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La culture, une section bouche-trou dans les programmes électoraux?

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Justin Timberlake en concert au Festival Mawazine | Maroc Cultures
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PROMESSES ÉLECTORALES - Le Maroc planchera-t-il enfin sur une politique culturelle apte à faire de ce secteur une industrie créatrice de richesse? Si l’on s’en tient aux programmes électoraux des différents partis, la culture pourrait connaître un regain d’intérêt aux yeux des politiques.

Entre le PJD et sa “stratégie culturelle nationale”, le PAM et son souhait de “revaloriser le patrimoine”, le RNI qui promet 100.000 emplois directs et 500.000 indirects en cinq ans, l’Istiqlal qui veut éditer 5.000 livres en 2021 et l’USFP qui souhaite renforcer le rôle de la culture dans la lutte contre l’extrémisme, on serait presque tenté d’être optimiste.

Mais la culture reste encore à l’image qui lui est consacrée dans les programmes électoraux: elle passe au dernier rang et remplit souvent les dernières pages. “Dans les programmes, c’est simple. On parle de culture parce qu’on est un peu obligé de le faire”, nous lance Aadel Essaadani, président de l’association Racines, qui milite pour la démocratisation de la culture au Maroc.

Ces projets contiennent-ils tout de même un minimum de cohérence capable de dessiner les premiers axes d’une véritable politique culturelle, qui renforcerait l’impact de ce secteur dans la société? Pas si sûr, à en croire les spécialistes de la question.

mort à vendre

Mort à vendre de Faouzi Bensaidi

“L’environnement et l’écosystème capable de structurer un marché de la culture est mort-né au Maroc”, tranche l’entrepreneur en économies créatives Mehdi Hadj Khalifa, qui estime que le secteur culturel “multiplie les retards” dans le pays.

Pourquoi ne pouvons-nous toujours pas parler d’industrie culturelle au Maroc? Un manque voire une absence de vision est à déplorer selon nos interlocuteurs. “Il faut réaliser qu’une ville n’est pas juste un amas de routes, de bâtiments et d’infrastructures, elle est aussi faite de ces moments que l’on arrive à créer pour les habitants et les touristes. Et c’est là qu’intervient le rôle de la culture”, souligne le jeune entrepreneur.

Pour lui, l’approche même de l’Etat vis-à-vis de la question culturelle n’est pas capable d’assurer l’évolution de ce secteur pourtant vital. “Prenez l’exemple des grands théâtres construits à Rabat et à Casablanca. C’est une bonne chose, mais nous n’avons pas le capital humain pour assurer la pérennité de ces lieux de culture”, estime Hadj Khalifa, pour qui “il faut des hommes et des femmes du métier à la tête de ces structures, loin d’une approche administrative classique”.

Comprendre les enjeux de la culture

Qu’on se le dise, parler d’industrie culturelle est encore prématuré au Maroc. Et pour cause, “les partis politiques n’ont toujours pas compris la dynamique culturelle, son utilité et son fonctionnement”, explique Mehdi Hadj Khalifa. “On ne sait pas vers quoi on veut aller, quelle place pour la liberté de création, pour le public ou encore pour l’éducation artistique”, rajoute Essaadani.

Car pour le président de l’association Racines, faire évoluer le secteur culturel ne se fera qu’en mettant le public visé au coeur des préoccupations. “Aucun parti politique ne s’intéresse à la cible des programmes culturels. Le public est d’ailleurs multiple, il peut être scolaire, handicapé ou encore analphabète. Aussi, l’Etat reste dans l’amalgame, on mélange facilement culture anthropologique et patrimoine et action culturelle capable d’être une locomotive du développement social”, indique le président de l’association Racines.

galerie venise cadre

Galerie Venise Cadre à Casablanca

Cet amalgame est d’ailleurs la première défaillance qui ressort lorsqu’on consulte les programmes électoraux. Pour sa “stratégie culturelle nationale, définissant les priorités nationales et régionales”, le PJD promet “une corrélation de la culture aux valeurs religieuses et nationales, notamment mettant en exergue les atouts civilasionnels du Maroc”. Son rival, le PAM, lui, promet de “prendre soin” du patrimoine culturel marocain et de préserver “les déterminants de l’identité nationale multiple”.

“La culture, selon le PJD, est destinée à rapprocher le Marocain de Dieu. Or, il faut arrêter de parler de culture uniquement dans le sens du patrimoine et de l’identité immuable. Parlons plutôt d’action culturelle, de métiers artistiques et de production”, martèle Aadel Essaadani, pour qui la culture peut être également un vecteur d’éducation et de sensibilisation.

L’Etat devrait avoir un rôle de régulateur

“Il faut que l’Etat joue le rôle de régulateur”, préconise Mehdi Hadj Khalifa, qui explique que “l’établissement d’une interaction forte entre public et privé serait à même de mettre en oeuvre une importante programmation culturelle au sein des villes”. Selon le spécialiste en économies créatives, “l’Etat devrait également pousser les jeunes professionnels du secteur à créer leurs entreprises, plutôt que de rester dans une approche de salariat”.

Dans ce rapport entre la culture et la politique, la position d’Aadel Essadani est plus tranchée. “La politique ne devrait être là que pour gérer l’argent public pour permettre aux acteurs culturels de travailler. Elle ne devrait en aucun cas dicter le contenu de l’action culturelle.”

halqa

La halqa, un art populaire ancestral

Dans cette approche, où l’Etat devrait se contenter de son rôle de régulateur, la politique a tout de même un rôle essentiel à jouer afin de mettre en place une chaîne de valeurs aptes à être le réceptacle de cette industrie. “Il faut créer les conditions pour que ce marché existe et puisse se distinguer dans un marché concurrentiel mondial”, explique Aadel Essaadani.

Concrètement, comment peut-on accomplir un tel exploit? C’est pourtant simple, tout passe par l’éducation, selon l’acteur associatif. “Si on ne fait pas aimer le livre à des gamins à l’école, ils n’achèteront pas de livres une fois adultes, et donc l’industrie du livre ne décollera pas. Et c’est à l’Etat que revient le rôle d’éduquer”, répond-il.

Du rôle du secteur public dans l’action culturelle

Mais à qui incombe ce rôle de faire émerger cette industrie créative? “Aujourd’hui, ceux qui devraient jouer le rôle de liant dans cette chaîne ne sont pas conscients de cette dynamique et des enjeux”, explique Mehdi Hadj Khalifa. Pour Aadel Esaadani, “le ministère de la Culture ne peut pas être le seul à gérer ce projet national parce qu’il n’en a pas les moyens”.

Le président de Racines préconise plutôt “une responsabilité partagée entre les différents ministères”. Dans le détail, “l’éducation artistique devrait être placée sous la responsabilité du ministère de l’Education nationale et le ministère de la Communication pourrait instaurer un quota de programmes culturels à la télévision et la radio publiques”.

L'Etat devrait également plancher sur la formation aux métiers culturels, selon le militant associatif. “Il n’y a qu’une seule école au Maroc, l’Isadac, qui forme les jeunes à ce genre de métiers. Et lorsqu’ils sont diplômés, ils ne savent pas s’ils sont techniciens, artistes administrateurs ou artistes”, ironise-t-il.

Dans les faits, le Maroc dispose uniquement de 500 professeurs de musique et ne dispose pas de professeurs de théâtre à destination des enfants scolarisés à l’école publique. Cette absence de professionnels se répercute également sur les grandes manifestations culturelles. “Dans les plus grands festivals du Maroc, les techniciens et les chargés des affaires administratives nous viennent de l’étranger. Dans l’état actuel des choses, si on ne forme pas des jeunes marocains à le faire, on continuera simplement à créer de l’emploi pour des gens qui viennent d’ailleurs”, explique Aadel Essaadani.

Cette fragilité des ressources humaines menace également la pérennité de ces événements bien installés selon Mehdi Hadj Khalifa. “Il faut que l’Etat comme le privé soient capables de former des jeunes à l’entrepreneuriat créatif, qu’ils aient la notion de concevoir des idées originales, et qu’il y ait un capital humain solide pour pérenniser les actions culturelles déjà existantes et aider à leur développement”, explique celui qui estime que “les principaux protagonistes sont aux abonnés absents”.

Un outil de sensibilisation avant tout

Mais au delà de toute considération économique, la culture est avant tout un vecteur de sensibilisation, selon Aadel Essaadani. “L’exemple de la manifestation contre le PJD est un cas parlant. C’est la preuve même que l’on peut instrumentaliser beaucoup de gens aussi facilement. Ces gens-là, on peut également les instrumentaliser pour porter des armes. La culture est une question de survie, de stabilité avant tout, et j’exagère à peine. C’est le seul domaine qui permettra de nous apprendre à gouverner nos différences, laisser de la place aux minorités religieuses, ethniques ou sexuelles. Et ce changement ne pourra se faire qu’à travers la culture, c’est une question de survie.”

Les grands oubliés des politiques culturelles

Dans un paysage où la culture reste figée en étant assimilée à l’histoire et le patrimoine, certains partis ont tout de même tenté des promesses quelque peu innovantes, mais pas toujours réalistes. Dans le cadre de son plan “Culture & Medias Made in Morocco”, le RNI veut multiplier par cinq le nombre de créations artistiques, créer 100.000 emplois directs et 500.000 indirects dans l’industrie culturelle. Tout cela en cinq ans.

Par quel moyen? Le parti ne juge pas nécessaire d’éclairer son électorat sur les dispositifs à même de concrétiser son projet consacré à la culture et aux médias. “C’est de la fumisterie. Moi aussi je peux vous promettre tout plein de choses”, ironise Aadel Essaadani. “En France, par exemple, l’industrie de la culture est beaucoup plus importante que l’industrie automobile, mais l’Etat a mis en place un dispositif de formation, de professionnalisation et d’accompagnement d’artistes émergents”, explique-t-il. Un dispositif dont on n’aperçoit pas les prémices dans les réflexions menées par les partis politiques marocains.

Dans cette absence de “chaîne industrielle appliquée à la culture”, certaines disciplines pâtissent plus que d’autres. Le secteur de l’édition, par exemple, figure parmi les grands perdants. “Au Maroc, un best-seller est un livre qui se vend entre 2.000 et 3.000 exemplaires en cinq ans”, indique Aadel Essaadani, qui rappelle que l’édition souffre de “tares au niveau de la diffusion, la sensibilisation et la promotion des oeuvres”.

troupe marocaine

Une troupe marocaine au Festival international de théâtre de jeunes en Espagne

C’est d’ailleurs à ce point que souhaite s’attaquer le Parti de l’Istiqlal qui promet “l’édition de 5.000 livres en 2021”. Mais est-ce vraiment une affaire de quantité? Non, répond le militant associatif. “Il faudrait d’abord sensibiliser le public à la lecture, car c’est ce dernier qui fera vivre l’industrie de l’édition. Un enfant qui n’a pas été éduqué pour lire des livres dans les transports en commun ou pour offrir un livre à ses parents pour leur anniversaire ne sera jamais un client potentiel.”

L’art contemporain figure également dans les grands absents de ces stratégies culturelles brandies à l’occasion des élections. “Le marché de l’art contemporain est sclérosé à l’heure qu’il est, parce que les professionnels de la vente de l’art n’existent simplement pas au Maroc”, rappelle Mehdi Hadj Khalifa, qui appelle à “l’instauration urgente d’une dynamique commerciale à travers la formation de professionnels qui seraient à même de relever le niveau du marché”.

Bilan des promesses? “La culture est reléguée au second plan dans les programmes électoraux”, tranche Mehdi Hadji Khalifa. “Il y a des partis qui ont géré le département de la culture pendant des années, comme l’USFP et le PPS, et qui ne sont pas capables de soumettre des propositions professionnelles aux citoyens. Le cas du PPS est une honte”, conclut Aadel Essaadani.

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