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Décryptage: Le PJD a-t-il tenté d'"islamiser" la société marocaine au cours de son mandat?

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ISLAM
Jalal Morchidi/ Anadolu/Getty images
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POLITIQUE - "Islamisation de la société", ce thème était sur toutes les lèvres durant ce week-end, cristallisant le débat sur les réseaux sociaux entre pro et anti-PJD. Au cœur de ces échanges, une marche réunissant quelques milliers de personnes qui était organisée ce dimanche à Casablanca contre "l'islamisation de la société et de l’Etat", visant clairement le chef du gouvernement et le Parti de la justice et du développement. Au delà de la polémique vivace entre partisans et détracteurs de cette marche, une question fondamentale se pose, à quelques encablures des élections législatives du 7 octobre: le PJD a t’il vraiment tenté d’"islamiser" la société marocaine au cours de ses cinq années aux affaires? L’on serait tenté de dire qu’il a essayé, mais qu’il n’a pas toujours réussi. Premier bilan et retour sur quelques rapports de force emblématiques.

Avril 2012: Le PJD veut "Hallaliser" la TV et la presse

Quelques mois après son arrivée à la tête du gouvernement, le PJD, par l’entremise du ministre de la Communication Mustapha El Khalfi, tente de réformer en force le cahier des charges de l’audiovisuel public en le forçant à diffuser les cinq appels à la prière et à insérer dans ses grilles de programme plus d’émissions religieuses. Autre pierre d’achoppement, l’interdiction projetée des spots publicitaires relatifs à la promotion des loteries…nationales, pourtant gros contributeurs au trésor public . S’en suit une levée de boucliers de la part des libéraux et une intense campagne afin de stopper le projet. C’est à ce moment que le palais entre en ligne. Après avoir menacé de démissionner si sa réforme ne passait pas, le ministre de la Communication a du se contenter d’une mini-réforme qui ne touchait pas au fond des programmes ni la publicité. Il s’abstint bien entendu de démissionner…

Juin 2012 et décembre 2013: Le vin de la discorde

Après avoir échoué dans sa tentative de "repeindre en vert" les écrans publics au Maroc, c’est à nouveau l’incontournable Mustapha El Khalfi qui revient à la charge à l’été 2012 afin de tenter de réguler la publicité dans la presse écrite, avec cette fois une proposition de loi visant l’interdiction de la publicité pour les boissons alcoolisées. Seul problème, ce secteur emploie près de 200.000 personnes au Maroc rien que dans la filière du vin, et est miné par l’alcool de contrebande. L’interdiction de la promotion des produits alcoolisés signifierait donc la mise en danger de la filière et ouvrirait un boulevard pour les contrebandiers. Là encore, la forte mobilisation des acteurs du secteur, qui se sont coalisés avec les professionnels du tourisme enterrera la proposition de loi d'El Khalfi. Pour se venger, dirons certains, ce dernier obtiendra une très forte augmentation des taxes sur les produits alcoolisés de la part de son collègue du budget. Un an plus tard, c’est par l’entremise du Mouvement unicité et réforme (MUR), que ce sujet fera sa réapparition.

Juin 2015: Much Loved, nous nous sommes tant aimés

Jamais un film n’aura suscité un clivage aussi profond entre libéraux et conservateurs. L’opus de Nabil Ayouche, traitant de manière très crue et réaliste la prostitution de luxe au Maroc, va faire l’objet d’un tir nourri de la part du PJD, puisque l’œuvre cinématographique fera l’objet d’une interdiction "a priori", sans même avoir été visionnée par les pouvoirs publics. Cette interdiction, motivée par la fuite d’extraits du film sur Internet, sera l’occasion de l’ouverture d’une véritable ligne de fracture entre libéraux et conservateurs au Maroc, bien au delà de la clientèle habituelle de PJD. Toutefois, le parti islamiste était en première ligne, défendant l’interdiction au nom des "valeurs" du Maroc.

Juillet 2015 : Dr Ramid and M. Bistouri

Alors que l’opinion se remet à peine de l’émoi de l’affaire "Much Loved", c’est désormais la communauté homosexuelle qui suscite l’attention du ministre de la Justice issu du PJD, Mustapha Ramid. Ce dernier déclare en juillet 2016 sur les ondes de Chada FM que les "homosexuels devraient subir une intervention chirurgicale afin de vivre leur vrai sexe", feignant de confondre homosexualité et transsexualité. Dans un pays où les agressions homophobes et les lynchages publics d’homosexuels s’intensifient, cette déclaration est perçue par de nombreux observateurs comme un jeu dangereux.

Février 2016 : La presse à nouveau sous pression

Véritable serpent de mer depuis près de dix ans, le nouveau code de la presse "made in PJD" fait enfin son apparition auprès du parlement, et l’on peut dire que le résultat est clairement décevant. Outre les approximations avec les nouvelles réalités du secteur, le ministre de la Communication, l’inévitable Mustapha El Khalfi, est revenu à la charge avec ses deux obsessions-phares, la publicité pour les loteries nationales et l’alcool. De surcroit, le texte établit une passerelle juridique dangereuse avec le code pénal, ne mettant pas à l’abri les journalistes d’éventuelles condamnation à la prison. Pour faire passer son texte, le ministre PJD aura recours à la "diplomatie du chéquier", voulant compenser les pertes de recettes publicitaires par des …subventions aux éditeurs de presse. Une manière de "Hallaliser" une certaine forme de corruption institutionnelle, au nom d’une certaine vision de la société.


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