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Nabil Benabdellah: "La Koutla est une nécessité historique" (INTERVIEW)

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ÉLECTIONS - À quelques jours des élections législatives, les partis politiques marocains affinent leur positionnement, calculent leurs chances et se préparent à l'épreuve des urnes. Nabil Benabdellah ne déroge pas à la règle. Le secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme (PPS), que le HuffPost Maroc a rencontré au siège de son parti, à un jour du lancement de la campagne électorale, est certes pris dans le rush des préparatifs électoraux, mais n'ajourne pas pour autant la réflexion sur les finalités collectives du travail politique pour les lendemains de scrutin. Qu'il s'agisse du rôle que peut jouer la gauche au Maroc aujourd'hui, du programme du parti pour les législatives, des ambitions du PPS ou de la régénération de la Koutla, Nabil Benabdellah répond sans détour. Entretien.

HuffPost Maroc: Avec le PPS, l'USFP, la FGD et même le PAM qui, désormais, se réclame du centre-gauche, l'offre de gauche est assez étoffée au Maroc. Mais il y a une déliquescence de la gauche, que certaines lient à l'expérience de l'USFP au gouvernement. Que peut proposer, aujourd'hui, un parti de gauche aux Marocains ?

Nabil Benabdellah: Beaucoup de choses, dans la mesure où il y a des idées et des principes qui sont fondamentalement inhérents à l'ADN de la gauche, et à l'ADN d'un parti comme le PPS. On a beau avoir un certain nombre de structures politiques qui rejoignent un discours sur la justice sociale, ou qui défendent des idées portant sur la généralisation de l'enseignement ainsi que sur l'égalité entre hommes et femmes: ce sont fondamentalement des idées qui ont été défendues par la gauche. Maintenant, que cela ait été repris par d'autres structures politiques, et qu'au niveau officiel, ce soient souvent ces idées et ces principes qui sont mises en avant, c'est tant mieux, et cela ne peut que nous réjouir.

"L'histoire a fait naître dans la matrice marocaine des partis de gauche dont l'authenticité n'est pas sujette à caution, quant à d'autres, je ne les ai jamais entendus s'exprimer clairement sur leur appartenance à la gauche."

Mais dans le même temps, je vous le concède, il y a un effritement des rangs de la gauche, et cela n'est pas pour nous plaire. Nous estimons qu'aujourd'hui, la démocratie marocaine a besoin d'une grande force de gauche. Bien qu'il y ait eu une certaine incompréhension sur les raisons de notre alliance avec le PJD, il apparaît de plus en plus, aujourd'hui, que c'est parce que nous défendons une certaine idée de la société, et une certaine vision de la démocratie, ainsi qu'une certaine vision de la justice sociale, que nous nous sommes retrouvés dans ce gouvernement. Notre espoir, c'est que les autres forces de la gauche puissent choisir le bon camp, et qu'elles sachent qu'aujourd'hui, nous avons fortement besoin d'une grande voix de gauche qui se situe de manière conséquente dans l'échiquier politique, à travers un vote adéquat. Nous espérons que le PPS puisse constituer une sorte de locomotive dans ce sens.

Je ne ferai pas de commentaire sur les partis que vous considérez comme étant de gauche. Je pense que l'histoire a fait naître dans la matrice marocaine des partis de gauche dont l'authenticité n'est absolument pas sujette à caution. Quant à d'autres, je crois que je ne les ai jamais entendus s'exprimer clairement sur leur appartenance à la gauche.

Lors de la présentation du programme du parti, nombre de médias n'ont pas manqué de signaler qu'il s'agit d'un programme clairement de gauche, signifiant par là que l'offre du parti ne s'est pas toujours inscrite dans ce cadre, ou qu'elle s'était quelque peu éloignée du référentiel du parti. Qu'est-ce que cela vous fait d'entendre ça?

Si vous consultez notre programme pour les élections législatives de 2011, ou le document confectionné pour le dernier congrès du parti, vous trouverez la même tonalité de gauche.

Certains essaient de polluer notre image de ce côté, mais nous sommes et restons fondamentalement conduits par des référentiels de gauche. Notre action au sein de ce gouvernement l'est également, et démontre que nous n'avons absolument pas à rougir de notre bilan social. Est-ce que c'est ne pas être suffisamment de gauche, que de faire passer le nombre de personnes couvertes par le RAMED de 400.000 à 9 millions de personnes? Est-ce que le fait de faire baisser les prix des médicaments est une mesure de gauche, ou ce n'est pas une mesure de gauche? Est-ce que le fait d'accorder un milliard de dirhams par an à l'équipement des dispensaires et des centres de santé en milieu rural est une mesure de gauche ou ce n'est pas une mesure de gauche? Est-ce que sortir 100.000 familles des bidonvilles et les loger de manière décente est une mesure de gauche ou ce n'est pas une mesure de gauche? Est-ce que, à travers la restructuration des quartiers et la mise à niveau des villes, sortir des centaines de milliers de Marocains de l'habitat insalubre ou non-réglementaire, et les intégrer au tissu social et au tissu social, est une mesure ou ce n'est pas une mesure de gauche? Est-ce qu'apporter de l'eau dans les régions les plus désertées, les plus éloignées, les plus sèches, comme cela a été le cas pour le département de l'Eau, c'est une mesure de gauche ou ce n'en est pas une? Est-ce qu'avoir, en matière d'emploi, la possibilité, aujourd'hui, de toucher une indemnité pour perte d'emploi, et élargir dans le même temps la couverture sociale, c'est une mesure de gauche ou ce n'est pas une mesure de gauche?

Eh bien, vous voyez, c'est cela, le bilan du PPS dans ce gouvernement. Les citoyens le savent, et nous aussi nous savons que nous sommes bien dans nos baskets. Nous continuons d'être ce que nous sommes: une force de gauche attachée à la justice sociale, mais aussi à un idéal démocratique avec une forte tonalité moderniste. Nous sommes toujours le parti qui défend les droits des femmes. Nous sommes toujours le parti qui défend les grandes causes, que ce soit celle de l'avortement ou de l'abolition de la peine de mort, mais lorsque les conditions se prêteront à cela. Lorsque la société aura évolué, comme c'est le cas pour la question féminine, nous espérons pouvoir mener de nouvelles réformes, et nous serons en mesure de concourir à leur mise en oeuvre.

Votre programme est très axé sur le volet social, et se base sur le bilan des différents ministères dont le PPS a la gestion pour se projeter dans l'avenir. Comptez-vous négocier des portefeuilles sociaux, après les prochaines élections?

Si les conditions le permettent, il est évident que le PPS est clairement attiré par le fait de gérer des départements à connotation sociale. Et s'il est possible de les garder, au cas où nous serions dans le prochain gouvernement, nous le ferons.

Avez-vous des ambitions pour ces législatives? Un objectif en nombre de sièges?

Je l'ai, mais je ne le vous dirai pas, tout simplement parce que j'espère que cette vague, cet écho positif que nous émettons, mais aussi que nous recevons de la part de différentes couches de la population, nous permettra de conforter notre place dans l'échiquier politique.

Les échos que nous recevons nous permettent d'être optimistes. Je pense que nous allons améliorer notre score, comme nous l'avons fait en 2011, où nous avons pu récolter 270.000 voix. Et malgré quelques pratiques qui nous ont porté atteinte, nous avons pu constituer un groupe parlementaire. Lors des élections communales et régionales de 2015, nous avons beaucoup avancé. Alors que nous étions à 190.000 voix en 2009, nous avons pu récolter 430.000 voix en 2015, ce qui prouve que nous sommes correctement jugés par les citoyens, contrairement à ce que certains salons expriment ici et là au sujet de l'alliance que nous avons eu dans ce gouvernement.

J'espère que nous resterons dans cette tendance haussière, et que nous réussirons à scorer encore mieux. En tout cas, après avoir couvert presque toutes les circonscriptions pour ces élections, nous attendons fortement une adhésion populaire.

Y a-t-il des thématiques spécifiques autour desquelles sera axée votre campagne?

Ce sera celles que nous avons mis en avant dans notre programme: l'humain. L'homme, la femme, qui sont au centre de nos préoccupations et au centre du projet sociétal du PPS. Cela veut dire que nous cherchons à développer le social, l'éducation, la santé, ainsi qu'à améliorer la dignité des gens, et faire en sorte que les citoyens soient intégrés au tissu social et au tissu urbain ou rural. Nous souhaitons aussi combattre l'exclusion et la marginalité dans notre pays.

Avortement, libertés individuelles: "Nous ferons avancer ces causes lorsqu'elles seront suffisamment arrivées à maturité pour cela."

Le deuxième axe sur lequel nous nous focalisons est le développement de la démocratie, notamment la démocratie participative, qui permettra l'instauration de véritables valeurs référentielles dans notre pays. Cela passe par la crédibilisation du champ politique, mais aussi par la nécessité de donner aux partis leur pleine maturité, et de les laisser se mouvoir, dans une saine concurrence, pour emporter l'adhésion populaire. Le PPS combattra pour cela avec une très grande énergie.

Bien sûr, nous avons des préoccupations liées aux valeurs. C'est pour cela que la culture est, pour nous, un champ qui doit être fortement développé, et c'est aussi pour cela que nous avons demandé à ce que le budget de la culture soit amélioré. Nous souhaitons également que la société marocaine puisse avancer sur un certain nombre de questions, dont celle de la diversité et de l'amazighité notamment, ainsi que sur des questions liées à l'égalité entre hommes et femmes, ou encore à l'avortement et aux libertés individuelles, sur lesquelles le PPS demeure ce qu'il est, même s'il s'est allié avec le PJD. Nous ferons avancer ces causes lorsqu'elles seront suffisamment arrivées à maturité pour cela.

Et bien sûr, il faut, d'abord, que l'économie nationale se porte bien. Sans économie et sans production, nous ne pouvons pas réaliser ce que nous proposons. Donc, avant tout, il y a le nécessaire dépassement du modèle économique actuel qui, bien qu'il ait servi le Maroc durant les quinze dernières années, est aujourd'hui en essoufflement. Il y a lieu de le dépasser pour arriver à un taux de croissance qui nous permettra d'adhérer au convoi des pays avancés.

Quel modèle économique propose le PPS? Et quid du social?

Dans notre programme, nous avons commencé par cela: L'économie doit être au service du social. Pour parler de manière triviale, je vous dirai que faire de l'argent, c'est bien, mais il faut que cet argent soit redistribué.

Cela passe par le fait qu'au Maroc, l'Etat doit continuer à être pourvoyeur d'emploi. Non pas dans la fonction publique, mais à travers l'investissement public et à travers la création suffisante de richesses dans l'industrie, d'où le fait que nous souhaitons soutenir le plan d'accélération industrielle et faire en sorte qu'il y ait plus de convergence entre ces différents aspects. Les choses sont en bonne voie, et il suffit de les accélérer dans ce sens.

Nous souhaitons travailler sur d'autres secteurs comme l'économie numérique, et nous voulons également travailler sur le secteur agricole, pour faire en sorte que les petits agriculteurs puissent profiter encore plus du Plan Maroc Vert qui a connu un certain nombre de réussites.

"Un chef de gouvernement qui joue le rôle du coach, et arrive à entrainer les différents départements dans une sorte de complémentarité..."

Nous souhaitons aussi que d'autres secteurs, comme le tourisme, soient mis à contribution pour pouvoir booster l'économie marocaine. Nous estimons qu'il y a lieu d'avoir une véritable vision globale de l'économie, avec un chef de gouvernement qui joue le rôle du coach, et arrive à entrainer les différents départements dans une sorte de complémentarité. Si nous y parvenons, nous pourrons mettre en oeuvre ce que nous proposons dans notre programme, comme augmenter le budget de l'Education nationale, pour avoir une école publique de l'égalité des chances, ou pour pouvoir lutter de manière conséquente contre la déperdition scolaire.

Nous souhaitons aussi augmenter le budget de la santé à 8%, puis éventuellement à 10% du PIB, et continuer autant que faire se peut la politique de l'habitat pour tous. Nous souhaitons aussi continuer d'agir pour la couverture sociale, afin d'en assurer la pérennité. Mais comme tout parti politique, nous sommes concernés par la réalité de la scène politique nationale, qui fait qu'aucun parti ne peut gouverner seul, et vu qu'un gouvernement est composé de plusieurs formations politiques, nous ne pourrons exécuter qu'une partie de notre programme.

Est-il possible de reformer la Koutla aujourd'hui ?

C'est notre souhait le plus grand. Nous aurions aimé que Koutla soit au rendez-vous, si elle avait pu se régénérer, notamment en 2007, en 2008 ou en 2009, comme nous l'avons demandé lorsque Ismaïl Alaoui, alors secrétaire général du PPS, avait envoyé une lettre aux secrétaires généraux de l'Istiqlal et de l'USFP. En 2010, ma première action en tant que secrétaire général du PPS a été d'envoyer une lettre équivalente. Malheureusement, nous n'avons reçu de réponse ni à la première, ni à la deuxième lettre.

Nous considérons que la Koutla est une nécessité historique pour notre pays, pour porter haut les valeurs démocratiques, et pour porter haut ces aspirations que nous appelons, au Parti du progrès et du socialisme, l'Etat national et démocratique. Mais il se trouve que chaque parti politique est dans son camp. L'USFP n'a pas voulu être de l'expérience de 2011, pour des raisons - je vous le dis très sincèrement - qu'ils sont les seuls à comprendre. L'Istiqlal s'est retrouvé dedans, ensuite ils ont quitté le gouvernement. Volontairement ou pas, je vous laisse commenter.

Ensuite, nous avons vu comment, malgré les efforts que nous avons fourni et que nous continuons de fournir, y compris récemment, puisque nous avons cherché à rencontrer ces partis pour faire en sorte que nous puissions être au rendez-vous, nous n'avons pu atteindre cet objectif. Non seulement je l'espère, mais je pense que c'est une nécessité historique que la Koutla puisse jouer son rôle, et peut-être qu'à ce niveau là, il y a un certain nombre de travers, de déviations que nous avons commis dans la scène politique, qui pourront être évités.

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