Huffpost Maroc mg

Les promesses des partis politiques sur le volet économique sont-elles réalisables?

Publication: Mis à jour:
JEUNES ELECTIONS MAROC
Les promesses des partis politiques sur le volet économique sont-elles réalisables? |
Imprimer

ÉLECTIONS - Durant la campagne électorale des législatives du 7 octobre, qui s'est terminée jeudi, les principaux partis se sont prêtés au jeu des promesses chiffrées, affichant leurs ambitions en matière d’indicateurs économiques.

Le premier à avoir ouvert la marche est le Parti authenticité et modernité (PAM). La formation dirigée par Ilyas El Omari avait toutefois simplement présenté un projet de programme devant "constituer la plateforme pour un contrat social afin d’opérer un changement qualitatif, porteur de croissance économique, de dignité humaine, de sécurité et de stabilité sociale".

Taux de croissance, chômage, dette publique...

Ainsi, le PAM s'est notamment fixé comme objectif de ramener le taux de la dette publique de 81% du PIB à moins de 60%, ou encore de doubler le budget de la culture qui représente actuellement 3% du budget de l'Etat.

Le Rassemblement national des indépendants (RNI), qui compte dans ses rangs le ministre de l'Economie et des finances Mohammed Boussaid, ainsi que celui de l'Industrie, du commerce et de l'économie numérique Moulay Hafid Elalamy, a misé gros sur l'emploi.

Le parti de Salaheddine Mezouar veut par exemple mettre en place un nouveau modèle pour l’intégration et la création d’emploi, et propose l'élaboration d'une charte sociale dans les domaines de l'emploi, ainsi que de réduire de 50% des charges patronales et salariales pour les salaires de moins de 3.000 dirhams.

Avec ces mesures, le parti se dit capable de faire baisser le taux de chômage à 8% contre 10% actuellement (selon les chiffres du Haut-Commissariat au plan au premier semestre 2016).

Le même taux a d'ailleurs été avancé par l'Union socialiste des forces populaires (USFP). Ce dernier va encore plus loin et promet de créer 150.000 emplois chaque année, soit 750.000 emplois sur 5 ans, en plus d'augmenter la valeur des exportations agricoles de 11 milliards de dirhams à 50 milliards de dirhams. Ambitieux.

Plus à droite de la scène politique, l'Istiqlal (PI) de Hamid Chabat a assuré, lors de la présentation de son programme, pouvoir faire passer l’investissement public de 29.6 % du PIB actuellement à 36 %.

Trois scénarios pour le PJD

Le Parti de la justice et du développement (PJD), lui, a reconnu d'emblée que le "taux de croissance du PIB n’a pas atteint le seuil des 7% requis pour réaliser un décollage économique" comme promis en 2011, avant son entrée au gouvernement.

Cette fois, le parti de la lampe se veut plus prudent et a plutôt préféré opter pour une approche différente, proposant dans le volet économique de son programme trois scénarios (un pessimiste, un réaliste et un optimiste) pour chaque indicateur.

Par exemple, pour le taux de croissance, le PJD a fait trois estimations. Dans le meilleur des scénarios, il estime pouvoir arriver à un chiffre dépassant les 5% et dans le pire, un taux de 2%. Il en va de même pour les estimations faites pour le déficit budgétaire, le taux d'inflation, la dette du trésor et la performance agricole.

Parmi les six plus grandes formations politiques du pays qui ont exposé leurs ambitions pour le scrutin, seule l'Union constitutionnelle (UC) de Mohamed Sajid s'est abstenue de présenter des prévisions chiffrées. N'empêche qu'avec tous les chiffres avancés jusqu'ici par les formations politiques, les citoyens peuvent se perdre...

Surenchères ouvertes

"On peut se demander quel degré d'importance faut-il accorder au chiffrage des programmes électoraux des partis en lice", s'interroge d'entrée de jeu Larabi Jaidi, économiste, chercheur et professeur d'économie à l'Université Mohammed V de Rabat, contacté par le HuffPost Maroc.

"Il faut admettre que le chiffrage est une approche plus comptable qu'économique ou politique et que les choix de société sont irréductibles à la seule rationalité des chiffres. Les objectifs chiffrés des programmes électoraux sont pour la plupart établis au pifomètre. Tout au mieux, ils se réfèrent à des objectifs souhaités ou souhaitables. Ce qui laisse la porte ouverte à toutes les surenchères", poursuit-il.

Selon l'économiste marocain, ces objectifs ne peuvent être construits qu"'à partir d'une méthodologie scientifique, objective et des techniques de mesure ou de modélisation maîtrisées. Puis les incertitudes de la conjoncture interne et de l'environnement économique internationales ne permettent pas d'affirmer que les objectifs de croissance, d'emploi ou d'investissement seront effectivement réalisés".

Des promesses "irréalisables"

Même son de cloche du côté de Assil El Mahmah, statisticien de formation et économiste de profession, également co-auteur et animateur du blog économique et financier "Ma Lecture de".

"Il est clair que la majorité des partis essaient de faire des promesses 'irréalisables', de nature à appâter les électeurs. C’était le cas du PJD, qui tablait en 2011 sur un taux de croissance de 7%, et qui a été obligé, une fois élu, de revoir ses ambitions à la baisse autour de 2 et 5%. La crédibilité des programmes serait plus à juger sur la qualité des orientations et des solutions proposées pour répondre à des défis de société que sur la quantification des objectifs économiques", nous explique-t-il.

Le militant et économiste marocain Fouad Abdelmoumni va plus loin. Selon lui, les politiciens n'ont tout simplement pas la main pour changer quoi que ce soit sur le plan économique du pays.

"Gouverner, c'est pleuvoir"

"Une croissance forte est tout à fait à la portée du Maroc, mais elle est tributaire de changements stratégiques majeures qui sont validés que par le roi et les formations politiques qui prétendent changer la donne ne peuvent malheureusement pas le faire", indique-t-il au HuffPost Maroc.

"Au Maroc, gouverner, c'est pleuvoir, disait Théodore Steeg, résident général au Maroc, dans les années 1920. Aujourd'hui, force est de constater que cette formule reste d'actualité puisque l'agriculture est fortement tributaire des conditions climatiques. En 2016, le taux de croissance sur lequel tablent les Bank Al Maghrib, le HCP ou le FMI devrait être d'à peine 2%, essentiellement en raison d'une mauvaise saison agricole", estime pour sa part un observateur de la scène politico-économique marocaine.

"Si les conditions climatiques sont plus favorables lors des prochaines années, le Maroc peut revenir à un taux de croissance de 4%, voir atteindre les 5%. Le secteur de l'industrie, qui semble poussé par des vents favorables, peut aussi améliorer le taux de croissance si le secteur continue sur sa lancée, en attirant par exemple de nouveaux constructeurs automobiles. Le tourisme enfin, qui se porte assez mal cette année, peut lui aussi relancer la croissance si une véritable stratégie de sauvetage du secteur est mise en place", ajoute-t-il.

Que vaut vraiment toutes ces prévisions chiffrées vendues par les partis? Comme tient à le souligner Larabi Jaidi, "la crédibilité des programmes serait plus à juger sur la qualité des orientations et des solutions proposées pour répondre à des défis de société que sur la quantification des objectifs économiques".

LIRE AUSSI: