Selon lui, "toutes ne sont pas des victimes: il y a des femmes qui s'affirment en tant que tel, c'est aussi une forme de rébellion, pas forcément de soumission; il y a des femmes qui sont plus déterminées que les hommes, qui ont causé des départs en Syrie."

Même son de cloche chez Olivier Hanne, pour qui le profil et le rôle de ces femmes peuvent évoluer au fil des mois: "ainsi une simple supportrice change très rapidement de ton et devient une propagandiste, ou une conseillère. Contrairement aux impressions médiatiques, ce sont pour la plupart des femmes mûres, souvent en couple, travaillant, mais qui ont une activité parallèle de propagandiste de Daech sur les réseaux sociaux. Elles sont réactives, connectées, réalistes. Il n’y a là nul romantisme adolescent. Brutalement, leur compte est désactivé volontairement ou elles se mettent en silence, prélude au passage en Syrie ou en raison du contrôle marital sur cette vie privée numérique peu conforme avec les exigences de la piété salafiste".

"Regardez, même des femmes s'y mettent"

Alors que plusieurs cas d'implication de femmes dans des attentats ont été observés ces derniers mois, celles-ci n'ont pas forcément été adoubées par l'organisation Etat islamique. C'est le cas d'un commando de trois femmes arrêté début septembre à Paris, soupçonné d'avoir planifié un attentat devant Notre-Dame.

"Elles ont été incitées à passer à l'acte depuis la Syrie, par le djihadiste français Rachid Kassim. Mais elles n'ont pas été adoubées par Daech. Les appels à passer à l'acte s'adressant à des femmes n'ont pas été repris officiellement par des organes médiatiques de l'organisation terroriste", indique Wassim Nasr. "Par ailleurs, Daech ne va jamais revendiquer ce qui s'est passé à Paris, pour la simple raison que les trois femmes ont été arrêtées vivantes. Pas parce que l'opération a été un échec, mais pour alléger leur peine judiciaire", explique-t-il.

Une attaque a également été menée début septembre (mais a échoué) à Mombasa au Kenya, par trois femmes qui ont, elles, été exécutées par la police. "L'attaque a été revendiquée par Daech, mais les femmes ont été qualifiées de 'sympathisantes', et non de 'combattantes'. Si des femmes agissent en dehors du territoire syro-irakien, Daech a l'air de prendre ça à son compte sans pour autant qualifier les femmes de 'soldats du califat'"

Dans sa production de propagande, "l'organisation terroriste se sert aussi de ces attaques perpétrées par des femmes pour pousser les hommes à passer à l'action et commettre des attentats en leur disant, en substance: 'regardez, même des femmes s'y mettent'", conclut-il.

Au Maroc, le démantèlement de cellules djihadistes composées de femmes reste un fait extrêmement rare. Outre la cellule démantelée lundi, les autorités marocaines avaient démantelé en novembre 2015 une cellule terroriste de trois membres, dont une femme, partisans de l’organisation Etat Islamique. La plus connues des combattantes marocaines est Fatiha Mejjati, surnommée la veuve noire d'Al Qaïda. Veuve du jihadiste Abdelkrim Mejjati tué en Arabie saoudite en 2005, elle avait quitté le Maroc en juillet 2014 pour rejoindre les rangs de Daech en Syrie. Elle avait alors épousé le bras droit d’Abou Bakr al-Baghdadi et annoncé son intention de mener une opération kamikaze.

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