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Mohamed Boussaid: "Aujourd'hui, j'estime que c'est un devoir de descendre dans l'arène politique" (INTERVIEW)

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MOHAMED BOUSSAID
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GOUVERNEMENT - En dehors du cadre normal de ses fonctions, ses sorties publiques sont rares et, de ce fait, remarquées. Non que Mohamed Boussaid n'aime pas se prêter au jeu des questions-réponses: personnage disert mais pesant soigneusement ses mots, n'hésitant pas à aller au bout de sa pensée, sans toutefois se départir d'une volonté de clarté, Mohamed Boussaid animera, avec le Rassemblement national des indépendants (RNI), ses premiers meetings politiques. Il est ministre de l'Economie et des finances, oui, mais aussi membre du bureau politique du Rassemblement national des indépendants (RNI) depuis près de douze ans, plusieurs fois ministre et Wali. Dans cet entretien, Mohamed Boussaid revient sur la situation économique du Maroc, le modèle de croissance du royaume, la place de la décision politique en finances publiques, le programme économique du RNI ainsi que sur son engagement politique.

HuffPost Maroc: Après près de trois ans à la tête du ministère de l'Economie et des finances, quel regard portez-vous, aujourd'hui, sur l'économie nationale?

Mohamed Boussaid: Ces trois années étaient particulières, dans la mesure où la priorité était d'opérer un redressement des finances publiques. À l'instar d'autres pays, le Maroc a subi de plein fouet deux grands chocs, je dirais même trois. Le premier était la crise économique qui s'est déclenchée en 2008, et qui n'a pas encore pris fin, puisque certaines zones du monde n'ont pas retrouvé leur vigueur d'avant la crise. Le deuxième choc était la hausse des prix des matières premières. Que Dieu soit loué, nous avons constaté, depuis l'année dernière, une décrue des cours du pétrole et des cours des matières premières. Le troisième choc, c'était ce qui est communément appelé le printemps arabe, et l'ensemble des perturbations sociales vécues par un certain nombre de pays arabes.

Malgré ces chocs extrêmement violents, l'économie marocaine a pu résister. Elle a démontré une grande capacité de résilience, puisque nous avons continué d'enregistrer des taux de croissance relativement appréciables. Je dois dire, d'ailleurs, que de 2000 à 2015, le taux de croissance au Maroc était en moyenne de 4,2%. Nous n'avons pas connu de dégradation importante au niveau de notre économie. Je pense que cela illustre d'abord notre force, acquise à travers la diversification de nos partenariats, ainsi que la diversification de notre économie, qui ne s'appuie pas sur un seul secteur. Plusieurs secteurs bénéficient de stratégies sectorielles ambitieuses et réussies, notamment le Plan Maroc Vert pour l'agriculture et le Plan Accélération Industrielle pour l'industrie.

Cette diversification a pu amortir le choc. Mais cela nous a quand même coûté, puisque depuis le déclenchement de la crise, nous avons opéré une politique volontariste et contra-cyclique, à travers des injections budgétaires énormes, ce qui rendait l'ensemble du cadre macro-économique quelque peu déséquilibré, en enregistrant des déficits importants au niveau du budget, mais aussi au niveau du déficit extérieur.

"Notre modèle de croissance a effectivement atteint ses limites, et cela, de l'avis d'experts, de politiques et, bien sûr de gens de l'art."

Donc, la priorité de ces trois dernières années était d'abord de rendre l'équilibre à ce cadre macro-économique; opérer un redressement des finances publiques; réduire les déficits budgétaire et extérieur. Je pense que nous avons atteint nos objectifs, puisque le déficit budgétaire est passé de 7,2% en 2012 à 3,5% cette année, ce qui est une grande avancée. Le déficit extérieur a, lui, reculé de 9,6% en 2012, à moins de 2% cette année.

Au niveau de la croissance, elle était de 4,5% en 2012, de 3% en 2013, de 4,5% en 2014 et de 2% cette année. Cette situation est due, malheureusement, à une année très mauvaise sur le plan agricole - la récolte céréalière ayant été divisée par cinq - mais aussi à la faiblesse de la demande extérieure, puisque nos partenaires, notamment au niveau de l'Union européenne, n'ont pas retrouvé la croissance souhaitée.

Aujourd'hui, qu'il s'agisse d'acteurs du monde politique ou économique, certains parlent d'essoufflement du modèle économique du Maroc, d'autres de son nécessaire dépassement. Quel est votre point de vue sur cette question?

Je parlerai plutôt du modèle de croissance, puisque chaque concept a sa définition propre. Notre modèle de croissance a effectivement atteint ses limites, et cela, de l'avis de tous les experts, des politiques, et bien sûr des gens de l'art. Jusque-là, notre modèle de croissance était basé sur l'encouragement de la demande, avec ses deux volets: la consommation des ménages et l'investissement public - ce qui a, d'ailleurs, causé ces dérapages au niveau du budget.

Aujourd'hui, cette politique n'est plus soutenable. Un pays qui aspire à intégrer le concert des pays émergents se doit de donner une part plus importante à la politique de l'offre, à travers l'encouragement de l'industrie et des activités exportatrices. C'est une chose que nous avons entreprise grâce au Plan d'Accélération Industrielle, dont la philosophie et les objectifs consistent, justement, à relever la part du secteur industriel de 14% du PIB en 2015, à 21% en 2021, à travers une approche extrêmement novatrice, qui est l'approche par écosystèmes. Celle-ci s'appuie sur les points forts de notre pays et ses avantages comparatifs, en visant les métiers mondiaux du Maroc. Cette politique a, certes, commencé avec les plans Emergence I et Emergence II, mais nous avons voulu, à travers le Plan Accélération Industrielle, stimuler ce mouvement.

"Quand on fait de la politique, il peut y avoir une tentation de céder à des dérives populistes, en voulant faire ce que les gens souhaitent voir pour les rendre satisfaits. Or, satisfaire tout le monde, c'est dépenser plus. Et dépenser plus, c'est mettre en péril l'équilibre du cadre macro-économique."

Aujourd'hui, il y a déjà plus d'une trentaine d'écosystèmes déjà signés, qui vont des mines au textile, en passant par les industries métallurgiques et le BTP. Mais deux écosystèmes bénéficient d'une attention particulière: le premier est l'automobile, qui est l'écosystème locomotive, à travers la signature de deux grands contrats avec Peugeot pour 200.000 véhicules et 200.000 moteurs à Kénitra, et avec Renault pour le renforcement de l'outsourcing, pour un milliard de dollars par an.

Le plus récent, c'est ce grand partenariat avec Boeing, le leader mondial de l'aéronautique, qui a été signé devant Sa Majesté le 27 septembre, et qui permettra l’implantation de 120 fournisseurs de Boeing et la création de 8.700 nouveaux emplois. Il permettra aussi d'améliorer les exportations du Maroc dans le secteur de l'aéronautique de plus d'un milliard de dollars par an.

Le Plan d'Accélération Industrielle vise bien sûr à gagner des points de PIB et à améliorer notre croissance, mais également à créer des emplois. L'objectif est de créer près de 500.000 emplois à l'horizon 2021. Aujourd'hui, il y a déjà plus de 420.000 emplois déjà signés, et bien entendu, il faut attendre que les investissements se réalisent, et ils vont se réaliser. Pour cela, nous avons mis en place - et c'est exceptionnel – un fonds de développement industriel doté de près de 3 milliards de dirhams par an, pour aider à mettre en oeuvre et à concrétiser cette politique industrielle.

"Aujourd'hui, j'estime que c'est un devoir de descendre dans l'arène politique et de mener le combat sur le terrain."

Donc, ce modèle économique va, par la force des choses, changer et s'enrichir. Cela ne veut pas dire que les autres secteurs ne vont pas bénéficier de la même attention, notamment le secteur primaire qui, grâce au Plan Maroc Vert, a réalisé des résultats extrêmement importants. Par exemple, même si cette année a été une année de grande sécheresse, et malgré le fait que notre croissance n'a enregistré qu'un taux de 2%, il faut dire que nous avons élaboré la loi de finances en cours d'exécution autour d'une croissance de 3%. En d'autres termes, nous n'avons perdu qu'un point malgré la sécheresse. Ceci est dû à l'amélioration et à l'accroissement de la valeur ajoutée agricole. Si les céréales ont subi un gros choc, les autres filières encouragées par le Plan Maroc Vert tel que l'élevage, l'arboriculture ou encore les cultures intensives, ont continué et continuent de se développer et à apporter plus de solidité et d'autonomisation de l'économie par rapport aux aléas climatiques.

Lors du 10è colloque international des finances publiques, vous avez appelé à concilier politique et finances publiques, et a éloigner les finances publiques des contingences politiques. Comment cela peut-il être réalisé, et quelle place pour la décision politique en finances publiques?

Quand on fait de la politique, il peut y avoir une tentation -et elle existe à travers le monde- de céder à des dérives populistes, en voulant faire ce que les gens souhaitent voir pour les rendre satisfaits. Or, satisfaire tout le monde, c'est dépenser plus. Et dépenser plus, c'est mettre en péril l'équilibre du cadre macro-économique. Aujourd'hui, il y a pratiquement un consensus mondial pour dire que les finances publiques doivent être gérées en obéissant à un cadre raisonnable en matière de déficits, car qui dit déficit budgétaire, dit endettement. Et qui dit endettement, dit que demain, ce seront les générations futures qui payeront la facture.

Ces trois dernières années, l'effort fourni visait à redresser le cadre macro-économique, assainir les finances publiques, réduire les déficits pour qu'ils soient soutenables. Mais en même temps, il fallait garder un oeil sur la nécessité de la relance économique et la création de l'emploi. Cette recherche de l'équilibre ne doit plus être soumise aux aléas idéologiques que la politique peut parfois dicter. Quand j'ai parlé de cette décorrélation entre le désir politique et ce qu'il faut assumer au niveau des finances publiques, je désignais justement cela.

En même temps, vous êtes membre du bureau politique d'un parti, qui est le RNI. Dans ce sens, vous avez participé à l'élaboration du programme du parti. Qu'est-ce qui, selon vous, distingue le volet économique du programme électoral du RNI?

Je n'ai pas vu tous les programmes électoraux des autres partis politiques. Concernant notre programme, nous avons essayé d'être un peu novateurs cette année, et nous avons cherché à éviter de mettre des mesures pèle-mêle. Car cette course vers le programme le plus joli, le plus dense, le plus complet, fait que l'électeur peut se perdre, et, parfois, les partis incluent des mesures sans tenir compte des coûts qu'elles vont générer, ou sans se poser de questions sur leur utilité.

Nous avons essayé d'avoir un programme simple, qui énonce les besoins et les priorités du moment. Les priorités qui interpellent et qui préoccupent le plus les Marocains, c'est d'abord l'école, puis la santé, ensuite l'emploi, ainsi que les jeunes, la cohésion sociale et la solidarité.

Nous avons bâti notre programme autour de ces cinq axes, en apportant de la valeur ajoutée, ainsi que des idées qui émanent de notre expérience, de notre expertise et de notre connaissance des dossiers, puisque le RNI a dirigé plusieurs départements ministériels par le passé. De ce fait, il possède une expérience appréciable dans la gestion publique.

Nous avons travaillé sur la lisibilité de notre programme. Si la période passée était celle de l'élaboration et de l'application des lois organiques qui découlent de la nouvelle Constitution, mais aussi celle où il fallait s'attaquer au cadre macro-économique, je pense que la période qui vient doit absolument s'atteler à susciter une mobilisation autour de ces cinq axes. Qui ne souffre pas, aujourd'hui, du problème du chômage? Qui ne souffre pas du malheureux discrédit de l'école publique marocaine? Qui ne souffre pas des problèmes d'accès aux soins?

Je pense que notre programme va au coeur des préoccupations des citoyens. Je pense aussi que l'électeur fera, à travers la différenciation que nous avons voulu donner à ce programme, mais aussi grâce à la qualité de nos candidats et la notoriété de notre parti, un bon choix en votant pour le RNI.

"Je fais partie de ces Marocains qui disent haut et fort que nous devons absolument sauvegarder ce que nous avons de plus précieux: le vivre-ensemble."

On disait que vous aviez l'intention de vous présenter à Agadir, pour ces élections. Est-ce le cas? Et pour quelles raisons ne vous êtes-vous pas présenté?

J'avais effectivement l'intention de le faire, mais ça n'a pas été fait. Aujourd'hui, j'estime que c'est un devoir de descendre dans l'arène politique et de mener le combat sur le terrain. Jadis, la politique pouvait répugner, ou ne bénéficiait pas forcément l'intérêt qu'elle devait susciter. Aujourd'hui, l'engagement politique est nécessaire, et les choix doivent être portés avec conviction, car pour porter un choix de société, cet engagement doit être franc.

Je pense qu'aujourd'hui, à travers l'ambiance politique générale, mais aussi à travers les réseaux sociaux et les médias, il y a un intérêt plus grandissant des Marocains et des citoyens envers la politique, et les Marocains savent déjà que la politique, qu'ils le veuillent ou non, influence leur quotidien, leur mode de vie et leur avenir. C'est pour cela que j'appelle l'ensemble des citoyens à aller voter, parce que s'ils ne votent pas, ces élections vont se tenir de toute manière, et d'autres vont choisir à leur place, et pourront faire le mauvais choix. Pour avoir la possibilité de voter de nouveau, il faudra attendre cinq ans.

Vous avez été Wali, puis ministre, aussi bien du Tourisme que de l'Economie et des finances. Qu'est-ce qui vous pousse, aujourd'hui, à vouloir descendre dans l'arène politique pour concourir aux élections?

Je fais partie du RNI depuis plus de douze ans, et j'ai été dans des gouvernements passés. Il est vrai qu'il y a eu une parenthèse en tant que Wali. Déjà, être Wali était une très grande expérience. Être Wali vous donne la vraie connaissance du territoire et des citoyens. C'était un grand plaisir et un grand honneur d'assumer ces fonctions. Pourquoi, aujourd'hui, cette volonté de descendre dans l'arène et d'aller au combat?

Parce qu'aujourd'hui, avec la nouvelle Constitution, avec la compétition politique, qui est assez rude, se dégagent des courants dans notre société. Je pense qu'il faut absolument que l'on affiche sa volonté et ses choix, et le choix d'une société équilibrée, ouverte, où il fait bon vivre, où il y a acceptation de l'autre, doit primer.

Malheureusement, peut-être qu'il y a d'autres voix et d'autres regards, qui ne partagent pas ce point de vue. Mais les risques de sectarisme et de stigmatisation ne vont pas dans le sens souhaité pour notre pays. C'est pour cela que je fais partie de ces Marocains qui disent haut et fort que nous devons absolument sauvegarder ce que nous avons de plus précieux: le vivre-ensemble. Cette liberté de choix dans notre pays, où des choix individuels peuvent être faits, dans le respect d'une Constitution, de lois et de règlement que nous avons choisi, font que ne pouvons pas être prisonniers ou être placés sous tutelle de quiconque et de qui que ce soit. C'est ce combat qui me donne la force pour aller de l'avant et me battre pour ces idées.

Si les résultats du RNI lors des élections le permettent, et que vous deviez choisir un autre ministère que celui de l'Economie et des finances, ce serait lequel?

C'est une question prématurée! (Rires) Vous savez, je me mets à la disposition de mon pays, et ce n'est pas une boutade. Je pense que là où on est, il faudrait toujours garder le même esprit, la même volonté, le même sens de la responsabilité, et la hargne de donner le meilleur de soi-même, de vouloir accomplir sa tâche et sa mission, et de s'accomplir par la même occasion.

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