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Misty Copeland, la ballerine noire qui a fait mentir tous les préjugés du monde du ballet

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MISTY COPELAND
Misty Copeland presents a creation during the American Heart Association's (AHA) Go Red For Women Red Dress Collection, presented by Macy's at New York Fashion Week February 11, 2016. REUTERS/Andrew Kelly | Andrew Kelly / Reuters
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DANSE - "Je fais cela pour toutes les petites filles à la peau brune", répète régulièrement Misty Copeland dans son autobiographie Une vie en mouvement. Vendredi 2 août, cette première danseuse du American Ballet Theatre, l'équivalent d'une danseuse étoile, brillera sur la scène de l'Opéra Bastille dans le ballet de Marius Petipa et d'Alexei Ratmansky, La belle au bois dormant. Sa compagnie est invitée pour huit représentations à Paris, elle sera présente dans trois, le 2, le 3 et le 10 septembre.

Avant d'en arriver là, Misty Copeland a dû attendre longtemps. 32 ans exactement avant d'être nommée "principal dancer" le 30 juin 2015. Un parcours classique pourrait-on penser. Ce serait oublier la couleur de sa peau qui a été tant pointée du doigt comme un obstacle par le monde du ballet. Et pourtant, l'an dernier, sur la pointe des pieds, la ballerine a révolutionné 75 ans de tradition. Elle est la toute première danseuse afro-américaine à accéder à ce poste tant convoité depuis la création de l'American Ballet Theatre en 1940.

"J’ai consacré toute ma carrière à devenir une danseuse étoile à l’American Ballet Theatre car je voulais abattre une barrière qui parait bien souvent insurmontable. Malgré ce que certains ont pu suggérer, la gloire n’est pas mon objectif. Si je voulais entrer dans l’histoire, ce n’est pas seulement en mon nom. En devenant la première femme noire à occuper une telle position dans une compagnie nationale, je pouvais faire un pas en avant pour tous les jeunes et beaux danseurs qui viendront après moi", souligne Misty Copeland dans la préface de son livre.

"Je veux leur ouvrir la voie car j’espère que ça facilitera leur parcours. Je prie même pour qu’ils me surpassent car ça signifierait que leurs fardeaux ont été allégés, qu’ils peuvent entrer dans la lumière des projecteurs", revendique la danseuse qui a dû faire face aux préjugés. En les balayant d'un joli coup de pied, elle a ainsi ouvert avec grâce la porte de la danse classique à la diversité. Et ce n'était pas gagné d'avance.

Une formation sur le tard

Alors que la plupart des petits rats intègrent de prestigieuses écoles dès l'âge de raison, l’étincelante danseuse américaine n'avait, avant ses treize ans, jamais mis les pieds dans une salle de danse. La seule musique susceptible de la faire bouger à l'époque n'était pas celle de Tchaïkovski, mais celle de Mariah Carrey. La sportive qui la fait rêver est Nadia Comaneci, la gymnaste parfaite, pas Sylvie Guillem, la danseuse étoile française.

Grâce à la persévérance de sa professeur Cindy, elle se prend finalement de passion pour la danse classique. Et c'est désormais la carrière de Paloma Herrera, nommée danseuse étoile à 19 ans, qui fait rêver Misty Copeland. Un rêve a priori inaccessible lorsqu'on chausse ses premiers chaussons à 13 ans. D'ailleurs, nombreux sont ceux qui ont estimé que sa formation tardive ne pourrait la mener à la carrière qu'elle a aujourd'hui. Ils avaient tort.

Un corps différent

Parmi ceux qui n'ont pas cru en elle, il y a le très prestigieux New York City Ballet. Ils ne voulaient pas d'elle parce qu'elle était noire, lui expliqua clairement celle qui avait découvert son talent. À quinze ans alors qu'elle souhaitait effectuer un stage d'été dans les grands ballets américains, tous avaient répondu positivement à sa demande, à l'exception du ballet de George Balanchine "qui ne souhaitait même pas (qu'elle) concoure".


Misty Copeland lors d'un concours de danse en 1997. Âgée de 15 ans, cela fait à peine deux ans qu'elle apprend la danse classique lorsque cette vidéo est tournée. Elle intégrera le corps de ballet de l'American Ballet Theater quatre ans plus tard.

Comme celle de New York, nombreuses sont les institutions qui prônent une uniformité dans le ballet. Un aspect essentiel pour certains passages de ballet comme le célèbre pas de quatre du Lac des Cygnes, où chaque danseuse ne doit former qu'une avec sa voisine. Mais une exigence incohérente lorsqu'il s'agit d'être étoile, un danseur unique, aux mouvements personnels. Dans ce rôle la différence est un atout. En 2015, Misty Copeland a prouvé à tous ses détracteurs qu'ils avaient eu tort, en interprétant Odette, le cygne qui redevient femme dès la nuit tombée.


Le pas de quatre du Lac des cygnes par le ballet du Bolchoï


Au-delà de la couleur de peau, d'autres caractéristiques physiques sont souvent demandées par ces prestigieuses institutions. La forme des hanches qui permet une ouverture plus ou moins grande, une silhouette longiligne, un long cou, de grands bras... Des attributs obligatoires selon eux, qui ont brisé bon nombre de rêves.

Pourtant, encore une fois, en un tour de pirouette, Misty Copeland a fait disparaître ces exigences vieillottes. Avec ses 1m57, sa poitrine largement plus conséquente que celle de ses partenaires du même niveau, et son corps, à première vue plus proche de celui d'une gymnaste que d'une danseuse étoile, la ballerine a imposé sa différence.


Un spot publicitaire dans lequel Misty Copeland fait tomber les a priori. Le texte récité est proche de la lettre qu'elle a reçue adolescente de la part du New York City Ballet.

Un milieu modeste

Élevée par sa mère, accompagnée de ses cinq frères et sœurs, Misty Copeland a été bringuebalée de maisons en motels, suivant le chemin des amants, maris ou compagnons de celle qui l'a mise au monde. Pas tout à fait le milieu doré et rigoureux de l'Opéra. D'abord timide vis-à-vis de la danse, elle va petit à petit éclore à la façon d'un Billy Elliot.

Contrairement à la plupart de ses camarades de scène, elle n'a pas été biberonnée à l'éducation de l'histoire du ballet, primordiale pour les danseurs, mais s'est plongée avec envie dans ces histoires lorsque cela fût nécessaire. Un retard facilement rattrapé. Un obstacle de plus abattu.

"La plupart de mes homologues ont grandi immergées dans les arts, enfilant leurs premiers tutus peu après avoir appris à marcher. Elles passaient leurs étés en Europe, alors qu’on me délivra mon premier passeport à 17 ans. Elles étaient issues de familles où l’on possédait des résidences secondaires, j’avais vécu une partie de mon adolescence dans un hôtel crapoteux. Mais je me distinguais aussi d’une autre manière, plus profonde. J’étais une fillette à la peau brune dans un océan de blancheur", écrit la danseuse dans son livre.

Son parcours, semé d’embûches, a aussi fait d'elle l'étoile qu'elle est aujourd'hui. Pourtant, dès le départ cette vie lui semblait destinée. La silhouette de Misty Copeland est très proche de celle de La petite danseuse, sculptée par Edgar Degas en 1881. Elle ressemble aussi beaucoup à la ballerine parfaite selon le chorégraphe russe George Balanchine: "Une petite tête, des épaules tombantes, de longues jambes, de grands pieds et une cage thoracique étroite". Ironie de l'histoire, c'est le New York City Ballet qu'il créa, qui ne prit pas la peine de lever le rideau des préjugés.

la petite danseuse de degas

" La Petite Danseuse de quatorze ans", d'Edgar Degas

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