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Roger Nkodo Dang: "Le Parlement panafricain est la voix des sans voix" (INTERVIEW)

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ROGER NKODO DANG RACHID TALBI ALAMI
Roger Nkodo Dang: "Le Parlement panafricain est la voix des sans voix" (INTERVIEW) | MAP
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AFRIQUE - En visite au Maroc à l'invitation du président de la Chambre des représentants, le président du Parlement panafricain Roger Nkodo Dang a accordé une interview au HuffPost Maroc. Le retour du Maroc à l'Union africaine (UA), les nouveaux rôles du Parlement panafricain, ainsi que les défis qui se posent au continent ont été au menu.

HuffPost Maroc: Votre visite a-t-elle à voir avec la volonté du Maroc de réintégrer l'Union africaine?

Roger Nkodo Dang: Permettez-moi, d'abord, de relever un fait important: C'est la première fois qu'un président du Parlement panafricain visite le Maroc. Cette visite fait suite à une invitation que le président de la Chambre des représentants a bien voulu m'adresser. Elle fait également suite au fait que lors du dernier sommet de l'Union africaine, qui s'est tenu à Kigali, le Maroc a manifesté l'intention de regagner la grande famille de l'Union africaine. À la suite de cela, nous avons reçu l'invitation du président de la Chambre des représentants.

C'est d'ailleurs cela qui justifie ma présence ici. Si nous sommes là aujourd'hui, c'est parce que nous voulons encourager le Maroc à réintégrer l'Union africaine, et présenter tous les autres organes de l'Union africaine, notamment le Parlement panafricain, qui est le troisième organe de l'Union africaine, après la Conférence des chefs d'Etat et le Conseil exécutif. J'estime que dans une famille, il peut y avoir des divergences, mais à partir du moment où les membres acceptent de s'asseoir autour d'une même table, il est possible de régler un certain nombre de problèmes. D'où l'importance de cette visite pour nous.

Le 27 juin 2014 à Malabo, nous sommes arrivés à adopter le Protocole sur le Parlement panafricain, conférant ainsi au parlement le pouvoir de légiférer. Ce Protocole est actuellement en cours de ratification par les différents Etats. Il est donc important pour nous que le Maroc, dont nous encourageons et exhortons le retour, réintègre la grande famille de l'Union africaine pour que nous puissions échanger avec les parlementaires marocains, pour leur dire ce qu'il y a lieu de faire pour adhérer au Parlement panafricain. Car une fois que le Maroc sera admis comme membre de l'Union africaine, il lui faudra également ratifier le Protocole relatif au parlement panafricain et ses annexes, qui sont notamment le Protocole révisé de Malabo.

Je n'ai pas encore rencontré mes hôtes, mais je crois que nous allons débattre d'autres points très importants et qui relèvent de l'actualité dont notamment, je suppose, l'organisation de la COP22 au Maroc. C'est la deuxième fois que la conférence des parties se tient en Afrique, dans la même ville, à Marrakech. C'est d'ailleurs à féliciter, car organiser une telle conférence deux fois sur le sol marocain montre l'importance que le Maroc attache au développement du continent et du monde.

Dans quels domaines le Parlement panafricain pourrait-il légiférer?

Je crois que les domaines dans lesquels le Parlement panafricain peut légiférer sont nombreux. Nous avons le problème de la démocratie, qui continue de faire des vagues aujourd'hui en Afrique. Nous avons aussi le problème des droits de l'Homme. Ce sont des problèmes transversaux du continent. Notre rôle, au Parlement panafricain, sera d'élaborer des lois-types qui peuvent, une fois adoptées par les différents Etats, s'appliquer à tout le continent.

Aujourd'hui, les Etats ne peuvent plus avancer en rangs séparés, car des problèmes comme celui du terrorisme sont globaux, et touchent tout le monde. Aux problèmes globaux, il faut une réponse globale. C'est pour cela que le rôle du Parlement panafricain est très important en ce qui concerne ces domaines que je viens de citer, mais aussi parce qu'il est là pour représenter les aspirations des peuples africains. Parce qu'aujourd'hui, la voix des Africains ne se fait pas entendre. Elle reste bloquée au niveau des exécutifs.

Quand la conférence de l'Union africaine se réunit, ce sont les chefs d'Etat qui définissent la politique qu'ils vont appliquer. Mais est-ce que cette politique regroupe les aspirations des peuples africains? Je crois que le Parlement panafricain pourra, à ce niveau, jouer le rôle du battant, du pivot qui prend d'un côté et ramène vers l'autre. Il jouera le rôle d'interface entre les décisions de l'Union africaine et les aspirations des peuples. Nous sommes donc la voix des sans voix.

Le Parlement panafricain jouera-t-il, dans l'avenir, le même rôle que le Parlement européen?

Les gens ont tendance à établir une comparaison avec l'Union européenne. Comparaison n'est pas raison; on peut se situer dans un cadre où le parlement peut impulser une nouvelle dynamique à l'Afrique sans toutefois s'attaquer à la souveraineté des Etats. Nous n'allons jamais légiférer en lieu et place des Etats, mais nous pouvons, dans une moindre mesure, apporter une nouvelle vie aux populations du continent.

Ne pensez-vous pas que l'ambition de doter le Parlement panafricain du pouvoir législatif et d'une plus grande autonomie se heurtera à des réticences, d'autant que certains jugent, parfois, que les membres du Parlement panafricain prennent trop de libertés?

Aujourd'hui, l'Afrique a beaucoup de problèmes. Je ne peux donc pas cautionner le fait que l'on dise qu'on ne peut pas donner les pouvoirs législatifs au Parlement panafricain. Depuis la Grèce antique, le rôle de tout parlement, à l'origine, c'est de légiférer. Si nous n'arrivons pas à assurer la fonction régalienne d'un parlement, autant le fermer.

Le Parlement panafricain va donc légiférer pour le compte de l'Union africaine. Mais toujours est-il que même dans nos pays, il y a souvent des tensions entre l'exécutif et le législatif. Ce sont des choses qui peuvent arriver, mais nous n'allons pas pour autant changer la politique de l'Union africaine: nous allons l'appliquer, et le Protocole révisé, adopté à Malabo, dit que la Conférence des chefs d'Etat va décider des domaines dans lesquels le Parlement panafricain pourra légiférer.

Le Parlement panafricain est rattaché à la Conférence des chefs d'Etat. Cela veut tout simplement dire que nous n'allons pas nous écarter de la ligne directrice de la Conférence. Nous allons travailler pour construire les Etats unis d'Afrique, si vous voulez. Avec la mise en place et le renforcement des organes, le rêve des pères fondateurs du panafricanisme se réalise petit à petit. Mais il y a aussi un problème de volonté politique, et une question se pose: Est-ce qu'on va nous laisser atteindre rapidement l'autonomie, ou va-t-on y parvenir graduellement? Je crois que les chefs d'Etat ont opté pour une démarche graduelle. Nous n'aurons donc pas l'autonomie totale, mais nous allons avoir une législation contrôlée par la Conférence des chefs d'Etat.

Y a-t-il d'autres réformes qui sont, à votre sens, nécessaires à mettre en place afin de renforcer le rôle du parlement panafricain?

Il faut que les députés soient détachés des parlements nationaux. Parce que, jusqu'à présent, les députés du Parlement panafricain sont aussi députés des parlements nationaux. Il faut que l'on arrive, à terme, à l'élection des membres du Parlement panafricain au suffrage universel direct, pour que le député puisse se consacrer à son travail au sein du Parlement panafricain. C'est une étape cruciale.

Pensez-vous que les Etats accepteront ce mode de suffrage, d'autant qu'il y aura peut-être des craintes, dans certaines capitales, de voir des opposants siéger au Parlement panafricain?

Les dispositions de l'Acte constitutif sont claires. La représentation au Parlement panafricain doit prendre en considération la diversité politique de chaque parlement national. Donc forcément, il y aura la majorité, l'opposition. Nous prenons aussi en considération le genre, et, aujourd'hui, la jeunesse. Parce que le problème de la jeunesse africaine va se poser de plus en plus dans l'avenir. La représentation de cette jeunesse du continent africain dans les organes de l'UA doit donc constituer une priorité.

Dans quels domaines le Maroc pourra-t-il avoir un apport au sein du Parlement panafricain?

Aujourd'hui, le Maroc est un très grand pays. C'est aussi l'un des pays leaders, qui peuvent apporter une contribution forte, significative, pour le développement de notre continent. J'estime que l'Union africaine est une famille. Personne ne doit évoluer en marge de cette union, dont le Maroc est l'un des pères fondateurs.

À la naissance de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), il y a eu deux tendances: il y a eu le groupe de Casablanca (à tendance progressiste, il réunissait les représentants du Ghana, de la Guinée, du Mali, du Maroc, de la République arabe unie et du Gouvernement provisoire de la république algérienne, et prônait la création d’un marché commun africain et d’une citoyenneté africaine unique NDLR), et celui de Monrovia (à tendance modérée, il était représenté par la plupart des chefs d’État francophones et anglophones, et préconisait le renforcement des États-nations et le respect de la souveraineté de chacun NDLR).

Ces deux tendances se sont affrontées du temps de l'OUA. Aujourd'hui, l'UA aussi comporte deux tendances: Il y a les progressistes, et ceux qui prônent la marche graduelle. Je crois que le Maroc ne devait pas quitter l'OUA, au regard du fait qu'il est parmi les pères fondateurs de l'organisation.

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