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Bill Murray, le mème humain

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Bill Murray, le mème humain | NBC
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PEOPLE - Quand Bill Murray est-il vraiment devenu Bill Murray? Pas l’acteur, mais le mème.

Était-ce en 2003, avec la sortie de "Lost in Translation", qui racontait l’histoire de Bob Harris, une star de cinéma esseulée en qui beaucoup ont vu l’alter ego du comédien? Au fil de sa longue collaboration avec Wes Anderson, pour qui il a campé des personnages comme Steve Zissou dans "La Vie aquatique", Raleigh St. Clair dans "La Famille Tenenbaum" ou Herman Blume dans "Rushmore"? Si vous posez la question à la plupart des gens, ils risquent plutôt d’évoquer une anecdote survenue dans la vie réelle qu’un film dans lequel il a joué: la fois où il a débarqué dans un restaurant de Floride pour faire du karaoké, celle où il a porté un pantalon à l’effigie d’une marque de bière lors d’un tournoi de golf, lorsqu’il s’est incrusté dans un enterrement de vie de garçon ou bien quand il a fait du photobombing sur une séance photo pour les fiançailles d’un couple.

Ce genre d’histoires a motivé la création de sites entièrement dédiés aux péripéties de la vie du comédien, et façonné l’image d’un homme qui balaie de la main les règles que suivent à la lettre tant d’autres célébrités. Le fait qu’il n’ait pas d’agent, de manager ni d’attaché de presse (il a toutefois un avocat) font partie de ces détails qui l’ont érigé en icône des moins de 40 ans. De quoi est-il le symbole? On ne sait pas trop. Bill Murray, la version internet 2016 du comédien homonyme, est moins un acteur que l’incarnation d’un mème: un homme à l’expression maussade qui pourrait surgir dans votre librairie de quartier, à la fête d’anniversaire de votre enfant, ou chez vous, et que les gens accueilleraient d’un: “Ça, c’est du Bill tout craché!”

C’est pourquoi on ne s’étonnera pas d’apprendre qu’il a accepté de jouer les serveurs le temps de deux soirées à Greenpoint, un quartier de Brooklyn, il y a quelques semaines. Bill Murray vous proposait, cher lecteur, le shot de tequila de vos rêves! Ce que l’on sait moins, c’est qu’il ne s’agissait pas là d’une apparition spontanée, au sens traditionnel du terme, mais d’une utilisation de son image destinée à aider un membre de sa famille. Son fils Homer est en effet l’un des gérants du restaurant 21 Greenpoint. Une personne au moins savait donc que la présence de l’acteur ne manquerait pas de faire une belle publicité aux lieux.

Et ça n’a pas loupé. Time Out, le New York Daily News, Entertainment Weekly, Vulture, Esquire, CBS News, Time et le A.V. Club ont tous annoncé la folle aventure que Bill Murray s’apprêtait à vivre dans le nord de Brooklyn. Lors de sa deuxième soirée derrière le bar, une camionnette de télé était garée à l’extérieur. L’événement, qui semblait avoir adopté le modèle du premier arrivé, premier servi, s’est en fait transformé en soirée sur guest-list. Celle-ci était si longue – et les fans, si déterminés – que des centaines de personnes faisaient déjà la queue peu après 19 h, y compris les chanceux qui se trouvaient sur la liste. Quelqu’un avait apporté des jumelles pour apercevoir l’acteur depuis l’extérieur. Une réplique de l’Ecto-1, la voiture des "ghostbusters", s’était même invitée pour l’occasion. Vous l’aurez compris, c’était tout un cirque.

bill murray
Des fans de Bill Murray attendent à l’extérieur du 21 Greenpoint, à Brooklyn.

À l’intérieur, une excitation palpable se faisait sentir avant son arrivée. On sentait que, de tous les endroits du monde où prendre une photo ce samedi soir-là, 21 Greenpoint récolterait le plus de likes. Mais on était triste de se dire que les fans qui étaient restés dehors n’auraient aucune chance de rencontrer leur idole, sachant que les invités étaient de ceux qui semblent toujours entrer partout: les journalistes et les people dont on retrouve les noms sur tant de listes à New York. Pourquoi était-ce à eux que l’on donnait l’occasion de partager ce moment de spontanéité programmée, plutôt qu’aux fans de la première heure?

Lorsque l’acteur est enfin apparu, la réaction de la foule tenait davantage du murmure que de la salve d’applaudissements, traduction d’une tentative de se la jouer cool. Bill Murray, vêtu d’un jean et d’une fine veste blanche, s’est installé silencieusement derrière le bar. Il ressemblait tout à fait à ce qu’il était à ce moment-là: un barman un peu morose qui enchaîne douloureusement son deuxième service nocturne d’affilée.

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Une vidéo publiée par Jeanette Settembre (@j_settembre) le


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Le récit de la première nuit de travail de Bill Murray dessinait le portrait d’un père fier de son fils, qui descendait des shots avec les clients et faisait des discours en l’honneur de sa progéniture. À l’inverse, le type de 65 ans (il a eu 66 ans le 21 septembre) qui est entré dans le bar le deuxième soir avait juste l’air d’avoir la gueule de bois. Pas de grand discours. Pas de shot suivi d’applaudissements, mais une impression d’obligation. L’acteur ne semble pas avoir bu le samedi soir, ou alors peu. Il a simplement fait son boulot: servir des verres.

Était-ce un personnage? Ou était-ce vraiment lui? Dans tous les cas, on ne peut pas dire qu’il ait vraiment été barman. Car, pour être tout à fait exact, il a servi de l’alcool dans des verres en plastique pendant que des dizaines de personnes tentaient inutilement de résister à l’envie de prendre des photos pour pouvoir dire: "J’étais là quand Bill Murray a fait le barman chez 21 Greenpoint." À le regarder essayer d’ignorer les flashs omniprésents, on avait du mal à ne pas le plaindre. Est-ce que c’est la même chose partout? S’habitue-t-il jamais à ces visages anonymes qui cherchent frénétiquement à capturer ses moments de vie réelle dans le seul but de les diffuser sur internet? Murray est-il au moins au courant de ce que le Web a fait de lui?

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Des clients du 21 Greenpoint prennent des photos du barman.

Dans un monde parallèle, les gens rangent leur téléphone le samedi soir et laissent Bill Murray les régaler de vieilles anecdotes de sa période Saturday Night Live. Mais nous vivons dans un monde où Bill Murray le barman est obligé de demander à l’homme qu’il sert d’arrêter de prendre des photos de lui en rafale avec non pas un mais deux iPhones. Où un grand type aux cheveux gominés le supplie de faire une photo avec lui, non pas pour le plaisir que cela lui procurerait mais pour celui qu’il prendrait à en parler ensuite (Murray a refusé). Où la seule chose qui pourrait s’assimiler à un discours de Bill Murray ce soir-là, c’est le moment où il a demandé aux gens de laisser les autres s’approcher du bar une fois qu’ils avaient leur boisson.

Tout le monde voulait sa petite anecdote avec lui, et ça a fini par peser sur l’atmosphère du 21 Greenpoint. Ce n’était ni sa faute ni nécessairement celle de la foule. La frontière physique entre les gens et lui a transformé les clients en badauds, pétrifiés dans une espèce d’émerveillement. Ça fait bizarre d’avoir Bill Murray comme barman. Peut-on s’énerver si l’on n’a pas été servi au bout d’une demi-heure? Peut-on lui faire signe afin d’être sûr de récupérer son verre? Quelle est la limite acceptable en termes de photographies? Quel pourboire lui laisser? Et puis il y a des questions plus existentielles qui surviennent pendant qu’on attend son shot: pourquoi trouve-t-on drôle de voir Bill Murray servir des verres? Est-ce vraiment mieux que de se repasser "Moonrise Kingdom"? Est-il juste de réifier un être humain? Bill Murray le serveur peut-il combler les attentes de gens qu’il ne connaît pas? Une chose est sûre: il doit vraiment aimer son fils pour accepter de faire ça deux soirs d’affilée.

Pourquoi les internautes adulent-ils Bill Murray? Est-ce son expression lorsqu’il est assis dans son coin avec un verre de whisky? La mélancolie qu’on lit dans ses yeux? Cette impression qu’il pourrait surgir au coin de la rue? Ou est-ce parce qu’on a le sentiment, pour une raison étrange, qu’il est l’un des nôtres? Peut-être y a-t-il différentes raisons, mais il faut bien reconnaître qu’internet l’adore. Il a pris un homme et en a fait un mème, quelqu’un avec qui l’on partage quelque chose, n’importe quoi, même s’il ne le sait pas lui-même. Quand Bill Murray l’acteur est-il devenu Bill Murray le mème? La blague plutôt que le blagueur? La première fois que vous l’avez vu en tant que symbole de quelque chose, plutôt que de quelqu’un. Une idée plutôt qu’un homme.

Cet article, publié sur le Huffington Post américain, a été traduit par Laura Pertuy pour Fast for Word.

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