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Les femmes kamikazes, nouveau pour Daech, pas pour le terrorisme

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FEMMES KAMIKAZES DAECH
Hayat Boumeddiene, la compagne de Coulibaly, en train de s'entraîner à l’arbalète dans le Cantal. | Le Monde
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TERRORISME - Mercredi 18 novembre, le Raid a donné un assaut antiterroriste à Saint-Denis, en banlieue parisienne, suite aux attentats du 13 novembre. Deux forcenés sont morts dont une femme qui aurait déclenché sa ceinture d'explosifs, laissent penser certains éléments. Une femme kamikaze, cela serait "une nouveauté" pour Laurent Combalbert, ancien négociateur du Raid. Une "première en France et pour l'Etat islamique", selon David Thomson, journaliste de RFI, même si on ne sait pas quelle aurait été sa mission si elle n'avait pas été découverte.

Dans ce cas, c'est avant tout une marque de détermination", explique à l'AFP Fatima Lahnait, chercheuse, auteur du rapport "Femmes kamikazes, le jihad au féminin" publié par le Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). "L'endoctrinement et l'embrigadement sont tels qu'elle a préféré mourir que d'être arrêtée. Ce faisant, elle contribue à la lutte. Et là le sexe importe peu. Mais le fait que ce soit une femme va bien entendu multiplier l'impact de son acte sur la société".

MISE À JOUR : Vendredi 20 novembre - 18.00 : Hasna Aitboulahcen, cousine de l'organisateur présumé des attentats de Paris dont le corps a été retrouvé dans les décombres de l'appartement de Saint-Denis, n'est pas morte en kamikaze, a-t-on appris de source policière.

Cela ne veut pas dire que Daech ne recrute pas des femmes. Au contraire, elles sont des centaines d'Europe, d'Amérique ou d'Australie (dont un quart de Françaises) à avoir rejoint les rangs des jihadistes. Selon le Guardian, 10% des personnes quittant ces territoires pour rejoindre l'EI sont des femmes et des jeunes filles. On se rappelle notamment le cas de Hayat Boumeddiene, la compagne d'Amedy Coulibaly, qui avait fuit en Syrie après les attentats de Paris.

"Etant donné qu’elles incarnent les premiers vecteurs de transmission culturelle et religieuse (par le biais des enfants), plus les femmes sont engagées idéologiquement, plus le projet extrémiste porte ses fruits", expliquaient en janvier sur Le Monde dans une tribune Sasha Havlicek, directrice générale du think tank Institute for Strategic Dialogue, et Farah Pandith, chercheuse associée au Council on Foreign Relations.

Les "veuves noires" du Caucase

"Pour l’instant, l’EI les limite à un rôle d’incitation à la violence sur Internet", précisaient-elles. "Cependant, tout comme d’autres groupes extrémistes, Boko Haram par exemple, il a montré qu’il pouvait changer de tactique si nécessaire. Nous ne sommes peut-être plus loin du moment où ces femmes perpétreront des attentats dans des villes occidentales".

En 1985 une Libanaise de seize ans, Sana Khyadali, précipite sa voiture piégée contre un convoi israélien, tuant deux soldats. Elle est la première d'une longue liste de femmes candidates au martyr dans son pays, mais aussi en Israël, Turquie, Inde, Pakistan, Ouzbékistan, Tchétchénie, Irak. A partir de cette date et jusqu'en 2006, "plus de 220 femmes kamikazes se sont sacrifiées, ce qui représente près de 15% du total des kamikazes recensés", précise Fatima Lahnait dans son rapport.

Les plus "célèbres" de ces femmes kamikazes sont certainement les "veuves noires", qui ont fait parler d'elles depuis 1999. On se souvient de celles du théâtre de Moscou en 2002. Difficile d'expliquer avec certitude leurs motivations. Amandine Regamey, chercheuse au Centre d'études des mondes russe, caucasien et centre-européen de l'EHESSS évoquait dans les colonnes du Figaro en 2010 la possibilité de vengeances personnelles suite à la perte d'un mari, père ou frère au combat. Pour autant, une enquête de 2003 d'une journaliste russe, Ioulia Iouzik, affirmait que neuf femmes kamikazes sur dix du Caucase étaient, souvent droguées, manipulées.

Il y a aussi l'idée qu'une femme est moins repérable qu'un homme et serait donc plus à même de s'approcher de lieux stratégiques avant de se faire exploser. C'était notamment le cas des Tigres Tamouls au Sri Lanka, selon l'anthropologue Scott Atran, cité par Libération. C'était également le cas en Tchétchénie, affirme Slate, où il était très difficile de se déplacer dans la rue en tant qu'homme.

Al-Qaida et Boko Haram, deux précédents bien différents

En 2005, une femme se faisait exploser en Irak pour le compte d'Al-Qaida. “Pour le chef de l’organisation en Irak, Al-Zarqaoui, dont la stratégie est basée sur l’image, les femmes sont ses nouvelles armes", expliquait alors Newsweek, cité par Courrier International. En quelques mois, d'autres femmes kamikazes se sont fait explosées en Irak.

Le porte-parole de l'armée américaine, le général Lynch, expliquait alors avoir "peur que cela signifie que l'organisation terroriste cherche une nouvelle expansion". Bref, une manière de palier au manque de recrues.

"Habituellement, l’utilisation de femmes kamikazes correspond à une phase de déclin et à des problèmes de recrutement", précisait à Libération en 2014 Elizabetg Pearson, du Nigerian Security Network. Elle réagissait alors à l'utilisation de femmes kamikazes par les terroristes de Boko Haram dans le Nigeria. En novembre, deux femmes s'étaient fait sauter dans un marché et dans un centre de formation.

Des sources proches de l'enquête citée par le quotidien estimaient que les explosifs de l'un des attentats qui a touché le Nigeria avaient été activées à distance sur des jeunes de 14 à 16 ans. Dans la même période, une fillette de 10 ans avait été arrêtée alors qu'elle portait une ceinture d'explosifs.

Mais cette fois, pour Boko Haram, il n'était pas question d'un problème de recrutement ou autre. "Les femmes sont souvent utilisées comme un ultime recours (...) mais ici, cela intervient dans la 'meilleure année' de Boko Haram en termes de violences et de nombre de personnes tuées", expliquait la chercheuse.

Reste à savoir si la femme kamikaze de Saint-Denis n'est qu'une exception ou si l'Etat islamique change lui aussi de stratégie.

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