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Premier défilé Dior pour Maria Grazia Chiuri: mais pourquoi la mode est-elle toujours un monde d'hommes?

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DEFILE DIOR
Mais pourquoi la mode est-elle toujours un monde d'hommes? | AFP
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MODE - Bien sûr il y a eu Coco Chanel et Elsa Schiaparelli. Mais, aujourd'hui, où sont les femmes à la tête des grandes maisons de couture au milieu des Karl Lagerfeld, Hedi Slimane, Nicolas Ghesquière, Olivier Rousteing, Anthony Vaccarello et autres Marc Jacobs?

Cela pourrait peut-être changer. Mercredi 28 septembre, Bouchra Jarrar a fait ses débuts à la tête de Lanvin après le départ de Albert Elbaz. Autre nouveauté et pas des moindres, vendredi 30 septembre, c'est Maria Grazia Chiuri qui présente sa première collection chez Dior. Cette ancienne de chez Gucci est la première femme directrice artistique de cette maison depuis sa création en 1947.

Des femmes, outre les exemples illustres citées ci-dessus, il en existe pourtant dans la mode. Elles s'appellent Agnès B., Donna Karan (DKNY), Sonia Rykiel, Isabelle Marant, Vivienne Westwood ou Stella McCartney. Leur point commun? Leur marque n'est autre que leur nom.

La mode devient une industrie, les femmes s'en vont

Et ce détail a son importance. "Les femmes doivent bien souvent créer une identité propre pour pouvoir exister et réussir dans cette industrie", confirme le sociologue de la mode Frédéric Godart. Cette particularité ne concerne pas seulement les marques de luxe. Selon une étude de 2012, seuls 3,8% des dirigeants des 500 plus puissantes entreprises dans le secteur de la mode sont des femmes.

Et pourtant, cela n'a pas toujours été le cas. "Pendant la Renaissance, la mode féminine était aux mains des femmes, rappelle Frédéric Godart. C'est l'époque des modistes, ces femmes couturières qui nouent des relations très étroites avec leurs clientes". Tout va changer avec l'arrivée d'un homme, Charles Frederick Worth, un couturier anglais qui va créer avec d'autres au milieu du XIXe siècle la haute couture. C'est à lui que l'on doit les défilés, les collections, les mannequins vivants.

"La mode se réorganise autour de la haute couture, le monde des affaires fait son entrée", explique-t-il encore. Or, à cette époque, rares sont les femmes à travailler et pire, à entreprendre. "La mode devient une industrie. Comme toutes les autres industries, ce sont les hommes qui en prennent la tête." Frédéric Godart va même plus loin, selon lui, "les hommes ont progressivement effacé des mémoires les grands noms de la mode qui les avaient précédés, comme Rose Bertin, la modiste de Marie-Antoinette, très célèbre de son temps".

"Les hommes sont plus objectifs", selon Tom Ford

Dans les années 20 et 30, la vapeur semble se renverser avec le succès de Chanel et de Schiaparelli. Cela ne dure pas. Après guerre, ce sont à nouveau les hommes qui tiennent le haut du pavé avec Yves Saint Laurent ou Pierre Cardin. Pourtant, quand il s'agit d'habiller une femme, on pourrait croire qu'une autre femme serait la mieux placée puisqu'elle connaît parfaitement son sujet. Mais, prenons le problème à l'envers. Et si la mode était un métier d'hommes? Peut-être sont-ils meilleurs?

En 2005, le New York Times a enquêté sur la forte présence d'hommes en particulier homosexuels à des postes hauts placés et exposés dans le milieu de la mode. Interrogé, le créateur américain Tom Ford qui a été à la tête de Gucci et de Saint Laurent expliquait très sérieusement, "les hommes sont souvent meilleurs créateurs que les femmes pour d'autres femmes. Je pense que nous sommes plus objectifs. Nous n'arrivons pas avec un bagage de détestation de certaines parties de notre corps. Parfois, les femmes sont emprisonnées dans la propre vision qu'elles ont d'elles-mêmes mais certaines d'entre elles ont construit des carrières autour de cela. Donna Karan était obsédée par ses lèvres et a utilisé sa propre idiosyncrasie pour définir sa marque".

"Il n'y a pas de gène homo qui favorise la créativité", balaie Valerie Steele qui dirige les collections du musée de la mode à l'Institut de technologie de New York. La réponse est à chercher ailleurs. Du côté du monde du travail. Si la mode veut libérer le corps des femmes, le sublimer, le mettre en valeur, cette industrie se comporte en revanche avec bien moins de bienveillance envers les femmes qui travaillent en son sein.

"On ne leur laisse pas l'opportunité de s'affirmer"

Frédéric Godart qui enseigne également à l'IFM, l'Institut Français de la Mode à Paris, remarque qu'au départ les femmes ne manquent pas, ce cursus séduit en particulier un public féminin. "La grande majorité de mes étudiants sont des femmes dans les premières années d'études". Dans la Parson's school of Design à New York, l'une des écoles de mode les plus prestigieuses du monde, en moyenne, 7% des étudiants de première année sont des hommes.

"La mode est une industrie comme les autres", déplore Frédéric Godart qui parle même d'un "système d'exclusion, un système machiste". "Il pèse sur les femmes comme ailleurs dans le monde du travail des a priori sur leurs capacités, leur tempérament. On s'inquiète de les voir se consacrer à leur vie de famille", déplore le chercheur. "On ne leur laisse pas l'opportunité de s'affirmer, on ne leur fait pas confiance, du moins pas autant qu'à un homme. Si John Galliano avait été une femme, je suis convaincu qu'on aurait été bien plus durs envers lui."

Ces a priori dépassent même le monde du travail. Dans une tribune dans le magazine Forbes, Benish Shah, entrepreneure dans le milieu de la mode se demandait en 2013 "Pourquoi les femmes sont moins prises au sérieux que les hommes dans la mode?" Selon elle, la différence de traitement est flagrante. "Quand je dis que je travaille dans une start up qui va changer l'industrie de la mode, on me répond 'je ne m'intéresse pas vraiment à la mode mais c'est super que tu fasses ça. C'est logique puisque tu aimes les chaussures'. Quand l'un de mes amis qui est créateur dans un petite maison new yorkaise parle de ce qu'il fait, les gens autour de nous sont impressionnés. Tout à coup, le monde de la mode n'est plus du tout frivole."

Les hommes n'ont peut-être pas un gène particulier qui leur permet de mieux créer des vêtements que les femmes, mais la société se moque bien de notre égalité génétique.

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